La petite-fille de La Fontaine

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peder mork monstedIl existait en 1762, à Château-Thierry, une arrière-petite-fille de La Fontaine, connue dans toute la province par son amour pour l’étude et par ses dispositions prématurées.

Lorsque Mesdames, les filles de Louis XV, passèrent par cette ville, on leur présenta cette enfant, qui, âgée seulement de cinq ans, leur récita avec une grâce infinie la fable suivante, composée pour intéresser les illustres voyageuses au sort de la jeune infortunée, à l’existence de laquelle se rattachait un si grand souvenir :

Faible, abattu, cherchant un appui salutaire,
Un lierre desséché languissait sur la terre;
Il aperçoit un chêne audacieux
Dont le sommet se perdait dans les cieux.

Ce chêne répandait une ombre bienfaisante;
Les mortels fatigués des ardeurs du midi
Venaient y ranimer leur force languissante;
Les oiseaux, dans l’orage, y trouvaient un abri.
Le lierre, à cet aspect, reprend quelque courage,
De l’arbre hospitalier embrasse les contours;
Et bientôt étayé de son heureux secours,
Il voit croître sa tige et verdir son feuillage.

Je suis ce lierre abandonné;
Vous, cet arbre divin, utile, secourable :
Je vous ai peint mon sort infortuné,
Votre appui seul peut le rendre agréable.

« Almanach de la Champagne et de la Brie. » Troyes, 1853.
Peinture de Peder Mork Monsted.

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Mœurs chinoises

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chinoisQuand un enfant est âgé de quatre semaines, on lui rase la tête et on lui donne son premier nom.

Ce nom n’est à la vérité qu’un numéro d’ordre : a yan, numéro un; a sans, numéro deux; aluk, numéro trois. A six ans, on lui donne un second nom, représentatif d’une qualité : Ecriture élégante, Encre parfaite, ou plus général : Mérite naissant, Olive qui va mûrir.

A son mariage, le Chinois reçoit un troisième nom, un quatrième s’il devient fonctionnaire, un cinquième s’il se fait commerçant, et en fin un sixième… à sa mort !

Les femmes n’ont pas droit à autant de noms. Jeunes filles, elles se nomment : Petite sœur, Pierre précieuse. Devenues femmes : Fleur de jasmin, Lune argentée, parfum suave.

Ces noms, dont on ne saurait nier la grâce, sont d’ailleurs la seule galanterie des Chinois envers le sexe féminin. Quand il leur naît une fille, ils annoncent à leurs amis qu’il leur est tombé une tuile.

« Nos lectures. » Paris, 1908.

Anatole Ratelet, claqueur de fouet

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ratelet antoinePour tout le monde, le choix d’une profession est une chose grave, puisqu’il s’agit de déterminer l’orientation de la vie tout entière. 

Aujourd’hui plus que jamais, l’hésitation est permise, étant donné le nombre de concurrents qui se rencontrent aussi bien dans les métiers manuels que dans les professions libérales. Le plus grand nombre, fidèle à d’anciennes routines, s’engage dans ces sentiers battus. D’autres sont plus ingénieux. L’homme que nous présentons est vraiment extraordinaire à plus d’un titre. Il a eu, en effet, cette originalité de découvrir une profession inédite. Et, d’autre part, il a donné, pour don propre compte, à la question du domicile, une solution peu banale… bien que renouvelées des Grecs.

Pourquoi Diogène est-il célèbre ? Pourquoi ce philosophe grec et pouilleux a-t-il réussi à laisser un nom dans l’histoire, tandis qu’Anatole Ratelet est encore resté absolument inconnu ? On dira que Diogène habitait Athènes, une ville très artiste qui aimait les esprits originaux ou exceptionnels. Mais Ratelet, lui, habite Champigny près de Paris, et Champigny est aussi une ville artiste, puisqu’elle subventionne un orphéon. On dira encore que Diogène se signalait à l’attention du publique par un manteau sale et criblé de trous. L’objection n’est pas sérieuse. S’il suffisait d’être vêtu d’un manteau dégoûtant pour gagner la gloire, elle serait vraiment à bon marché. D’ailleurs, Anatole Ratelet n’a pas de trous dans son manteau, parce qu’il ne possède pas de manteau. Mais s’il avait jamais senti la nécessité d’un pardessus, le vêtement eût été très probablement déchiré et maculé, peut-être encore plus que celui du fameux moraliste cynique.diogeneEnfin, ajouterez-vous, Diogène habitait dans un tonneau… Je vous arrête là : Anatole Ratelet vit dans un tonneau.

