Les deux Anglaises et la mystérieuse affaire de Dieppe

Publié le Mis à jour le

Raid sur Dieppe
Raid sur Dieppe par Charles Comfort. Les chars du Calgary Regiment couvrent la progression du Royal Hamilton LightDR

Le 19 août 1942, les Dieppois furent réveillés par des avions qui rasaient les toits. Presque aussitôt, les sirènes hurlèrent, tandis que la ville était ébranlée par des explosions et que la D.C.A. allemande entrait en action. Au milieu de ce concert assourdissant, il sembla aux habitants que des détonations venaient du large. Intrigués, quelques intrépides montèrent dans leur grenier et virent avec stupeur une flotte impressionnante devant le port. Que se passait-il ?

Des forces anglo-canadiennes envoyées par le Haut Commandement allié tentaient de débarquer sur les plages de Dieppe pour tester la défense allemande … Deux cent cinquante-deux bateaux de la Royal Navy, soixante escadrilles de chasse, plusieurs formations de bombardiers, plus de six mille hommes participaient à ce raid.

Hélas ! les opérations commencées à quatre heures tournèrent rapidement au désastre. Vers huit heures, les commandos anglo-canadiens qui étaient parvenus à prendre pied sur les plages et même à y amener des chars, durent, sous le feu, refluer vers la mer, laissant quatre mille cinq cents hommes tués, blessés ou prisonniers, tout le matériel débarqué, les carcasses de cent six avions abattus et les épaves de trente-quatre navires …

Vers midi, sous une pluie de fer et d’acier, un dernier convoi chargé d’hommes hébétés mettait le cap sur l’Angleterre. Ainsi se terminait ce raid qui reste, dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, l’un des plus grands échecs alliés.

Plusieurs années plus tard, en 1952, les plages normandes avaient retrouvé leur aspect paisible d’avant-guerre lorsque deux jeunes femmes anglaises arrivèrent à Puys, petite localité voisine de Dieppe, pour y passer quelques jours de vacances.

Elles s’installèrent le 26 juillet au deuxième étage d’un immeuble qui avait été le quartier général des troupes allemandes pendant l’occupation. La fenêtre de la chambre qu’elles partageaient donnait sur la plage.

– Cet endroit est charmant ! avait dit Agnès.
– Idyllique, avait renchéri Dorothy.

Elles ignoraient toutes les deux qu’en août 1941, un commando du Royal Regiment canadien qui participait au raid sur Dieppe, avait débarqué là sous un déluge de bombes et s’y était battu jusqu’au dernier homme.

Qui étaient ces deux jeunes femmes ?

Donnons les noms qu’elles se sont choisis elles-mêmes pour signer le récit de l’extraordinaire aventure qu’elles vécurent un matin: Dorothy et Agnès Norton. Dorothy avait trente-deux ans, Agnès, sa belle-soeur, trente-trois.

Voici ce qui leur arriva.

Le samedi 4 août, Agnès est réveillée très tôt par des bruits « tout à fait inhabituels » venant de la plage. « Cela ressemblait, écrit-elle, à des cris d’hommes sur fond d’orage ». Comme il fait encore nuit, elle écoute pendant environ un quart d’heure, sans bouger de son lit. Puis elle secoue sa belle-soeur:

– Tu entends ?
– Oui … C’est un orage ! …

Le grondement s’enfle et décroît. Les deux femmes entendent alors distinctement des avions raser les toits, des tirs de D.C.A. et des crépitements d’armes automatiques.

– Que se passe-t-il ? demande Agnès, on dirait un débarquement.

Elle allume la lampe de chevet. La pendulette indique quatre heures vingt.

Mue par un vieux réflexe de la guerre et de la défense passive, Dorothy s’écrit:

– Eteins vite !

De nouveau, elles restent un long moment dans l’obscurité, terrorisées par les explosions qui semblent se rapprocher. Bientôt, les vitres blanchissent; le jour commence à se lever. Le vacarme va-t-il cesser ? Non, au contraire. Les Anglaises entendent un sifflement strident suivi d’un fracas épouvantable. Ce doit être une torpille qui vient d’éclater à quelque cent mètres de leur maison. Cette fois, Agnès s’affole:

– Il faut descendre à la cave, dit-elle.

Les deux femmes sautent du lit. Mais la curiosité l’emporte sur la peur. Avant de quitter la chambre, elles vont jusqu’au balcon pour voir ce qui se passe et demeurent stupéfaites.

Là où, d’après le bruit infernal qui continue à leur parvenir, elles s’attendent à voir des hommes courir sous les bombardements, des morts déchiquetés par les mines et des tanks en flammes, là où elles sont sûres de découvrir des bateaux de guerre canons pointés sur la ville et des péniches de débarquement pleines de « marines », il n’y a qu’une plage déserte où viennent mourir les petites vagues d’une mer calme.

