Les lutins de Rennes

Publié le Mis à jour le

cheminée

Un avocat de la ville de Rennes étant venu à mourir, sa maison fut hantée par des lutins qui en chassèrent les gens et y firent, pendant plusieurs nuits, un tapage épouvantable. Cependant on ne voyait rien; car, comme on sait, les lutins prennent plaisir à tourmenter leur monde, sans avoir la complaisance de se laisser voir, à moins qu’ils n’y soient forcés par un pouvoir surnaturel.

Au bout d’un mois, le bruit cessa enfin. La maison redevint paisible on se hâta de chercher à la vendre. Il se présenta quelques acheteurs; mais dès qu’on entrait en marché, le vacarme recommençait avec la nuit, et personne n’osait se décider à loger dans un repaire de revenants. La maison resta ainsi fort longtemps inhabitée, et on désespérait d’en tirer rien, lorsqu’il se présenta un vieil officier, qui ne croyait pas aux apparitions, et trouvait à cette maison des attraits, dans ce qui était pour les autres un objet de terreur. Comme on la lui cédait à bas prix, il ne marchanda pas longtemps, et, le marché conclu , il s’installa dans sa nouvelle habitation.

Le soir venu, il monta dans une grande salle, y fit un bon feu, et se décida à y attendre ses hôtes. Bientôt il entendit marcher autour de lui. Il ne vit rien, mais il sentit fort bien qu’on lui tirait l’oreille un peu cavalièrement. Il se leva tout en colère, et aperçut derrière lui un petit souper fort proprement servi. 

— Oh ! si c’est pour cela qu’on me fait lever, dit-il, il n’y a pas de mal, mais on pourrait agir un peu moins rudement. 

Tout en parlant ainsi, il s’approcha de la table, qui s’éloigna de lui. Il resta tout stupéfait de ce prodige, et courut après le joli souper, qui taisait le tour de la chambre, sans qu’il sût comment, s’arrêtant dès que l’officier s’arrêtait, et fuyant devant lui dès qu’il s’avançait. Après avoir poursuivi ainsi la table et les mets qu’elle portait, pendant une demi-heure, il envoya tout au diable, et s’assit tout essoufflé sur une chaise, jurant bien comme un vieux suisse.

Alors la table vint d’elle-même se placer entre ses jambes : les mets se découpèrent et descendirent sur son assiette; le vin se versa dans son verre, le tout par des mains invisibles.

— Allons, dit-il, il faut oublier le passé il parait que ces êtres-là aiment à se divertir, mais leur procédé me racommode avec eux. 

Et il prit un morceau qui lui semblait succulent et qu’il porta à sa bouche ; il en savourait la délicieuse odeur et se réjouissait d’avance à le manger, lorsqu’en touchant ses lèvres, le morceau s’envola et disparut vers le milieu de la chambre, s’engloutissant sans doute dans la bouche d’un de ces invisibles, qui se prit à rire à gorge déployée en avalant ce que notre homme croyait si bien tenir.

L’officier trouva le tour un peu fort et voulut ranimer son courage consterné , avec le vin qui avait l’air délicat. Hélas ! il n’eut pas non plus la consolation d’y toucher. Sitôt qu’il tint le verre entre ses dents, le vin en sortit avec beaucoup de subtilité, lui passant sous la moustache, sans entrer dans sa bouche. Il fit de nouveaux efforts sans pouvoir rien manger, ni rien boire de tout ce qui chargeait la table des lutins, ce qui le mit dans une fureur effroyable. Mais il fut obligé de se modérer, puisqu’il ne savait sur qui apaiser sa colère; et il se fit apporter à souper à ses frais.

Il se flattait alors de braver les esprits qui le tracassaient. Il comptait sans son hôte. Les mets qu’on lui apportait furent à peine entres dans la chambre, qu’ils s’échappèrent des mains qui les portaient et s’envolèrent on ne sait où, au grand étonnement du garçon qui prit la fuite, tout hors de lui, et sans demander son reste.

L’officier, désespéré, alla souper chez un de ses amis, à qui il conta son aventure. Celui-ci, qui avait des connaissances dans les sciences secrètes, lui donna la précieuse clavicule de Salomon et lui  et lui indiqua la prière qu’il devait dire pour purger sa maison. Le héros y retourna sur l’heure, ouvrit le livre, fit la conjuration indiquée, avec les cérémonies compétentes. Aussitôt il entendit un grand bruit semblable à un ouragan, et vit sortir de terre un être qu’il ne connaissait point, beau comme un astre et richement vêtu. 

Parle, lui dit l’esprit, me voici prêt à te servir , ainsi que toutes les intelligences  soumises au grand Salomon.

En ce cas, demanda l’officier, quels sont ces maudits lutins qui rendent  ma maison inhabitable ?

Vois, répondit l’esprit…

L’officier aperçut alors visiblement toute la chambre remplie de farfadets singulièrement bâtis, de taille courte et mal formée, vêtus d’habits de toutes couleurs. Ils sautaient et gambadaient de cent façons diverses et faisaient mille singeries assez divertissantes; mais on remarquait dans leurs yeux une certaine malignité capable de faire peur aux plus fins, de sorte que le maître de la maison pria l’esprit bienfaisant de les renvoyer pour toujours.

Ils sont venus ici, répondit l’esprit, de la part des âmes que l’avocat défunt, à qui appartenait cette maison, a su tromper pendant sa vie. Nulle force humaine n’était capable de les dissiper; mais ils ne résisteront pas à la puissance que le Dieu vivant m’a donné sur eux. 

En parlant ainsi, l’esprit souffla sur les lutins, qui s’évanouirent comme un songe. L’officier le congédia en le remerciant humblement, et depuis sa maison fut tranquille.

« Les contes noirs, ou les frayeurs populaires. »  Jacques Auguste Simon Collin De Plancy. Paris, 1818

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4 réflexions au sujet de « Les lutins de Rennes »

    Éric G. Delfosse a dit:
    mars 27, 2014 à 7:05

    « au grand étonnement du garçon qui prit la fuite , tout hors de lui , et sans demander son reste. »
    Quoi ? Il n’a même pas attendu d’être payé ?
    Tsssss !

    Aimé par 1 personne

    gavroche60 a répondu:
    mars 27, 2014 à 7:26

    😀

    J'aime

    fanfan la rêveuse a dit:
    mars 28, 2014 à 7:56

    🙂

    Aimé par 1 personne

    Maître Renard a dit:
    octobre 1, 2016 à 1:35

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

    J'aime

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