Plus ça change 

Publié le Mis à jour le

maurin-sénatLe général Maurin, en arrivant au Ministère de la guerre, avait annoncé la « guerre au piston ». Toute son autorité ministérielle ne l’a pas plus supprimé que dans les services civils . 

Et pourquoi cela changerait-il ? Cela supposerait un changement de la nature humaine. Chacun cherche toujours à favoriser ses proches, ses amis, ses clients, ses fidèles, ses électeurs. Et l’on ne voit pas pourquoi celui qui peut obtenir une recommandation s’en priverait. 

Au 23 thermidor de l’an VIII de la Première République, le Sénat vota le texte suivant: 

Le Sénat arrête que ses membres ne pourront à l’avenir apostiller aucune pétition, aucun mémoire en demande de places, ni donner aux pétitionnaires aucune lettre de recommandation. 

Cette décision fut d’abord appliquée. Qu’arriva-t-il ? Les recommandations qui ne se donnaient plus par écrit, s’effectuaient verbalement. L’ancien système de recommandations écrites reprit bientôt le dessus. 

L’on peut recommencer. Ce sera la même chose.

« Sans-gêne. » Paris, 2 mars 1935.

Publicités

Fortuit et inopiné

Publié le

prisonnier-cachotLa lutte politique n’est point toujours en Espagne aussi ardente qu’aujourd’hui, elle y demeure, toutefois, infiniment pittoresque, s’il faut en croire l’anecdote que lady Hardinge nous conte dans la Fortnightly Review

Un maire opposé au candidat officiel fut chargé, à la veille des élections, de faire visiter à un haut fonctionnaire de I’Intérieur les institutions locales. Le haut fonctionnaire put se rendre compte du bon fonctionnement du nouvel hôpital, des écoles, du dispensaire médical, et finalement de la prison modèle. 

Lorsqu’on sortit de la prison que l’on venait de visiter, quelqu’un du groupe s’aperçut que le maire était absent. On ne s’en inquiéta pas davantage et le lendemain les élections eurent lieu. Le candidat gouvernemental triompha. 

Vingt-quatre heures après on retrouva au fond d’un cachot — carcere duro — au fond duquel on avait oublié « par erreur » M. l’infortuné magistrat municipal. 

« L’Éclaireur du dimanche. » Nice,  23 septembre 1923.
Photo d’illustration : « La noche de 12 años« , Alvaro Brechner, 2018.

Les crabes manchots

Publié le Mis à jour le

crabeLa reproduction des organes de l’écrevisse est un fait scientifique bien connu.

Des expériences faites au laboratoire d’embryogénie comparée du Collège de France, par M. Samuel Chantrau démontrent que les antennes repoussent pendant le temps qui sépare une mue de la suivante. Les autres membres — tels que les grosses pattes, les petites, les fausses pattes et la lamelle de la queue — se régénèrent plus lentement, trois mues ayant lieu durant leur régénération. Quand survient la quatrième mue, les membres régénérés ont toute leur force.

Dans la première année de leur existence, soixante-dix jours suffisent aux jeunes écrevisses pour la régénération de ces divers membres. Il faut plus de temps à l’écrevisse adulte : la femelle a besoin de trois ou quatre ans pour refaire ses membres, et le mâle un an et demi à deux ans; c’est que le mâle mue deux fois l’an et la femelle une fois seulement. Enfin les yeux se régénèrent aussi chez ces vivaces animaux.

L’écrevisse fait peau neuve plus souvent que le serpent. Sa première mue a lieu dix jours après l’éclosion et le jeune crustacé change huit fois de carapace au cours de sa première année. La seconde année, il subit cinq mues et dans la troisième une en juillet, une autre en septembre. Dès lors, comme nous l’avons dit, la mue devient annuelle pour les femelles, bisannuelle pour les mâles. L’accroissement est en raison directe du nombre des mues.

Pour effectuer sa mue, l’écrevisse se met sur le flanc, soulève son corselet avec sa tête et son dos et dégage ainsi la partie antérieure de son corps; puis par un brusque mouvement de la partie postérieure, l’animal se sépare entièrement de sa vieille carapace.