De quelle hallucination sont-elles victimes ? De quel cauchemar ? Elles se serrent l’une contre l’autre, « s’enfonçant les ongles dans la peau » pour s’assurer qu’elles ne rêvent pas, et en arrivent à penser que les événements dont elles entendent les échos se déroulent en un endroit de la ville que l’on ne peut apercevoir de leur fenêtre. Pourtant, les détonations et les rumeurs semblent bien venir de la grève. Elles rentrent dans la chambre et se recouchent sans comprendre. Elles remarquent alors que, par moments, les bruits enflent, puis diminuent d’intensité jusqu’à être proprement inaudibles « comme s’il s’agissait, écrit Agnès, d’une émission de radio venant d’Amérique. On aurait cru un phénomène de fading » …

A quatre heures cinquante, subitement, tout cesse et les deux femmes, épuisées, se rendorment. Mais à cinq heures cinq, elles sont réveillées par un nouveau bombardement accompagné de tirs d’artillerie, de fusillades et de hurlements d’hommes. Comme précédemment, les bruits croissent et décroissent suivant le même phénomène de fading, pour s’arrêter brusquement à cinq heures quarante. Ils reprennent à cinq heures cinquante. Cette fois, les Anglaises, enfouies sous les draps, entendent des avions passer par vagues au-dessus de leur tête. « Nous avions l’impression, écrivent-elles, qu’il s’agissait de bombardiers lourds. » Presque aussitôt, des explosions retentissent, suivies de canonnades. Une nouvelle accalmie se produit à six heures exactement. Comme elle dure assez longtemps, Agnès et Dorothy se lèvent et retournent sur le balcon. La plage est toujours déserte. Les deux femmes vont rentrer lorsqu’elles aperçoivent un boulanger à bicyclette qui passe dans la rue. Elles l’interpellent:

– Est-ce qu’il y a de gros dégâts ?
– Où cela ?
– Mais … en ville.
– Non, pourquoi y aurait-il des dégâts ?
– A cause du bombardement.
– Quel bombardement ?

Les deux femmes restent une seconde interloquées.

– Le bombardement qui vient d’avoir lieu ! …

L’homme les regarde avec effarement.

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler …
– Vous avez bien entendu des avions, des bombes, des coups de canon ?
– Non !
– C’est impossible ! Cela faisait un bruit épouvantable. On aurait cru un débarquement …

Le boulanger croit avoir affaire à deux folles.

– Ne vous en faites pas, ce n’est pas grave, dit-il en s’éloignant rapidement …

Serions-nous les seules à entendre ces bruits ? se demandèrent les Anglaises.

A ce moment ( il est six heures vingt cinq ) de nouvelles fusillades éclatèrent. « On reconnaissait nettement le crépitement des mitrailleuses mêlé à des cris d’hommes et à des gémissements, écrit Dorothy. Mais tout cela était plus faible qu’auparavant. »

« Comme un poste de radio dont on diminue progressivement la puissance », les tirs et les rumeurs continuent de décroître. A six heures cinquante-cinq, tout cesse définitivement.

Allongées sur leurs lits, les deux femmes attendent encore un moment. Le vacarme va-t-il reprendre ? Non ! Bientôt, ce sont d’autres bruits qui leur parviennent. Familiers et rassurants. Sous leur fenêtre, la rue s’anime; des commerçants ouvrent leurs boutiques, des estivants préparent bruyamment une partie de pêche, des voitures passent. Soulagées, les Anglaises s’habillent, prennent leur petit déjeuner et descendent vers huit heures trente. Dans l’escalier, des locataires de l’immeuble bavardent. Elles les abordent en souriant et, rendues prudentes par leur conversation avec le boulanger, se contentent de leur demander s’ils ont passé une bonne nuit. Tous affirment qu’ils ont très bien dormi.

Alors, Agnès et Dorothy, très troublées, s’en vont vers la plage, ignorant encore que, par un phénomène inexplicable, elles ont entendu les échos d’une opération militaire qui s’est déroulée dix ans plus tôt …

« Nouvelles histoires extraordinaires. » Louis Pauwels & Guy Breton, Albin Michel, 1982.

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4 réflexions au sujet de « Les deux Anglaises et la mystérieuse affaire de Dieppe »

    Éric G. Delfosse a dit:
    mai 18, 2014 à 9:34

    Après tout, le temps tel que nous le ressentons habituellement (passé-présent-futur) n’existe pas, et tout coexiste en même temps, même s’il est hyper-rare que des gens « sentent » à la fois le « présent » et … autre chose…

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      mai 18, 2014 à 10:48

      Je pense aussi que le temps est un leurre et, si tel est le cas, cela peut nous donner une explication honorable à bon nombre de mystères … 😉

      J'aime

    francefougere a dit:
    avril 20, 2016 à 6:00

    Incroyable histoire très bien racontée.
    On dit que deux Anglaises se promenant dans le parc de Versailles ont rencontré une Reine …

    Aimé par 1 personne

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