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Fraises maléfiques

fraises

Les Américains ont quelquefois des idées bien extraordinaires.

Les fraises, ces fruits délicieux, qui subissaient déjà le reproche de favoriser l’urticaire et autres manifestations dermiques, sont accusées maintenant d’un méfait bien plus grave.

Un magistrat de Washington leur impute les suicides si fréquents au printemps : il assure que le public mange trop de fraises avant maturité complète, et que celle ingestion immodérée et maladroite produit chez les consommateurs une dépression morale et des idées noires qui les conduisent au suicide.

« Ma revue. » Paris, 19 mai 1907.
Peinture de Schvan.

Crise au royaume

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Il ne sait pas, l’enfant royal qui vient de naître à la cour d’Espagne, la reconnaissance que déjà lui doit vouer sa mère.

Le jeune roi d’Espagne et la jeune reine étaient, comme on dit en style bourgeois, un très bon ménage. Ils s’aimaient beaucoup. Mais il y avait un nuage. La reine ne voulait pas parler espagnol. Elle s’obstinait à parler anglais. Et les chambellans de la cour, navrés, durent apprendre, s’ils ne le savaient déjà, l’anglais… tel qu’on le parle. Pour être agréable à la reine, il ne fallait point lui adresser la parole en espagnol. 

Mais pour être un jeune homme, on n’en est pas moins roi. Et Alphonse XIII exigea de sa femme qu’elle parlât en public la langue de sa nouvelle patrie. Il ne voulait pas qu’on l’appelât l’« Etrangère ». Rien n’y fit. Brouille légère, brouille d’amoureux. Le roi insiste, la reine persiste. Brouille plus grave.

Et voici que la reine va donner un héritier au trône d’Espagne. Il ne faut faire aux jeunes mères nulle peine, même légère. Le roi leva l’interdit. La reine parlera anglais, si bon lui semble…

« Ma revue. » Paris, 26 mai 1907.

Widnes, la ville maudite

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widnesParlons d’une cité anglaise, Widnes, connue sous la triste appellation de ville maudite. C’est un exemple aussi lamentable que frappant des ravages terribles que peuvent causer autour d’elles certaines industries. Certes, malheureusement, il serait impossible d’énumérer les quantités d’infortunés travailleurs dont les existences ont été abrégées ou la santé gravement compromise par leurs longs séjours dans les usines.

De nos jours on s’est occupé de combattre ces fléaux, tels que, par exemple, la nécrose, maladie implacable qui atteint les ouvriers obligés de manipuler le phosphore. On a été jusqu’à interdire l’emploi de matières nocives comme le blanc de céruse. Malgré cela, chaque jour de nouvelles victimes tombent sur ce champ de bataille qu’est le travail. Mais nous ne croyons pas qu’il existe sur la terre un endroit où la lutte pour la vie, ou plutôt… vers la mort, ait un caractère plus effrayant que dans cette ville de Widnes.

C’est là que se concentre l’industrie de l’alcali. Cette cité a un aspect de désolation qui vous serre le cœur. Sa laideur spéciale, nous dit M. Sherard, n’est jamais aussi remarquable que lorsque le printemps, qui n’a point accès chez elle, met en fête les contrées environnantes. En effet, les gaz délétères, émanés sans cesse de ces usines, ne se contentent pas de pourrir les vêtements, les dents et jusqu’au corps des habitants. Ils tuent également, à plusieurs milles à la ronde, les arbres, les plantes et jusqu’à la moindre touffe d’herbe.

Dès que souffle le vent du sud, ces villes maudites se sentent à des kilomètres. L’odeur qu’elles dégagent est aussi pénétrante, quoique moins agréable, que celle des fleurs d’oranger d’Espagne, des mimosas et des violettes de France. Les cultivateurs croient leurs récoltes empoisonnées par ces vapeurs acides et les procès qu’ils ont, de ce chef, intentés aux fabricants sont devenus tellement onéreux que ces derniers ont pris le parti d’acheter les terrains, d’y construire des habitations et, sur ce sol où les plantes  mouraient, d’essayer de faire vivre des hommes.

Malgré cela, Widnes est un centre ouvrier fort peuplé; et c’est un contraste singulier que de voir, dans ses cours infectes, dans ses rues nauséabondes, dans des allées où l’on respire les miasmes les plus délétères, de voir jouer et courir de beaux enfants au teint frais et aux joues rebondies.