Les crabes jouissent du même privilège de voir repousser leurs membres brisés. Les pêcheurs du golfe de Cadix ne l’ignorent point. M. Octave Sachot a raconté quelque part que, dans la petite ville de Puerto-Santa-Maria — célèbre par ses courses de taureaux et ses vins exquis — il s’étonnait de la prodigalité avec laquelle son hôte servait quotidiennement des plats de pinces de crabes.

 Que faites-vous du reste de la bête ? demanda un jour le voyageur.
La bête ? Nous la laissons bien tranquille sur son rocher jusqu’à ce qu’il lui soit repoussé d’autres pattes, que nous ne manquerons pas de lui enlever plus tard, quand le moment sera venu

Depuis lors, ajoutait le voyageur, « je n’ai jamais pu me représenter le rivage de Puerto-Santa-Maria autrement que comme un vaste promenoir d’invalides peuplé de manchots ».

Mettre des crabes en coupe réglée comme de jeunes chênes, l’idée ne manque pas de pittoresque; mais, la Société protectrice des animaux — qui prend la défense des crustacés, comme des bipèdes — ne manquerait certainement pas de s’émouvoir et de lancer ses foudres sur les peu scrupuleux pêcheurs, qui infligent sans remords de semblables mutilations aux « cardinaux des mers. ».

B. Depéage. « La Science illustrée. » Paris, 28 mai 1892.
Dessin Tom Sam You – Archives Larousse.

Entre poètes

Publié le Mis à jour le

lettre-facteurUn jour, vers 1846, il arriva, au bureau principal de la poste, un pli cacheté de cire rouge, venant de l’étranger, avec cette adresse : 

AU PLUS GRAND POÈTE DE LA FRANCE 

On voit d’ici l’embarras du directeur. Le plus grand poète ! qui donc était-ce ? Le fonctionnaire, s’en rapportant aux cent trompettes de la Renommée, envoya la missive chez Béranger. Mais le vieux chansonnier, tressautant sur son fauteuil, rendit le pli en disant :

 Portez ça, sans retard, chez Victor Hugo, place Royale. 

Victor Hugo, même mouvement, se donna à peine le temps de lire la suscription et s’écria : 

Portez ça, tout de suite, rue de la Ville-l’Evêque, chez Lamartine. 

De son côté, Lamartine, repoussant le paquet, donna l’ordre de le porter chez l’auteur d’Hernani. Bref, l’envoi paraissait brûler les doigts de ceux qui le touchaient et personne n’en voulait. Pourtant, Lamartine eut une idée et déclara : 

Le plus grand poète de France, c’est peut-être celui de l’avenir, le poète de demain. 

Au fait, qui pourrait dire s’il n’y a pas, en ce moment, un Homère, un Virgile, un Dante ou un Shakespeare, suspendu au sein de sa nourrice, en Bretagne ou à Gonesse… 

Philibert Audebrand. « Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 3 décembre 1905.

Le vaisseau-cigare

Publié le Mis à jour le

vaisseau-cigare_wyman
LONDRES. — Chantier de construction du Bateau-Cigare (Cigar-Ship). Nouvelle invention américaine (D’après le croquis de M. E. Barrère).

Plus d’une fois les passagers qui parcourent les bords de la Tamise ont dû se demander quel est l’objet mystérieux placé sur le bord de l’eau, près de Blackwall, et entouré d’échafaudages qui servent aux navires en construction. 

En effet, il y a lieu de s’étonner. Qu’on s’imagine un gigantesque cigare en métal, ou plutôt une carotte comme on en voit à la porte de nos débits de tabac, pointue par les deux bouts, longue de 300 pieds environ, et, pour compléter la ressemblance, peinte uniformément en rouge. Il faut se creuser un peu la cervelle avant de deviner dans cet objet un vaisseau à vapeur qui doit traverser ou plutôt percer les flots avec la rapidité de la flèche. 

