Le rêve de Descartes

Le tourbillon, le melon et le philosophe

 René-Descartes

Glacial et précoce, l’hiver s’est abattu sur l’Europe. Il a gelé sur place, aux alentours d’Ulm, l’armée du duc de Bavière engagée dans le conflit sanglant que l’on nommera plus tard guerre de Trente Ans. Les troupes sont au repos forcé jusqu’au prochain printemps. Vaille que vaille, les soldats occupent leur temps et gaspillent leur solde en jouant aux cartes, en singeant le bourgeois ou en troussant la gueuse…

A l’exception toutefois d’un certain jeune homme brun, fluet et frileux qui, peu enclin à ces vulgaires distractions, s’isole dans une obstinée retraite : « Ne trouvant aucune conversation qui le divertît et n’ayant, par bonheur, aucuns soins ni passions qui le troublassent, il demeure tout le jour seul, ayant tout le loisir de s’entretenir de ses pensées. »

Il s’appelle René Descartes. Il a vingt-trois ans. Il est diplômé de droit, par tradition familiale, et il penche vers les mathématiques, par vocation. Mais il s’est fait militaire, ma foi, on ne sait trop pourquoi. Un peu parce qu’il lui faut bien se donner un « état ». Beaucoup parce qu’il lui plaît de voir du pays. Son goût des voyages ne se démentira d’ailleurs jamais. Sa vie durant il sillonnera l’Europe, fréquentant les savants ou fuyant  les fâcheux, cédant aux invitations princières ou recherchant l’anonymat roturier. Tôt parti de son natal Val-de-Loire, il arpentera infatigablement l’Allemagne, l’Italie, la Hollande et la Suède jusqu’à sa mort, à Stockholm, en 1650… Peut-être est-il tout simplement en proie à une chronique insatisfaction !

Pour l’heure, comme pour compenser cette tenace bougeotte, René Descartes se prélasse dans son lit. Un lieu où il se plaît et se complaît depuis l’enfance. Où, déjà, chez les pères jésuites de La Flèche qui furent ses maîtres, le collégien était autorisé à demeurer par ferveur spéciale, en raison de sa bonne conduite, de ses brillants résultats scolaires et surtout de sa santé fragile. C’est donc sous la couette, « enfermé dans son poêle » (sa chambre était chauffée par un poêle à bois) et douillettement accoté aux oreillers qu’il se trouve en ce 10 novembre de l’an de grâce 1619, date mémorable s’il en est.

Tout le jour, il a vécu dans un état d’excitation intellectuelle intense. Il a agité mille pensées qui se sont aiguisées au fil des heures et finalement ajustées « de façon merveilleuse ». Illuminé, il entrevoit, pour la première fois, « les fondements d’une science admirable », d’une « méthode » inspirée des mathématiques, laquelle, appliquée à toutes les sciences, rendrait les hommes «comme maîtres et possesseurs de la nature»… Epuisé d’enthousiasme, le jeune homme ferme les yeux et s’endort.

Il fait alors un rêve. Deux rêves. Trois rêves successifs. Il en est impressionné au point qu’il en retient le détail et les racontera, plus tard, par le menu. Les voici, tels que les a transmis son biographe, Adrien Baillet. Dans le premier rêve, Descartes se voit luttant contre des bourrasques qui tourbillonnent, l’empêchent d’avancer et le font pencher sur le côté droit au point qu’il « manque de tomber à chaque pas ». Il remarque avec inquiétude qu’autour de lui les « hommes de sa connaissance », nullement ébranlés, se tiennent « droits et fermes sur leurs pieds ». Bizarrement, l’un d’eux l’aborde. Il le charge d’une mission inattendue: il s’agit de remettre à un certain monsieur N. « un melon apporté d’un pays étranger » ! Ballotté de çà et de là, Descartes progresse vers une église elle-même assaillie par les vents. Parviendra-t-il au but ? Il ne le saura pas… car la peur le réveille.

« Il fait alors une prière à Dieu pour demander d’être garanti du mauvais effet de son songe et des malheurs qui pourraient le menacer en punition de ses péchés, quoiqu’il eût, jusque là, mené une vie assez irréprochable aux yeux des hommes. » Puis il médite longuement sur « les biens et les maux de ce monde ». Il ne parvient à se rendormir qu’au bout de deux heures. Pas pour longtemps. Car il plonge aussitôt dans un deuxième rêve. Lequel se résume en un bruit «aigu et éclatant» comme un coup de tonnerre. Eveillé en sursaut, Descartes voit alors sa chambre traversée par des nuées d’étincelles crépitantes. Vision d’enfer ou caprice du poêle à bois trop chargé en résineux ? En tout cas le phénomène l’effraie beaucoup moins que la précédente tempête. Si bien que, de nouveau, ses paupières se ferment.

Son troisième rêve paraît plus compliqué mais aussi plus serein. Il es toujours dans sa chambre. Il remarque, sur sa table, un livre dont il ne sait « qui l’y a mis » : c’est un dictionnaire, qui lui fait grand plaisir « car il peut lui être fort utile ». Puis voici, sous sa main, un second ouvrage. Cette fois, un recueil de poèmes. Où il lit, au hasard, un vers: « Quod vitae sectabor iter«  (« Quel chemin de la vie suivrai-je ? »). Lorsqu’il lève les yeux, il se trouve nez à nez avec un inconnu dont la présence sous son toit ne semble pas l’étonner outre mesure. Celui-ci lui recommande une pièce en vers commençant par  « Est et non » (« Oui et non ») que Descartes connaît. Il s’agit d’un passage des Idylles d’Ausone. Il recherche la pièce dans le recueil de poèmes. Elle y figurait tout à l’heure. Elle n’y est plus. D’ailleurs l’ouvrage s’est transformé: en le feuilletant, il y découvre avec surprise de fort plaisantes illustrations, «divers petits portraits gravés en taille-douce». Finalement les livres et l’inconnu disparaissent, laissant le dormeur décrypter lui-même le songe. Ce qu’il fait, d’abord dans son sommeil puis clairement éveillé.