Mais leurs belles couleurs ne tarderont pas à disparaître. On ne vit pas vieux à Widnes, et si l’ouvrier résiste à l’atmosphère empoisonnée qu’il est obligé de respirer, il ne tarde pas à se trouver incapable de tout effort. Et s’il n’a pas mis quelque argent de côté, il se voit dans la douloureuse nécessité d’aller terminer ses jours à l’hôpital où dans les dépôts de mendicité.

« L’Universel. » Paris, 24 septembre 1903.

Un gentil petit complet

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mutilés_guerreUn militaire, amputé d’une jambe et qui vient d’être libéré après réforme, est venu nous montrer hier le costume civil qui lui avait été remis par son dépôt à Bordeaux.

Costume très original, en vérité. Il se compose d’une culotte grise qui serait à la rigueur mettable si elle était accompagnée de jambières, mais qui, sans cet accessoire, est inutilisable surtout pour un homme qui a une jambe de bois. La veste fait riche, si l’on peut dire. Elle est en velours bleu ciel, non en gros velours à côtes comme en portent les ouvriers,, mais en cette sorte de peluche qui, d’ordinaire, sert plutôt.dans l’ameublement que dans la confection. Une petite pèlerine de zouave remplace le pardessus et une casquette d’écurie complète cette tenue pleine d’élégance et de bon goût.

J’oubliais de dire que, comme notre visiteur n’a qu’un pied, on ne lui avait remis qu’une chaussure et que celle-ci était en assez piteux état.

Ainsi habillé un homme peut se présenter dans n’importe quelle administration ou maison de commerce. Il est certain de produire la meilleure impression.

« L’Œuvre. » Paris, 13 janvier 1919.
Peinture de Jean Galtier-Boissière.

Les membres du Dîner de la Soupe à l’Oignon

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immortelsDeux fauteuils sont vacants à l’Académie française. C’est dire que les Trente-Huit sont, actuellement, assiégés de visiteurs. Oh ! ces visites académiques, que d’encre elles ont déjà fait couler ! A tant d’anecdotes de circonstance, — les unes plaisantes, les autres sournoises ou perfides, — laissez-moi en ajouter une qui a, du moins, ce mérite, étant rétrospective, de ne porter préjudice à personne :

Vers le milieu de la Restauration, une Société s’était formée, qui avait pris pour enseigne : Dîner de la Soupe à l’Oignon. Les membres de l’association étaient au nombre de vingt — dont quatre faisant déjà partie de l’Académie — et les réunions avaient lieu tous les trois mois. Tous les sociétaires avaient juré que les réunions dureraient jusqu’au jour où les vingt convives confédérés seraient entrés à l’Académie.

Chaque repas débutait, par une soupe à l’oignon, naturellement. Après quoi, fourchette en main, on renouvelait l’engagement de s’appuyer, de se produire, de se pousser mutuellement. On blaguait bien un peu ces Immortels déjeuneurs qui agiotaient dans tous les journaux, qui se tenaient à l’affût de toutes les places, de tous les emplois littéraires, qui « chauffaient » toutes les réputations et qui, pour prendre d’assaut la place académique, se contentaient de charger à la fourchette. On fit même courir là-dessus, dans les journaux, quelques strophes :

Pour être académicien,
Esprit et talent ne sont rien,
Il faut intrigue et cætera,
Alléluia !

Pourtant, dans ce beau temps-là,
Sans trop d’effort l’on entrera
En se baissant et cætera,
Alléluia !

Un déjeuner l’on donnera
Où large pâté paraîtra,
Jambon, saucisse et cætera,
Alléluia !

Mais l’union fait la force. En dépit des critiques, les vingt membres s’assirent sur les fauteuils académiques; le dernier franchit les portes de l’Institut en 1845. Dès lors, les dîners de la Soupe à l’Oignon cessèrent. Cependant, plus d’une fois depuis, un vénérable académicien invita à dîner quelques-uns de ses collègues qui, comme lui, avaient fait partie de la ténébreuse association. Alors, la soupe à l’oignon était de rigueur. Et, en 1860, l’Académie comptait encore onze membres du groupe de la Soupe à l’Oignon !