En sortant de la gare de Champigny, prenez la rue qui mène à la Marne.. Continuez votre chemin jusqu’à ce qu’en travers d’un raidillon, vous rencontriez la route du Perreux. Là, suivez à droite. A un certain moment, vous passerez devant un castel, couleur de cuivre, avec de grosses portes à guichets et une petite tour crénelée, d’un petit air belliqueux tout à fait charmant. Dans le fond, entre de jeunes feuillages, se dresse un ruine, non pas quelque affreux éboulis rappelant des égorgements, ou l’implacable chute sous la morsure des siècles, mais une ruine. Ce castel appartient au comédien Darmont qui a l’âme poétique et qui, entre deux tournées en Amérique avec Sarah Bernhardt, s’est construit ces ruines de ses mains pour y installer son cabinet de travail et mieux rêver au clair de lune.

Cette construction de moderne moyen âge vous servira de point de repère. N’allez pas plus loin, et tournez à gauche, à travers champs. Méfiez-vous. Il y a des pièges à loup. Ici il vous faudra regarder attentivement autour de vous pour arriver à découvrir la maison, c’est-à-dire le tonneau d’Anatole Ratelet. Il était encore à Champigny ces derniers temps. Mais le propriétaire se montrait inquiet, parlait de déménager et se plaignait amèrement du commissaire de police.

« Comprenez-vous, s’écria-t-il, il m’a menacé de m’arrêter comme vagabond ! Il prétexte que je n’ai ni domicile ni profession ! Pas de domicile ! Mais qu’est-ce qu’il leur faut donc ? Et mon tonneau ! Dame, tout le monde ne peut pas vivre à l’Elysée. C’est un domicile aussi bien qu’une roulotte ou un bateau. Et j’ai aussi une profession. Je suis claqueur de fouet. »ratelet

Qui n’a entendu, dans les cirques, l’écuyer placé au milieu de la piste, exécuter à l’aide de la chambrière des bruits éclatants en trilles secs, pendant qu’une femme peinte sautille sur un gros cheval trottant en rond ? Quelques spécialistes ont acquis, par l’habitude, une telle habilité de poignet qu’ils peuvent couper à distance, avec la mèche, une pomme de terre qu’un enfant leur présente du bout des doigts. Mais jamais nul n’a atteint la fantastique virtuosité d’Anatole Ratelet qui méprise profondément ceux qu’il appelle les « sciures de bois« .

Le fouet dont il se sert pour ses exercices est formé d’un court bâton, d’à peine 30 centimètres, mais armé d’une interminable corde finement tressée qui mesure plus de 6 mètres. Pour claquer, Ratelet se penche vers le sol, une jambe pliée sous lui, l’autre étant tendue en avant. D’un geste brusque et rapide, il donne à son bâton un artistique mouvement de va-et-vient dont les effets sont prodigieux. Le tonnerre dans la montagne ne pétarade pas avec plus de violence ni de brio.

Mais Ratelet ne se contente pas de faire un grand bruit. Son tonnerre est musical et vous joue très distinctement « J’ai du bon tabac » et « Joséphine elle est malade« .

L’ouverture de la chasse est encore pour Ratelet une belle source de revenus. Muni de son grand fouet, il se rend chez les propriétaires qui se plaignent de la rareté du gibier et leur tien à peu près ce langage :

« Il n’y a ni faisans ni perdreaux chez vous, mais il y en a tout à côté. Vos voisins ont, à grands frais, soigné et peuplé leurs chasses. Eh bien, je me charge, moi, de rabattre toute cette volaille sur vos terres. Laissez-moi faire et donnez-moi 30 francs. »

Le propriétaire accepte. Alors, Ratelet s’en va par les plaines et les bois qui retentissent d’effroyables claquements. Effrayé par cet étrange tapage, le gibier fuit, et savamment dirigé à la suite de marches et de contremarches, se réfugie sur le territoire que Ratelet favorise de sa science.anatole rateletLe tonneau habité par le claqueur de fouet est une barrique sur laquelle on lit encore, en lettres effacées : Bordeaux, 1888. Ratelet l’a soigneusement nettoyé et verni. La futaille brille au soleil. Un de ses côtés, fixé par une charnière, sert de porte, fermée au moyen d’un cadenas à secret, quand le locataire part en expédition.

