Les bébés salés

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georges-de-la-tourSi saint Nicolas (celui de la légende qui ressuscita en soufflant dessus les trois petits enfants qu’a sept ans qu’sont dans l’saloir, où les a couchés un féroce charcutier), si  ce saint Nicolas, dis-je, se promenait en Arménie, il pourrait y exercer sa thaumaturgie protectrice de l’enfance.

Non que les Arméniens aient coutume de fabriquer des conserves avec les petits enfants qui s’en vont glaner aux champs, mais tout de même ils font subir à leurs nouveau-nés un traitement que j’oserai qualifier de barbare.

Cette coutume se pratique normalement. Dès leur naissance, les nouveau-nés sont entièrement recouverts de sel et restent ainsi pendant trois heures. Après quoi, on les lave à l’eau chaude.

Chez différentes peuplades d’Asie, ce séjour dans le sel se prolonge pendant vingt-quatre heures.

Cette coutume est attribuée à une superstition. Le sel exorciserait les nouveau-nés, leur procurerait la force et la santé, et les soustrairait à l’influence des mauvais esprits.

Il est à peine besoin de remarquer que ces petits êtres n’ont pas été consultés et que, s’ils l’étaient, ils seraient très probablement d’un avis différent.

« Nos lectures chez soi. » Paris,  1910.
Peinture de Georges de La Tour.

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Mourir d’ennui

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arnould-lauraguaisVivement épris de la célèbre actrice Sophie Arnould,  et ennuyé de la présence assidue près d’elle de certain prince, assez sot, d’ailleurs, qui était son rival, le comte de Lauraguais alla gravement chez un médecin et lui demanda s’il était possible de mourir d’ennui. 

—  Cet effet de l’ennui, dit le docteur, serait vraiment bien étrange et bien rare.
—  Je vous demande, reprit le comte, s’il est possible.

Le médecin ayant répondu qu’à la vérité un trop long ennui pourrait donner un mal tel que la consomption amènerait à la mort, il exigea et paya cette consultation signée. De là, le comte de Lauraguais allait chez un avocat, lui demandant s’il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein, par quelque moyen que ce fût, de le faire mourir. L’avocat dit que le fait n’était pas douteux et, sur les instances du comte, il écrivit, puis signa cette déclaration.

Muni de ces deux pièces, de Lauraguais portait une plainte criminelle devant la justice contre ce prince qui, prétendait-il, le voulait faire mourir d’ennui, ainsi que Sophie Arnould.

Ajoutons que cette bizarre affaire n’eut aucune suite mais qu’alors elle fit grand tapage.

« Nos lectures chez soi. » Paris, 1910.

Le clown Footit chez les aviateurs 

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George Footit, près de
sa loge, photographié par trois aviateurs

De tous les artistes qui se rendent sur le front pour les distraire, nos soldats préfèrent ceux qui les font rire. Personne peut- être ne sait les faire rire comme Footit, parce que sa fantaisie de clown, de personnage inhumain, s’étend sans limites, et personne ne les émeut peut-être davantage parce qu’il évoque leur enfance.

Tous ne sont pas des Parisiens, tous n’ont pas connu Footit, mais bien rares sont ceux qui n’ont pas admiré autrefois, dans le plus petit bourg de France, le pitre magnifique d’un cirque ambulant dont leur imagination d’enfant rendait la parade féerique. 

footitFootit obtient au front un succès considérable, et ce succès lui est cher, car il a deux fils soldats. Ces jours derniers, il alla rendre visite aux aviateurs. Les aviateurs, qui sont un peu des acrobates, le reçurent à bras ouverts et Footit se sentit comme en famille. Il s’amusa autant en voyant rire les spectateurs que les spectateurs se divertirent de ses pitreries. 

« Excelsior. » Paris, 1917.

Si l’estomac vous en dit

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repas-japonSi vous souffrez par trop de la pénurie de viande, un bon conseil : faites-vous naturaliser Anglais et dégustez sans hésiter votre prochain. 

