Le rêve de Dürer

Publié le Mis à jour le

Self-Portrait-Dürer

Le pinceau court rapidement sur la feuille de papier blanc. D’une main sûre, l’homme mêle les pigments finement broyés à l’eau qu’il a additionnée d’un peu de gomme arabique pour que la couleur colle au support. En quelques minutes, l’aquarelle est achevée. Le peintre se recule un peu. « C’est bien cela », dit-il.

Pourtant l’étrange petite esquisse ne ressemble en rien aux œuvres qui ont fait de lui l’artiste le plus illustre de toute l’Allemagne et, pour tout dire, il n’ajoute rien à sa gloire. On n’y retrouve pas la finesse de ses aquarelles célèbres comme Le Lièvre, peint poil à poil, ou L’ Ancolie, à laquelle ne manque pas une nervure. On n’y retrouve pas non plus la poésie de ses paysages, la précision de ses vues de Nuremberg, ni la vigueur de ses gravures si foisonnantes de symboles. Pas davantage les somptueuses couleurs de ses grandes compositions comme l’Adoration des mages ou La Fête du rosaire et, faute de personnage, rien de la science du portrait dans laquelle il a si brillamment innové.

Il semble, nonobstant, assez satisfait du résultat. Sur la feuille encore humide, on peut voir une composition que l’horizon sépare en deux parties égales. En bas, un paysage sommairement esquissé: une plaine, un étang, quelques bosquets. En haut, comme dégoulinant du bord supérieur de la feuille, des taches allongées, des bavures de couleur qui tombent vers le sol en coulées sombres. Seule, au centre, une forme plus importante, en entonnoir inversé, atteint la terre où elle explose, s’étale et se répand en une tache énorme. « C’est bien cela », répète le peintre. Sans même attendre que l’œuvre soit complètement sèche, il se penche à nouveau sur la table, saisit une plume, la taille, la trempe dans un encrier et rédige d’une écriture rapide et élégante le texte suivant, que les visiteurs du Kunsthitorische Museum de Vienne peuvent, aujourd’hui encore, déchiffrer aisément au bas de la mystérieuse aquarelle :

The-Paumgartner-Alterpiece

« En l’an 1525, dans la nuit du mercredi au jeudi faisant suite au dimanche de la Pentecôte, je vis, pendant mon sommeil, cette image d’un grand nombre de colonnes d’eau tombant du ciel, certaines plus éloignées, d’autres plus proches, mais toutes venant de si haut que les eaux semblaient couler lentement. La première toucha terre à environ 6 kilomètres de moi avec une force terrifiante, un bruit et une clameur formidables, noyant tout le pays. Je me réveillai tellement effrayé que tout mon corps tremblait et, pendant un long moment, je ne pus reprendre mon calme. Aussi, quand je me levai, je peignis ici ce que j’avais vu. – Dieu fait bien ce qu’il fait ! »

En 1525, Albrecht Dürer a cinquante-quatre ans. L’âge ne l’a pas voûté, n’a pas empâté son beau visage aux traits aigus. Il a seulement semé de fils d’argent la longue chevelure annelée qu’il porte aux épaules. Mais, surtout, il a changé le regard qui, d’ironique puis dominateur dans ses précédents autoportraits, s’est fait plus voilé, plus angoissé. C’est qu’il n’est pas très confortable de vivre, comme lui, entre deux mondes? Entre Moyen Age et Renaissance. Entre catholicisme et luthéranisme. Entre art flamand du Nord et art vénitien du Sud. Entre princes et bourgeois.