On s’en doute, Descartes va élaborer une interprétation… «cartésienne» ! Elle fera, plus tard, sourire les psychanalystes qui se régaleront des rêves de l’illustre  « sujet ». Une véritable aubaine ! Ils disséqueront chaque détail. Ils commenterons chaque virgule. Ils se pencheront sur l’Œdipe du petit René qui, très tôt, a perdu sa maman, sur son complexe d’infériorité, son doute existentiel, les étincelles de sa conscience, la citation pythagoricienne  du « Est et non » et, bien évidemment, sur ce très saugrenu melon, incontournable représentation du Moi ou, si l’on en croit le Dr Sigmund Freud, signe caractéristique d’un refoulement sexuel !

Il est probable que l’exégèse ne sera jamais terminée … Car on pourrait trouver bien d’autres symboles dans le premier rêve. Par exemple le vent tourbillonnant préfigurerait la théorie qu’il élaborera plus tard selon laquelle les fragments de la matière ébranlée par Dieu se meuvent en cercles et non point autour d’un seul centre, d’où un certain tohu-bohu cosmique qu’il appellera le « Système des Tourbillons ».

Et le melon ? Cette sphère comestible est si comparable à notre terre nourricière qu’on est tenté d’y voir une allusion au gravissime débat qui, à cette époque, dresse l’une contre l’autre l’Eglise et la Science. On sait que la première, violemment opposée à Copernic, interdit d’évoquer, «même à titre d’hypothèse», l’idée du mouvement de notre planète comme « contraire aux Ecritures ». Descartes suit forcément cette affaire, même s’il ne prend pas ouvertement parti. Il renoncera d’ailleurs, en 1633, à publier son Traité du Monde ou de la Lumière en apprenant la condamnation de Galilée par le Saint-Siège. Il n’est pas de l’étoffe des héros et préserve, quant à lui, sa tranquillité. Aussi règle-t-il son sort à ce premier rêve en le neutralisant par la prière après l’avoir classé comme la démoniaque « opération de quelque mauvais génie qui l’aurait voulu séduire » et qui, grâce au Ciel, aurait échoué. Du même coup, il efface l’image désastreuse de l’église ouverte à tous vents. Elle sent le soufre au moment où la Contre-Réforme s’efforce de récupérer les conquêtes territoriales et spirituelles de Luther et Calvin.

Quant aux deux autres rêves, Descartes, qui a presque tout inventé sauf la psychanalyse, les met en accord avec sa ferme résolution de « ne recevoir jamais aucune chose comme vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c’est à dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention et ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à l’esprit que je n’eusse l’occasion de le mettre en doute ». Aussi considère-t-il «clairement et distinctement » que le dictionnaire déposé sur sa table représente « les Sciences ramassées ensemble ». Et il «ne met pas en doute» le message du « Est et non » qui désigne la Vérité et la Fausseté des connaissances humaines. Après quoi, toujours appliquant la  « méthode » qu’il vient de mettre au point, il se persuade que le livre de poèmes symbolise l’Enthousiasme et l’Imagination (les siens) qui font surgir « les semences enfermées dans l’esprit humain »(toujours le sien) « comme les étincelles de feu sont dans les cailloux ».

Par conséquent, il ne s’embarrasse point de l’apparition des  « petits portraits gravés » qui illustrent le livre: il l’explique avec désinvolture par la visite que lui rend, le lendemain, un peintre italien ! On revient donc à l’essentiel. A une démarche qui, du doute à l’évidence, permet à Descartes d’intégrer trois songes dans un raisonnement exemplaire et de résoudre son interrogation première: « Que ferai-je de ma vie ? » La réponse est claire: non, décidément non, il n’est pas plus porté sur la carrière des armes que sur celle des lois. Dès l’année suivante, il met de l’ordre dans ses affaires. Il constate que ses revenus lui permettent de vivre, sinon grassement, du moins fort honnêtement. Il décide donc de se consacrer exclusivement à son œuvre.

Qu’importe, après tout, qu’il ait pris cette résolution avant, pendant ou après son sommeil. Ce qui compte c’est que le « cartésianisme » (mot dont on abuse) est entré en action ce 10 novembre 1619. A Ulm. Une ville où décidément souffle l’esprit. Trois siècles plus tard, elle verra naître un autre génie de la lumière et du mouvement, un certain … Albert Einstein.

« Les grands rêves de l’Histoire. »  Hélène Renard & Isabelle Garnier/Michel Lafon.
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5 réflexions sur “Le rêve de Descartes

  1. Je suis resté scotché sur ma chaise à lire ce bel article la bouche bée. C’est si beau, si euh ….. bien écrit quoi ! que j’ai apprécié cette interprétation. Finalement ou que soit passé le fameux melon, cette approche explique bien le rêve. Bravo Descartes !

    Aimé par 1 personne

      1. Alors, j’en redemande !! et tant pis pour Brunomeurin, il comprendra que la culture a du bon et qu’il faut laisser ses mauvais souvenirs au fond d’un tiroir !

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