Si j’en avais le loisir, je m’amuserais à faire une « Histoire de l’Académie… en chan-
sons « . Car elle en a inspiré de bien amusantes ! Bien qu’en ces dernières années, on
n’aurait que l’embarras du choix. Je vous citerai, entre autres, comme modèle du genre, la romance ironique que le bon chansonnier Pierre Trimouillat a composée sur l’air célèbre de
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I

Un jour, lors d’une élection
A l’Académie incomplète,
D’en être j’eus l’ambition :
Ma supplique fut bientôt faite.
J’allai jusqu’en son entresol
A chaque momie immortelle
Dire : « Votre oeuvre est de haut vol,
Autant que je me la rappelle… »
Un jour, lors d’une élection
A l’Académie incomplète,
D’en être j’eus l’ambition :
Ma supplique (bis) fut bientôt faite !

II

Puis (foin des fanges du ruisseau !),
Pour la princesse, la marquise,
J’écrivis un bouquin nouveau,
Tout plein de poésie exquise…
Je n’y parlais que du printemps
Et des beautés de la nature,
Et de nos cœurs les battements
N’étaient décrits qu’avec mesure…
Chacun, me faisant des mamours,
Me dit : « L’Institut Vous réclame !  »
Et de voter pour moi toujours
Tous me jurèrent sur leur âme…

…Les candidats ont leur destin :
M’ayant dit :  » Vous êtes le nôtre.  »
Lorsque vint le jour du scrutin,
Tous les vieux (bis) votaient pour un autre !

Ces petites malices ne tirent pas à conséquence. Et les chansonnés eux-mêmes s’amusent volontiers de ces épigrammes…, mais plutôt après leur élection !

« Les Annales politiques et littéraires. » Paris, 17 décembre 1905.

La poulette-au-bon-Dieu

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peggy_nilleIl y a longtemps qu’on a pu dire avec raison, en parlant de l’enfance, que cet âge est sans pitié, surtout pour les pauvres êtres inoffensifs qui, comme le crapaud, le hérisson, les petits oiseaux et certains insectes ailés, semblent plus spécialement visés par les bourreaux imberbes en quête de jouets vivants et de souffre-douleurs. Hérissons condamnés à se débattre et à agoniser dans l’eau, crapauds embrochés et suspendus par une patte, petits oiseaux plumés tout vifs, hannetons enfilés ou cloués sur un carton, libellules froidement désarticulées : tout cela, hélas ! un peu partout et depuis toujours, fait partie du programme en quelque sorte obligatoire des distractions enfantines…

Toutefois, certaines créatures privilégiées sont ordinairement exceptées de cette proscription et doivent à leur popularité — presque universelle — non seulement d’être à l’abri de toute cruauté, mais encore de se voir entourer d’un respect quasi religieux. Tel est, par exemple, le joli petit coléoptère que les naturalistes nomment coccinelle et que nous appelions vulgairement la bête à bon Dieu ou la poulette-au-bon-Dieu.

D’après la croyance populaire, trouver une bête à bon Dieu est d’un heureux présage, et lui faire du mal porte malheurs. Aussi les enfants eux-mêmes, si cruels envers la plupart des petits animaux sans défense, ont-ils soin de respecter la gracieuse bestiole. Tel gamin
impitoyable, qui passera des heures entières à se repaître des souffrances d’un malheureux hanneton ou à martyriser froidement un pauvre petit pierrot tombé du nid, se gardera bien de faire le moindre mal à la bête à bon Dieu dont il aura réussi à s’emparer : il se contentera de la faite grimper le long de son index ou de la caresser doucement dans le creux de sa main, en attendant qu’elle s’envole.

Tout en caressant la petite bête privilégiée, les enfants du Bocage ont coutume de lui adresser certaines paroles qui ressemblent à une sorte d’incantation plus ou moins superstitieuse, et dont la formule varie suivant les cantons. Voici celle qu’il me souvient d’avoir employée dans mon enfance :

Vole, vole, vole,
Petite bête à bon Dieu ;
Vole, vole, vole
Jusqu’en Paradis.

Une autre formule m’a été signalée naguère, je ne saurais dire par qui. Je la trouve ainsi notée dans mes carnets traditionnistes :

Vole, vole, vole,
Petite bête à bon Dieu.
Vole, vole, vole
Dessus la maison d’école.