L’idée est aussi hardie qu’originale, elle provient d’un Américain, M. Wyman, le propriétaire, qui dirige lui-même la construction de son innovation navale, bien appelée le cigar-ship ou vaisseau-cigare, nom que lui vaut sa forme. Ce vaisseau est en fer, et les différentes parties en sont jointes avec tant d’habileté, que le tout semble une seule pièce; le toucher même ne peut servir à faire discerner les soudures des plaques de fer. 

En examinant le cigar-ship terminé à l’avant et à l’arrière (qui se ressemblent exactement) en pointe d’aiguille, on peut, sans crainte de se tromper, prédire une rapidité immense; cependant il nous semble qu’un vaisseau de cette espèce doit percer à travers les vagues, droit comme une flèche, sans se donner, comme un vaisseau ordinaire, la peine de les monter et de les redescendre, ce qui fait que dans un gros temps, la course du vaisseau-cigare deviendrait presque entièrement sous-marine. L’intérieur est divisé en seize compartiments, tous impénétrables individuellement à l’eau. Sur une longueur d’environ 300 pieds, le cylindre (nous entendons par là le vaisseau), mesure dans sa partie la plus renflée, 16 pieds de diamètre… Au lieu de quille, se trouve placée au fond une sorte de poutre en fer massif, s’étendant d’un bout à l’autre du vaisseau et qui par son poids joint à celui du lest, l’empêche de rouler sens dessus dessous dans l’eau. Le pont, qui ne représente qu’une très petite surface est soutenu ou plutôt étayé par des supports partant des flancs du navire. Le tout est surmonté de quatre cheminées, de deux petits mâts et d’une tourelle pour le capitaine. Ces derniers objets joints à une petite portion supérieure du cylindre seront tout ce qu’on verra du vaisseau au-dessus de l’eau. 

On est occupé à donner au cigar-ship, le dernier coup de main avant de le lancer. Comme voyage d’essai, M. Wyman se propose, avec un équipage choisi, de traverser l’Atlantique, pour se rendre en Amérique. L’idée est hardie, nous ne pouvons que souhaiter un bon voyage à cet innovateur intrépide et espérer que l’entreprise du vaisseau cigare ne tournera pas en fumée.

« La Petite presse. » Paris, 29 avril 1866.

Solidarité canine

Publié le Mis à jour le

2-chiensUn Terrier et un Colley, appartenant tous deux au château de Rossend, en Ecosse, braconnaient tous deux de compagnie.

Certain jour, le Terrier s’étant aventuré imprudemment dans un trou très profond, ne put en sortir quelques efforts qu’il fit. Il resta enfermé et son compagnon revint, seul au logis. Mais, le lendemain et les jours suivants, on vit ce dernier, partir de grand matin pour le bois, d’où il ne rentrait que le soir. Enfin, la septième jour après l’accident, le Colley revint, mais cette fois accompagné de son compagnon, maigre, efflanqué, à moitié mort de faim et de fatigue, et lui-même en piteux état, les pattes déchirées et la robe souillée.

On suppose qu’il a employé les sept jours qui venaient de s’écouler à déterrer son ami, et qu’il y avait réussi, moins peut être, grâce à ses propres efforts que grâce à l’amaigrissement survenu chez le Terrier par suite de la disette forcée qu’il subissait, et qui avait facilité sa délivrance. 

« Le Chenil. » Paris, 10 décembre 1903.

Pour un précurseur oublié

Publié le Mis à jour le

émile-cohlEmile Cohl, qui inventa le dessin animé, vit aujourd’hui dans une gêne voisine de la misère. La nouvelle a été publiée, ces jours derniers, par plusieurs journaux. On l’a lue, parfois avec une douloureuse surprise, mais il ne semble pas qu’elle ait autrement retenu l’attention. On connaît Max Fleischer, Walt Disney, Pat Sullivan, les grands « cartoonists » américains qui ravitaillent nos cinémas en dessins animés, mais le nom d’Emile Cohl est à peu près ignoré. 

