Une simple faveur

lavoisier-tribunal

Lavoisier, le créateur de la nouvelle théorie chimique , quoique bien plus occupé de recherches savantes que d’affaires politiques, avait été, comme tant d’autres victimes de la révolution , jeté dans un cachot. Condamné à mort, sans murmurer, il avait demandé une seule grâce : que l’exécution n’eût lieu que dans quelques jours, qui lui suffiraient pour terminer un ouvrage très utile peut-être à la science.

La république , lui avait répondu le farouche accusateur public, n’a pas besoin de science, mais elle veut que la justice ait son cours.

Et le lendemain, Lavoisier devait être guillotiné.

L’Athénée, malgré les orages révolutionnaires, tenait encore quelques séances. Fourcroy arrive à la réunion qui avait lieu le jour de cette cruelle condamnation, et, les larmes aux yeux, il annonce qu’il n’a pu l’empêcher. Lalande, Berthollet, Darcet, Desaulx, Lamarck, Lebrun, Cuvier, Brongniart, qui étaient présents , sont consternés. On se demande d’abord, mais en vain, s’il n’y avait aucun moyen d’arracher à la mort l’illustre chimiste.

Eh bien, s’écrie l’un d’eux, si nous ne pouvons sauver cette tête vénérable, nous pourrons, du moins, la couronner. Qu’une députation du  Lycée (l’Athénée) pénètre dans le cachot de notre pauvre collègue, et lui donne ce dernier témoignage de nos regrets et de notre admiration !

Ce projet, dont l’exécution était si menaçante pour ceux qui s’y dévoueraient, fut accueilli d’une voix unanime. Nous n’avons pu savoir quels furent les hommes qui exposèrent leur vie dans cette députation funèbre ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils réussirent à parvenir jusqu’au malheureux condamné ; c’est que son cachot retentit de leurs généreuses acclamations ; et Lavoisier, en marchant à la mort, emporta l’assurance qu’il laissait un grand souvenir, des amis et des admirateurs. Du reste, le dévouement des membres du Lycée ne fut fatal à aucun d’eux.

Le lendemain de l’exécution de Lavoisier, le grand mathématicien Louis de Lagrange commente : 

Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête et cent années, peut-être, ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.

« Journal des beaux-arts et de la littérature. »Paris, 1839.

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C’est raté pour le dîner !

 

volange

Lors de l’immense vogue acquise aux Janots, prédécesseurs des Jocrisses, et dans lesquels l’acteur Volange avait devancé Brunet au théâtre de la Montansier (aujourd’hui le théâtre du Palais-Royal), le duc de Chartres, Philippe Egalité, avait fait dire à Volange de venir souper chez lui.

Volange, gonflé par ses succès dans Janot, et surtout dans sa fameuse phrase dite si originalement lorsqu’il flaire sa manche : « C’en est !… » en était venu à se croire un personnage, et pensa qu’il était de bon ton de se faire un peu désirer. Il n’arriva donc qu’au moment où déjà le duc, perdant patience avait commandé qu’on se mît à table et qu’on servit. Le voyant entrer cependant, la mauvaise humeur de l’amphytrion disparaît, et s’adressant à ses convives :

Messieurs, dit-il, je vous présente Janot qui veut bien nous faire l’honneur de souper avec nous.
— Monseigneur, dit Volange avec une teinte de hauteur, ici je suis Volange et ne suis plus Janot.
— C’est différent, reprend le duc, comme c’est Janot que j’ai invité, laquais, mettez M. Volange à la porte.

« Le Carillon stéphanois. »Saint-Etienne, 1957.

Concurrence déloyale

moules-frites

L’art ne nourrit pas toujours son homme, il faut parfois que le commerce y aide un peu. C’est sans doute l’avis d’un brave marchand de tableaux de la place du Tertre.

Désirant profiter de l’affluence du peuple amené par la fête de Montmartre, le marchand de toiles avait eu l’idée de s’installer sur le trottoir et de vendre des sacs de frites.

Peinture à l’huile.

Frites à l’huile. Cornet, 1 franc.

Les deux annonces superposées se regardaient en chiens de faïence, mais les clients n’en avaient cure qui faisaient queue, en proie à une douce attirance. Or, chose curieuse, (trois fois hélas, pauvres rapins !), ce furent les pommes qui se vendirent, mais les navets restèrent pour compte.