Le privilège dont jouit la bête à bon Dieu serait-il un effet de la reconnaissance à laquelle a droit ce petit coléoptère qui, très carnassier, compte parmi les meilleurs destructeurs de pucerons ? C’est possible, mais non certain : car ne manque pas d’autres bestioles qui, bien qu’éminemment utiles comme insectivores, n’en sont pas moins, tous les jours et partout, en butte aux froides cruautés de l’espèce humaine. Le secret de ce privilège me paraît plutôt se rattacher à l’une de ces gracieuses légendes chrétiennes dont bénéficient, surtout depuis le Moyen Age, certains animaux symboliques qui ont ainsi la chance de se faire classer à part et, pour parler comme le bon saint François, d’être admis à se prévaloir du titre de « frères inférieurs ».

D’après une vieille tradition vendéenne, la bête à bon Dieu devrait sa popularité à un touchant épisode de la Passion :

Lorsque Notre-Seigneur, sur le point d’expirer, demanda à boire et qu’un des bourreaux lui présenta une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, une coccinelle, qui se trouvait au pied de la Croix, courut bien vite se tremper dans le cours d’eau voisin et s’en revint, à tire d’aile,humecter d’une fraîche goutte les lèvres du divin crucifié. Celui-ci, en reconnaissance, promit à la charitable bestiole qu’elle porterait désormais son nom, et que sa postérité serait bénie dans la suite des âges. Et voilà pourquoi la coccinelle s’appelle la bête à bon Dieu et est respectée de tout le monde, même des enfants les plus cruels; pourquoi aussi sa robe est marquée de taches rouges, produites par le sang tombé du front du Sauveur.

La légende ajoute que si la bête à bon Dieu, lorsqu’on la touche, laisse échapper une liqueur quelque peu nauséabonde, c’est en souvenir du fiel dont elle se souilla en accomplissant son acte de charité, et pour rappeler à l’ordre les oublieux de la promesse divine.

« La Vendée historique. » Luçon, 20 décembre 1908.
Illustration : Peggy Nille.

Le cercueil blindé

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russell_sage.Même défunts, les milliardaires doivent être défendus contre les convoitises. Lorsqu’en 1906 mourut Russel Sage à New-York, son inhumation fut entouré des précautions les plus extraordinaires.

Russel Sage fut sans doute le premier millionnaire que son coffre-fort ait suivi dans la tombe. Selon sa volonté, le cercueil de cuivre qui contenait sa dépouille fut enfermé dans un coffre d’acier trempé, muni de quatre frettes de blindage et d’un couvercle que défendaient d’énormes serrures à secret.

Ce sarcophage colossal pesait trois tonnes; il avait coûté 75.000 fr. Le caveau où repose le milliardaire est relié électriquement au poste des gardiens du cimetière.

Russel Sage était persuadé que certains cambrioleurs s’étaient fait une spécialité d’enlever les défunts riches et de ne les rendre à leurs familles que moyennant une sérieuse rançon. Il a voulu se mettre à l’abri de ce chantage posthume.

« L’Éclaireur du dimanche. » Nice,  23 décembre 1923.
Auteur de la photo seule du mausolée (sans l’incrustation-montage) : UpstateNYer

Le sorcier de Chavigny

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paranoiakÀ Chavigny, village de la commune de Faverolles (Loir-et-Cher), il vient de s’en passer une bien bonne.

Un cultivateur ayant son fils atteint de tuberculose et dont l’état, malgré les soins du médecin, allait toujours en s’aggravant, fit venir d’Indre-et-Loire, pour le soigner, un devin, qui ne put l’empêcher de mourir.

Aussitôt arrivé, celui-ci s’écria :

 Je vois ce que c’est : un sorcier a jeté un sort à votre fils; heureusement pour vous, j’ai le pouvoir de le conjurer.
— Seulement, ajouta-t-il, je prévois que le sorcier reviendra dans le village, vers le coucher du soleil, et, à la première personne qu’il rencontrera, jettera le même sort.

Voilà pourquoi, pendant plusieurs semaines, à Chavigny, vers le coucher du soleil, vous n’auriez pas rencontré âme qui vive. Toutes les portes étaient closes.

On se barricadait chez soi et si un étranger venait à. circuler à cette heure fatidique, blottis craintivement derrière le rideau, on se chuchotait à l’oreille, bien bas :

 C’est le sorcier !

« L’Écho du merveilleux . » Paris, 15 mai 1901.
Illustration : « Paranoïak »  D. J. Caruso, 2007.