L’intérieur, à la fois chambre à coucher, salon, cabinet de toilette et cave, est aménagé selon les dernières exigences du confort moderne. Dans le fond, un coussin qui sert d’oreiller, une couverture qui, en hiver, joue son rôle, et, en été, tendue sur deux bâtons à l’avant du tonneau, se transforme en velum contre le soleil. Ratelet possède aussi deux drapeaux pour les fêtes nationales.

A-t-il besoin de se raser, le voici à califourchon sur le fût, devant une glace attachée à une canne : c’est assurément simple, mais pratique. Le toit de sa maison, quand la température est douce, lui sert aussi de siège commode sur lequel il s’assied, les jambes en tailleur. L’homme au tonneau n’est pas orgueilleux, et c’est ce qui le distingue avantageusement de son célèbre confrère.

Un jour, lassé d’entendre toujours prononcer le nom de Diogène, il demanda :

« Mais enfin, qui était ce lascar-là ? » 

 Diogène, lui fut-il répondu, était un fameux philosophe, et il stupéfiait les populations par des excentricités qui, toutes, avaient pour but de cacher une leçon morale à l’égard de ses compatriotes. Il se promenait, par exemple, en plein jour, dans les rues, tenant une lanterne allumée, et il déclarait qu’il cherchait un homme sans pouvoir le trouver.
— Il n’était pas fort, répliqua Anatole Ratelet, moi je me charge d’en trouver plus de mille, et sans lanterne encore.

Et vexé d’être comparé à un tel sot, Ratelet se leva, haussa les épaules de pitié, et s’en alla tourner son tonneau plus à l’ombre…

Louis Forest. 1906.

Les chiens dans les autobus

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autobus

Confirmant la décision de la commission des transports, le Conseil général a autorisé l’admission des chiens de petite taille dans les autobus et tramways, mais faut-il encore qu’ils soient enfermés dans un panier susceptible d’être tenu sur les genoux du voyageur sans gêner les voisins. 

Cette autorisation est aujourd’hui subordonnée au décret que le préfet de la Seine devra signer dans quelques jours. Ce n’est guère avant une quinzaine que les petits chiens auront accès dans les autobus. milouBob est un petit chien rageur et mal élevé comme, du reste, la majorité des fox, et pour lequel j’ai des faiblesses. Par respect pour moi, je ne vous dirai rien des nombreux méfaits dont il se rend quotidiennement coupable. 

Quand je sors avec Bob, je vais à pied, naturellement, puisque je l’accompagne et si notre promenade nous a conduits un peu loin du domicile, nous rentrons tout doucement. Je n’ai rien de commun avec ces barbares qui sautent dans d’autobus et qui laissent le chien s’époumoner derrière la rapide voiture au risque de le voir se laisser écraser dans quelque encombrement. J’ajoute cependant qu’à différentes reprises, j’ai pris un taxi parce que Bob refusait obstinément de poursuivre notre chemin. 

— Pauv’ Loulou à son vieux pépère ! L’étaient fatiguées, les petites papattes !… 

Désormais, et que nos dirigeants soient loués, les chiens, les petits chiens peu  encombrants seront tolérés dans les voitures des transports en commun. 

Crois-tu, mon petit chienchien, quelle chance. On pourra prendre le tramway tous les deux et tu paieras ta place comme un vulgaire bourgeois, mais auras-tu le droit de l’occuper ? 

Ouah ! ouah !… 

Et Bob, qui a fort bien compris, cligne malicieusement un œil. Je crains fort d’avoir avec lui quelques surprises désagréables : si le sac de la dame d’en face le tente, il est capable de le lui demander assez brutalement, si le chapeau de ma voisine lui plaît, qu’arrivera-t-il, s’il décide bruyamment de jouer avec ? 

Et si l’envie lui prend de lever la patte?… 

« La Presse. » Paris, 1926.

Quand Dame Nature se transforme en cuisine populaire

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geyser
Femmes d’un village néo-zélandais cuisinant en commun dans un geyser

Bien que la région classique des geysers, sources chaudes et solfatares, celle où ils se manifestent avec la plus grande activité et sous les formes les plus variées, soit le parc national américain de Yellowstone, on les rencontre en grand nombre en Nouvelle-Zélande; ils y sont distribués sur une ligne de fracture qui s’étend sur 225 kilomètres, du volcan de Tongariro à l’île de Whakaari, dans la baie de l’Abondance. 