C’est l’agence Reuter elle-même qui, par le truchement de l’AFP, nous donne la recette dans l’instructive dépêche que voici : 

« Le lieutenant japonais Tachilzi Tacaki, qui avait été condamné à mort pour anthropophagie, a vu sa peine commuée en cinq années de prison, le code criminel anglais ne considérant pas le cannibalisme comme un crime. » 

Evidemment, on peut comprendre que la juridiction anglaise n’ait pas prévu cela. Mais alors, pourquoi cinq ans de prison ? Peut-être pour marché noir de viande sans tickets ?

« Regards. » Paris, 1946.

Harem

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maupassantL’anecdote qui suit, absolument authentique, remonte à plusieurs années, mais elle n’en à pas moins le mérite de la nouveauté n’étant connue que d’un petit nombre de personnes.

Le regretté Maître Guy de Maupassant faisait alors son premier voyage en Algérie, en compagnie de deux personnes appartenant à la haute société parisienne : le comte et la comtesse de B… . Un soir, à Constantine, après, le repas pris en commun, l’auteur d’Une Vie manifesta l’intention de sortir seul. 

Est-ce bien utile ? demanda, non sans malice, la ravissante comtesse, devinant les intentions libertines de l’admirable écrivain.
— Mais… certainement ! madame. Indispensable…., même, répondit celui-ci, quelque peu surpris.

Mme de B… le regarda, puis avec un délicieux sourire : 

 N’importe ! Restez avec nous… Si vous êtes sage, je vous récompenserai.

L’honnêteté impeccable de la comtesse, la présence de son mari, rendaient ces paroles si mystérieuses que le charmant conteur en fut tout déconcerté. Néanmoins il resta ce soir-là et ceux qui suivirent.

De retour à Paris, Maupassant avait totalement oublié l’aventure, lorsque, quelques jours après son arrivée, il reçut de la part de la comtesse, une fort jolie boîte, soigneusement emballée. Il l’ouvrit et, sur de petits coussins de satin rose, il vit, étendues, douze adorables poupées…

C’était la récompense promise : Un harem ! 

Aussitôt le spirituel romancier commanda douze maillots, dont il fit revêtir les poupées, puis, les ayant fait gonfler avec du son, dès le lendemain, il les renvoyait à la comtesse…
toutes enceintes. Sur sa carte, jointe à l’envoi, étaient écrits ces simples mots :

« Après une nuit. »

Paris, 1897.

Le fascisme contre les huit heures

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otto-griebelC’est une attaque généralisée qui se dessine dans le monde contre les réglementations du travail conquises pendant la guerre.

L’année 1919 avait été une année décisive pour les classes ouvrières. C’était le moment où les mineurs anglais obtenaient les 7 heures, où les salariés de France et de partout s’assuraient les 8 heures qui, depuis 1889, n’avaient pas cessé d’être l’objet d’une
propagande soutenue.

A la vérité, depuis lors, et surtout à l’abri de la crise économique de 1921-1922, la grande industrie s’était efforcé de ressaisir le terrain perdu. Mais dans aucune contrée, jusqu’ici, on n’avait songé à revenir expressément sur la législation établie. Il a fallu que les conservateurs se sentissent bien assis au pouvoir, outre-Manche, pour qu’ils osassent restaurer l’ancienne durée du labeur dans les mines.

Ils ont été dépassés par Mussolini. Le dictateur italien, usant de la procédure des décrets qui lui est chère, a supprimé la journée de 8 heures, au mépris des engagements internationaux. Mais il ne s’est pas contenté de retourner aux 9 heures. La circulaire qui a paru hier, et qui est signée du grand patronat, restaure les 10 heures en certaines entreprises. On mesure le chemine parcouru depuis 1922. Un ouvrier, qui critiquait le décret du duce, a été condamné à six ans de prison.

C’est la servitude.

Mais prenons y garde, le précédent italien est partout exploité.  Il flatte d’indolence de cette partie  de l’industrie, qui compte sur les longues journées plutôt que sur le perfectionnement de l’outillage.

Le document des experts, chez nous, faisait une vague allusion (menaçante pourtant) à l’augmentation de la durée du labeur. C’est pourquoi l’exemple de l’Italie  mussolinienne ne saurait être trop dénoncé.

Victor Vasseur. « L’Ere nouvelle. »   Saïgon 1926.
Illustration : Otto Griebel.