En vérité, ne trouvez-vous pas qu’il y a des légumes pires que les gens et dont
les procédés ne devraient pas être tolérés par la nature, fût-elle morte ?

« Comoedia. »Paris, 31 juillet 1922.
Illustration : photo truquée (un chouïa).

 

Ingratitude

loup-normand (2)

Un événement étrange vient d’avoir lieu dans la commune de Neufmarché.

Un des habitants, ayant creusé ce qu’on appelle un fossé à loup, mit au-dessus, pour attirer l’animal, une oie vivante. Un passant aperçut l’oie qui se débattait. L’obscurité ne lui permettant pas de bien distinguer, il s’approcha et tomba dans la fosse. Or celle-ci avait huit pieds de profondeur, et les côtés étaient taillés en cône renversé. Grand fut l’étonnement de l’homme, plus grand encore son embarras.

Ce ne fut qu’après avoir longtemps, mais en vain, appelé du secours, qu’il se résigna à attendre patiemment le jour. Mais à peine avait-il pris cette détermination, qu’il sent comme un lourd fardeau lui tomber sur les épaules. C’était un loup attiré par l’appât, et qui venait de se prendre au piège. On peut se faire une idée de la frayeur du malheureux. Celle de l’animal ne fut, paraît-il, pas moindre, car il alla tout d’abord se blottir dans un coin de la fosse et n’en bougea pas de toute la nuit.

Enfin le jour parut, et avec lui le maître du piège, qui vint voir si le succès avait couronné son entreprise. Au lieu d’une victime, il en trouva deux. Généreux envers la première, qu’il tira du trou saine et sauve, il oublia la belle conduite du loup, qui, par sa discrétion, lui avait ménagé l’honneur de ce sauvetage, et eut l’ingratitude de le tuer sur place.

« La Féérie illustrée. »Paris, 1859.

Les boulets

bataille-de-fontenoy

Maurice de Saxe venait d’être fort malade. Mais, à peine remis,il lui fallut partir en campagne.

Soucieux de sa santé, bien qu’esclave du devoir, il résolut d’emmener partout avec lui son médecin Sénac. L’autre n’en était pas plus fier pour ça, mais il ne pouvait se dérober et dut faire contre mauvaise fortune bon coeur.

Au siège d’une ville, le Maréchal voulut reconnaître lui-même certains ouvrages. Il fit avancer jusqu’à une demi-portée de canon son carrosse dans lequel était le bon docteur. Il en descend, monte à cheval et dit à Sénac : 

 Attendez-moi là, docteur ; je serai bientôt de retour.
— Mais, Monseigneur, s’écrie Sénac, et le canon ? Je vois d’ici des canonniers qui vont prendre pour but notre carrosse. Et moi, qui serai dedans ?

Maurice haussa ses formidables épaules et répondit, avec sa rudesse soldatesque : 

 Eh bien, levez les glaces, puisque vous êtes si timide !

N’empêche : le Maréchal n’avait pas fait cinquante pas que Sénac donnait au cocher l’ordre de s’aller mettre à l’abri derrière une levée de terrain.

« Le Journal amusant. »Paris, 1932.

Formalités

Sarah-Bernhard

C’est une anecdote qu’aimait conter la regrettée Sarah Bernhardt. Un jour, à Moscou, elle se résolut à entreprendre un voyage dans l’intérieur de la Russie. Et elle se rendit aux services de la Sûreté pour se faire établir un passeport. 

— Avez-vous rédigé votre demande par écrit ? s’enquit l’employé auquel elle s’adressa.
— Non.
— Alors voici un formulaire à remplir.

Sarah s’exécuta.

— Maintenant, ajouta, le scribe, il faut que vous présentiez cette pièce à la personne qui dirige le service compétent. 
—  Qui est cette personne ?
— C’est moi.
— Alors, monsieur, voici ma demande.

Le rond-de-cuir parcourut scrupuleusement le formulaire, puis se tournant vers la géniale artiste il déclara gravement :

— Madame, j’ai lu avec beaucoup d’attention votre demande et, à mon grand regret, je vous informe qu’il ne m’est pas possible de lui donner une suite favorable 

« Le Pêle-mêle. »Paris, 1925.