Beaucoup des nombreux geysers de Nouvelle-Zélande ont cessé, comme certains volcans, d’être en activité; ce ne sont plus que des sources d’eau chaude. Lorsque la surface de l’eau est en ébullition, les indigènes du pays ne manquent pas d’exploiter cette source éminemment économique. Les ménagères se rassemblent autour du bassin du geyser et y plongent leurs marmites. Pour ne pas être incommodées par les vapeurs, toujours un peu acides (acide chlorhydrique, anhydride, sulfureux, etc.) qui se dégagent en abondance, elles recouvrent le bassin de vieilles couvertures. De temps en temps, elles retirent leurs marmites pour suivre les progrès de la cuisson. 

Il advient cependant que les vapeurs à haute température qui, remontant vers la surface par les fissures du sol, entretiennent la chaleur de l’eau du geyser, arrivent en plus  grande quantité ; elles convertissent alors également en vapeurs une tranche liquide, et l’augmentation formidable de pression qui en résulte détermine la projection de toute la colonne d’eau superposée.

Adieu alors les ragoûts odorants qui mijotaient doucement dans les marmites. Adieu peut-être aussi les cordons bleus ! Cela ne doit pas se produire très souvent puisque cette cuisine au grand air a encore des adeptes.

« La Science et la vie. » 1919.

Un vrai savant

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maximilien luceC’est une belle histoire, qui vient d’Angleterre. Mais si curieuse qu’on risque trop de n’en voir que le pittoresque et l’étrangeté.

Un nommé George Tickner est portier et garçon de salle dans une université anglaise. Ce n’est plus un tout jeune homme, il est même septuagénaire. Depuis longtemps, il n’a d’autre passion, quand son travail lui en laisse le loisir, que de courir les champs et les bois. Non pour rêver et composer des vers bucoliques, mais pour ramasser les plantes et les fleurs les plus rares, pour observer les insectes et les oiseaux.

Ainsi est-il devenu fort savant, si bien même que les professeurs de l’université sont heureux le soir de venir l’écouter. Ils apprennent de lui mille secrets de la science naturelle. Il leur montre ses trouvailles. On peut imaginer qu’il discute avec eux de ses découvertes. Il est à l’aise parmi ses pairs. Il est docteur parmi les docteurs, aussi savant que les plus savants.

Mais aucune ambition ne l’habite que d’accroître un peu plus ses connaissances.

Le lendemain de ses conférences les plus intéressantes, il ne doit pas être moins à l’aise comme portier et garçon de salle. Cela lui paraît tout naturel et ne le gêne en aucune façon.

Ceux qui voient la science de l’extérieur, comme un moyen d’obtenir des grades et des places, pourraient seuls s’émouvoir, s’émerveiller et s’indigner de cette situation. Le savant portier n’y voit point malice. Sans doute ne sait-il pas que Spinoza polissait des verres de lunettes en composant ses savants traités. Il n’en pense pas moins comme lui.

 « Vendredi, hebdo. » Paris, 1938.
Peinture de Maximilien Luce.

Chanter au myrte

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fred zellerL’usage de chanter lors d’un repas date de très loin. Il était notamment pratiqué chez les Grecs.

On raconte que, lorsque Anacharsis, le philosophe scythe (VIe siècle av. J.-C.), vint en Grèce, où la coutume était de chanter en musique après avoir festiné, on lui demanda s’il y avait des flûtes dans son pays : « Non, répondit-il, car il n’y a pas même de vignes. » Ce qui revenait à dire ingénieusement que le vin engendre la joie et qu’elle ne se trouve guère là où le vin fait défaut. 

Chez les Grecs, si quelqu’un ignorant la musique refusait de faire entendre sa voix ou de jouer d’un instrument, on lui mettait dans la main une branche de laurier et de myrte, et, bon gré mal gré, il fallait qu’il chantât au moins une phrase devant ces rameaux. C’était ce qu’on appelait chanter au myrte.

Par la suite, cette expression devint proverbiale, et l’on envoyait chanter au myrte tout ignorant qui ne pouvait se mêler convenablement à la conversation des gens instruits. 

Peinture de Fred Zeller.