Way-to-Calvary-2-large

Né en 1471, Dürer est encore imprégné du style gothique dont sa native Nuremberg est l’un des joyaux. Dès l’enfance, il est formé à l’art de l’orfèvrerie dans l’atelier de son père; puis à peine sorti de l’adolescence, il voyage de Colmar à Gand et à Bruges pour recueillir la leçon des « primitifs » flamands … Mais lorsqu’il change de cap, lorsqu’il franchit les Alpes, lorsqu’il arrive à Venise, c’est la révélation. Il découvre la lumière et la couleur. Il s’enthousiasme pour Carpaccio, Mantegna, Bellini. Il prend conscience, aussi, du statut privilégié du peintre dans cette société qui n’appartient plus au Moyen Age mais déjà à la Renaissance. A Nuremberg il est un artisan, à Venise un artiste. Ainsi écrit-il à son ami, le très distingué Pickheimer : « Lorsque Dieu m’aura donné de rentrer chez moi, oserez-vous parler, dans la rue, à un autre pauvre peintre ? Ici, à Venise, je suis un seigneur, là-bas, à Nuremberg, un parasite. »

Dürer surmonte ce malaise. Son génie le hisse au-dessus de sa condition première. De même que la protection du prince électeur de Saxe, Frédéric le Sage, puis celle de l’empereur Maximilien Ier. Sa célébrité se répand dans l’Europe entière grâce à ses gravures qui d’ailleurs représentent un gagne-pain non négligeable, car les princes et les bourgeois allemands ne paient que chichement les gages de celui qui reste à leurs yeux un « travailleur manuel  »! Les intellectuels, en revanche, accueillent à bras ouvert cet homme de bonne compagnie, cultivé, curieux de toutes les découvertes du temps, les lois de la perspective, les curiosités de la nature, la technique des fortifications, l’étude de l’anatomie, les secrets des proportions… On compte aussi parmi ses amis ou correspondants le mathématicien Kratzer, astronome d’Henri VIII; le savant Benhaïm qui construit, à Nuremberg, le premier globe terrestre, mais aussi le philosophe et théologien Melanchthon, disciple et défenseur de Luther. Car Dürer se passionne pour l’enseignement du Réformateur. En 1521, il écrit : « Si avec l’aide de Dieu je rencontre le Dr Martin Luther, je veux m’appliquer à faire son portrait et le graver dans le cuivre pour que se conserve longtemps le souvenir de l’homme chrétien qui m’a aidé à me délivrer de mes grandes angoisses.  »

Pond-in-the-Woods

Les angoisses de Dürer sont multiples et atteignent leur paroxysme en 1525. A cette époque, il s’inquiète pour sa santé, redoute un affaiblissement de sa vue, un amoindrissement de « la liberté de sa main  » et peut-être les atteintes sournoises de la syphilis. Par ailleurs, il connaît des difficultés matérielles. Il perd son mécène, Frédéric le Sage, qui meurt cette année-là. Et il n’est pas assuré de la protection de Charles Quint, lequel s’occupe plus de politique que d’art après la capture, à Pavie, de son ennemi François Ier. Le peintre est obligé, assure-t-il, de payer d’un dessin l’achat d’un « cent d’huîtres » et d’envoyer son épouse, Agnès, vendre ses gravures au marché de Francfort. On note, d’ailleurs, que celles-ci non seulement arrondissent sa bourse mais, beaucoup plus que les tableaux cachés dans les demeures royales, diffusent son œuvre à travers l’Europe !