Et pourtant c’est bien Emile Cohl qui, le premier, imagina de faire gesticuler sur l’écran des « bons hommes » dessinés. Sa première bande fut projetée en juin 1907 à Paris.  Aujourd’hui, à quatre-vingts ans, Emile Cohl se trouve à peu près sans ressources. 

Emile Cohl — qui avait lâché l’apprentissage de la bijouterie pour vivre de son crayon, ce qui lui va- lut de faire connaissance, dès sa jeunesse, avec le régime de la vache enragée — était un caricaturiste connu quand le hasard l’amena au cinéma. Elève d’André Gill, à qui il avait été présenté par Carjat, il avait collaboré à la Nouvelle Lune, au Charivari, au Courrier Français, à l’Hydropathe et à bien d’autres feuilles spirituelles et éphémères  quand, un beau matin de 1905, flânant par les rues de Montmartre, il aperçut une affiche de cinéma un peu trop manifestement inspirée d’un de ses dessins. 

Le jour même il se rendait chez Gaumont aux fins d’information. Il y fut reçu par Louis Feuillade, qui ne s’occupait pas encore de mise en scène, mais qui occupait déjà dans la maison une place fort importante. On parla. 

Et, quand il sortit, Emile Cohl était attaché, avec des attributions assez confuses, à ce qui devait devenir plus tard le département des scénarios.

cohl « Mon travail quotidien terminé, je cherchais… et bientôt, encouragé par mes directeurs, je me mis à confectionner mon premier dessin animé. La besogne était considérable : j’étais seul, bien entendu, je n’employais ni découpages, ni décors et, alors comme aujourd’hui, chaque mètre de pellicule exigeait cinquante-deux images différentes, soit, pour moi, cinquante-deux croquis qui ne différaient les uns des autres que par des nuances quasi imperceptibles. Je mis des mois à venir à bout de mon premier film : il avait 36 mètres et comportait 1.872 dessins. Sous le titre Fantasmagorie, on le projeta au Gymnase — c’était alors un cinéma — en juin 1907. La bande eut du succès et je me mis immédiatement à en fabriquer une seconde. 

« Ce deuxième film, le Cauchemar du Fantoche, ayant été bien accueilli lui aussi, je continuai et, en quatre ans, travaillant successivement pour Gaumont, pour Pathé, pour Eclipse et pour Eclair, passant mes jours et mes nuits entre ma planche à dessin et mon appareil photographique, je composai près de trois cents films, dont le plus long ne revenait pas à plus de 400 francs. Les bénéfices étaient appréciables. 

« Cependant on ne songeait nullement à industrialiser ma production et, en 1912, je fus envoyé aux Etats-Unis. A Fort-Lee, où je m’installai, je m’amusais, entre deux reportages  d’actualité, à faire des dessins animés. Je reçus des visites flatteuses. Des personnalités importantes du cinéma américain vinrent me voir. On s’intéressa à mes travaux, on examina mes appareils, on s’enquit de mes procèdes, on me demanda des  renseignements…

« La guerre m’obligea à quitter les Etats-Unis. J’abandonnai le cinéma mais, quand les premiers dessins animés américains parvinrent en France, je compris que mes démonstrations n’avaient pas été perdues pour tout le monde. 

« Seulement, auprès de qui aurais-je pu protester ? » 

Telle est l’histoire d’Emile Cohl.  

emile-cohl

Elle rappelle étrangement celle de Georges Méliès, cet autre précurseur du cinéma français, qu’on retrouva un jour, il y a quelque dix ans, tenant un modeste « bazar-à-treize » dans le hall de la gare Montparnasse. 

On a, depuis, rendu justice à  Meliès. C’est bien. Mais qu’a-t-on fait pour Emile Cohl ? Il ne demande rien ? Mais c’est peut-être pour cela qu’il faut « faire quelque chose ». 

Messieurs du Cinéma, on vous écoute ! 

L.-R. Dauven. « Ce soir. » Paris,  24 avril 1937.