Le vaisseau du ciel

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L’événement que je vais vous raconter s’est passé un matin du XIIIe siècle, à Bristol, dans une église dont, malheureusement, les chroniqueurs ne nous ont pas laissé le nom.  

C’était un dimanche et les bonne gens, réunis dans la nef, suivaient la messe avec recueillement. Or, au moment où le prêtre, ayant chanté le Kyrie, allait entonner le Gloria, un bruit bizarre fit tourner les têtes vers le porche. L’assistance stupéfaite aperçut alors, par les portes demeurées ouvertes (on était au mois d’août), une sorte d’ancre de marine qui se balançait au bout d’une corde.

Sans doute un mauvais plaisant avait-il grimpé dans le clocher avec l’intention de troubler le saint office par ce moyen ridicule. Quelques hommes se levèrent et sortirent pour identifier le coupable. A peine étaient-ils dehors qu’ils poussèrent de grands cris:

« Venez voir ! Vite ! … »

Tous les fidèles, intrigués, quittèrent alors leurs bancs et se précipitèrent sur le parvis de l’église.

Ce qu’ils virent les stupéfia: la corde à laquelle était attachée l’ancre montait vers le ciel et son extrémité disparaissait dans les nuages.

Croyant à un miracle, les bonnes gens s’agenouillèrent et récitèrent leurs patenôtre. Peut-être pensaient-ils que le Seigneur, dans son infinie bonté, cherchait, par ce moyen nouveau, à agripper quelques élus pour les attirer tout vivants dans son paradis. Ne s’était-il pas présenté jadis comme un pêcheur d’hommes ?

Tandis que la foule priait, l’ancre se balançait toujours, cognant de-ci, de-là, dans les pierres de la façade, rebondissant sur une corniche ou éraflant une statue, jusqu’au moment où elle s’immobilisa, accrochée à la voussure du portail.

La corde alors se tendit, comme si le Seigneur, du haut du ciel, éprouvant une résistance, tirait fortement pour remonter son ancre. Très impressionnée, la foule des fidèles à laquelle s’était joint le clergé bourdonnait d’oraisons lorsque, soudain, un grand coup de vent dispersa les nuages qui couvraient la ville depuis le matin.

Des cris s’élevèrent :

« Regardez ! Regardez ! »

Là, au-dessus de l’église, à environ soixante pieds, une espèce de vaisseau flottait littéralement dans l’air. Et ce vaisseau avait à son bord un équipage. On distinguait, en effet, très nettement, des êtres penchés sur le bastingage qui tiraient la corde et s’efforçaient de dégager l’ancre, toujours coincée dans l’ornement du portail. Tous semblaient fort embarrassés par l’incident qui les immobilisait. On les voyait discuter en faisant de grands gestes; mais, très curieusement, leurs voix ne parvenaient en bas que fort étouffées.

Tout à coup, les fidèles assistèrent à une scène ahurissante: l’un des «marins aériens», sautant du vaisseau, plongea dans le vide et descendit vers l’église en « nageant » à la façon des pêcheurs de perles.

Lorsqu’il atteignit le portail, la foule, apeurée, courut se réfugier dans la nef. L’homme se mit alors en devoir de dégager l’ancre en s’aidant d’une espèce de poignard. Tandis qu’il oeuvrait ainsi, quelques paroissiens sortirent sans bruit, s’approchèrent de lui et le ceinturèrent. Le curé les rejoignit. Voyant que le «marin» avait l’air de suffoquer comme un poisson hors de l’eau, il fut pris de pitié et exigea qu’on lui rendît immédiatement la liberté. Ce qui fut fait.

Les fidèles avaient repris leur place sur le parvis. De nouveau, le nez en l’air, ils surveillaient le navire qui se balançait doucement sur des vagues invisibles. L’équipage avait disparu. Sans doute s’occupait-on du plongeur qui était remonté mal en point.

Au bout d’un quart d’heure environ, un homme apparut sur le pont, armé d’une hache. Il marcha le long du bastingage, jusqu’à la proue. Là il cracha dans ses mains et, d’un coup sec, coupa la corde qui retenait l’ancre. Alors, le vaisseau, libéré de son entrave, glissa lentement vers l’ouest et disparut dans le ciel…

Les habitants de Bristol ne le revirent jamais.

Quant à l’ancre, elle resta longtemps accrochée au portail de l’église. Jusqu’au jour où le comté de Gloucester fut balayé par un tempête qui souleva les toits, ébranla les maisons et la fit choir de sa voussure. Recueillie par le curé, elle fut portée chez un forgeron. Elle en ressortit, transformée en une croix que l’on érigea sur le parvis où elle témoigna, pendant des siècles, du passage merveilleux d’un étrange vaisseau venu du ciel…

« Histoires fantastiques » Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel, 1983.

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8 réflexions au sujet de « Le vaisseau du ciel »

    lesouffleurdemots a dit:
    mai 15, 2014 à 7:20

    Génial cette histoire! Merci! Je me suis régalé!

    Aimé par 1 personne

    gavroche60 a répondu:
    mai 15, 2014 à 7:23

    Ces histoires me passionnent également ! 😉

    J'aime

    Éric G. Delfosse a dit:
    mai 15, 2014 à 7:24

    Dommage de l’avoir changée en croix… Elle aurait mieux été étudiée si on l’avait laissée en ancre… 😈
    Blague à part, c’est beau les légendes… 😉

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      mai 15, 2014 à 7:26

      Attention, les légendes ne sont jamais  » complètement  » inventées … 🙂

      J'aime

    eliane21120 a dit:
    mai 15, 2014 à 7:31

    Pas de nom, pas de croix, c’est bizarre quand même. L’auteur de cette histoire à sûrement fumé de la moquette ! mais bon, tout est possible on ne peut discerner le vrai du faux !

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    gavroche60 a répondu:
    mai 15, 2014 à 8:26

    L’histoire est contée, à quelques détails près, par plusieurs chroniqueurs qui, d’ailleurs ne se situent pas au même endroit. Mais les faits sont rigoureusement les mêmes. Celui qui nous donne le plus d’indications est Gervais de Tilbury, dans son  » Otia Imperiala « . Gervais de tilbury était originaire de l’Essex. Il fut nommé maréchal du royaume d’Arles vers 1191.Il avait alors quarante ans. Son œuvre est dédiée à l’empereur Othon IV de Brunswick, empereur germanique qui régna
    de 1209 à 1214, année où il fut vaincu à Bouvines par Philippe Auguste. C’est dans le livre 1, chapitre XIII, intitulé  » De mari « , qu’il raconte cette histoire de vaisseau du ciel. Tout un passage est d’ailleurs consacré à ce qu’il appelle  » les mers d’en haut « .
    Il est difficile de porter jugement sur un récit qui correspond à d’autres mentalités que les nôtres. Le vocabulaire même ne correspond pas à celui que nous employons. Que peuvent désigner les chroniqueurs du XIIIe siècle par « vaisseau du ciel  » ? De même, nous ignorerons toujours ce qu’ils entendaient par les  » mers d’en haut  » …
    Pour ma part, je trouve que tout cela ressemble fort à ce que nous nommerions aujourd’hui un témoignage OVNI avec  » occupants  » … mais avec les mots, la technologie et la culture d’une autre époque. 🙄

    J'aime

    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 16, 2014 à 7:57

    Très beau conte !
    C’était Noé ! 😉 🙂

    J'aime

    Maître Renard a dit:
    février 10, 2017 à 8:24

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

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