Cependant,  Dürer est surtout épouvanté par l’évolution de la Réforme. Convaincu, certes, de la nécessité de rénover le christianisme et surtout l’Eglise, il ne se sent pas le moins du monde « hérétique ». Or, voici que le pape excommunie Luther. Ce dernier a été caché, un temps, au château de la Wartburg par le même Frédéric le Sage qui (le monde est petit) était aussi le protecteur du peintre. Mais, durant la retraite forcée du Réformateur, les choses sont allées de mal en pis. D’innombrables déviations et récupérations des idées de Luther sont apparues. Partout se lèvent de faux prophètes, orateurs fanatiques ou moines défroqués. Partout s’allument des bûchers où l’on jette pêle-mêle les sorcières et les livres tandis que, pillant les églises, les iconoclastes brisent les statues et lacèrent les tableaux. Les astrologues prédisent les pires catastrophes pour l’année du Poisson, et le mathématicien Jean Stoffler, professeur à l’université de Tübingen, annonce un nouveau déluge. La violence se répand comme une traînée de poudre. Elle gagne les campagnes. Les paysans confondent liberté spirituelle et liberté matérielle. Ils se rebellent contre les seigneurs. Refusent de payer la dîme. Exigent l’abolition du servage. Réclament des terres. La révolte atteint son point culminant, précisément, en 1525. Les gueux, les pauvres, les « rustauds » qui se parent du titre de « soldats du Christ » quittent les campagnes pour partir à l’assaut des villes. L’Empire est tout près de sombrer dans le chaos.  C’est alors que Luther intervient. En avril, il prêche le devoir d’obéissance. En mai, les princes noient la révolutions dans un bain de sang et font exécuter les meneurs.

The-Adoration-of-the-Magi

Le rêve de Dürer est daté de juin 1525: le mois du déluge dans une année de tous les dangers … Point n’est besoin de faire appel aux lumières de la psychanalyse pour comprendre que le phénomène atmosphérique est un symbole de cataclysme qui s’abat sur le pays. L’émotion est si forte que Dürer aurait certainement, au réveil, raconté son songe à son entourage, avec les mots adéquats, ceux qu’il trace au-dessous de son aquarelle. Mais, parce qu’il est peintre, sa réaction naturelle est d’utiliser les lignes et les couleurs, son véritable moyen d’expression. En guise de témoignage. Ou d’exorcisme.

« Une sorte d’auto-analyse par l’image », dirait aujourd’hui un psychanalyste. En tout cas, le résultat est remarquable. Dürer produit alors, en réponse à l’absurde fureur du siècle, ses ultimes chefs-d’oeuvre. En réponse à  Luther qui condamne le culte des saints, mais en accord avec ce même Luther, traducteur de la Bible, il choisit les quatre Apôtres. Il montre Jean avec ses rondeurs d’enfance, Marc dans son énergique maturité, Paul grave et solennel, Pierre courbé sous les ans mais apaisé dans sa foi. On a voulu voir en ces mystérieux personnages les « quatre âges de la vie » ou les « quatre tempéraments ». On est en droit de penser qu’ils sont moins anecdotiques qu’ils ne le paraissent et y voir une sorte d’autobiographie. « Lorsque j’étais jeune, écrit Dürer, je gravais des œuvres variées et nouvelles. Maintenant, je commence à considérer la nature dans sa pureté originelle et à comprendre que l’expression suprême de l’art est dans la simplicité. »

C’est exactement ce qu’expriment Les Quatre Apôtres. De même que la petite aquarelle faisait confidence d’un rêve et d’une angoisse; de même ces ultimes chefs-d’oeuvre font, au-delà des mots, avec le langage des formes, office de testament spirituel. Dürer meurt deux ans plus tard. En 1528.

« Les grands rêves de l’histoire. »   Hélène Renard & Isabelle Garnier. Michel Lafon, 2002.

Publicités

4 réflexions au sujet de « Le rêve de Dürer »

    le blabla de l'espace a dit:
    avril 28, 2014 à 3:59

    j admire les peintres

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    avril 28, 2014 à 7:11

    Souvent des êtres de grandes sensibilités, des êtres torturés. Qu’il doit-être difficile de mener une telle vie…

    J'aime

    eliane21120 a dit:
    avril 29, 2014 à 12:54

    Les peintres savaient exprimer les sentiments et j’aime me perdre dans les tableaux. Pas les crottes sans âmes ou se trouve un carré dans un cercle à la Warhol ! mais ceux qui savaient tenir un pinceau. J’ai un faible pour Wermeer  » la jeune fille à la perle  » bien que j’ai admiré  » Le lièvre  » de Dürer qui est magnifique, dont on devine son talent.

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s