Le combat des ombres

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Sous sommes au début de mai et déjà le vent d’Afrique change en fournaise le printemps crétois. Sur une petite plage du nord de l’île chemine une caravane de mulets, en route pour les montagnes Blanches d’où l’on peut voir, par beau temps, Cythère et même le Péloponnèse …

Mais au lieu de prendre la route d’Eskifou vers l’intérieur, le chef muletier poursuit le long de la côte. Guthrie, un touriste anglais, le rappelle en arrière.

  Excusez-moi, Monsieur ! dit l’homme qui porte un ample vêtement ottoman, je croyais que vous vouliez voir  » les Ombres « .

  Ce ne serait pas de refus ! plaisante l’Anglais. Mais où pensez-vous trouver de l’ombre dans ce désert ?

  – C’est sérieux ! dit le muletier, froissé. On peut les voir le soir tout près d’ici … Près des ruines du château Franco Kastelli. C’est une ancienne forteresse vénitienne. Il y a plus de cent ans les Grecs et les Turcs ont combattu là, après bien d’autres … Un combat terrible, et depuis les Ombres reviennent chaque mois de mai .

  – Et que font-elles ces ombres ?

  – Elles se battent et beaucoup d’entre elles sont tuées ou blessées !

  – Je vois ! dit Guthrie en s’épongeant. Il est temps que vous preniez un peu de repos, mon cher Yami … à l’ombre, bien sûr !

Le soir au bivouac, dans une petite bergerie à mi-pente de l’Aspra_Vouna, une montagne de deux mille mètres, l’Anglais qui es accompagné de deux amis, regarde pensivement le soleil s’abîmer dans la mer. C’est l’heure indécise où tout ce qui paraît banal le jour se teinte d’étrangeté … Sur cette terre immémoriale surtout, où depuis le sombre roi Minos, coule le torrent de sang des guerres de conquête et des insurrections .

  – Et si ce ciel et ces paysages pouvaient refléter à travers le temps quelque chose de ces drames ? dit soudain Guthrie … Demain si vous le voulez, nous irons voir si on joue au théâtre d’ombres de Franco Kastelli !

Le lendemain matin les touristes se remettent en route avant le lever du soleil. En interrogeant encore leurs deux guides ils ont appris que les ombres se manifestaient aussi le matin parfois, et que certains en Crète les appellent, pour cette raison les « Drosoulites » ou « Hommes de la Rosée ». Guthrie, qui est ingénieur et qui en ces années trente a gardé quelque chose de l’esprit d’aventure des Anglais du XIXème siècle, espère bien dégourdir un peu ces lénifiantes journées de vacances. Quelle qu’en soit l’issue, pense-t-il, de retour à Londres, dans son club, cette course donnera bien la matière d’une anecdote … Ou qui sait, celle d’une déclaration à l’Académie des Sciences, à propos d’un phénomène dont il ne doute plus, depuis qu’on lui a parlé de rosée, qu’il est de nature météorologique, ou optique, que c’est une illusion, un mirage, mais qu’il sera le premier à observer avec le flegme et la rigueur d’un esprit fort …

Revoici la petite troupe sur la plage qui mène au château. Le jour n’est pas encore levé, mais une lueur vient de l’est, des lointaines côtes de Syrie. Yami pousse les mules au trot et crie:

  Le château est là, au fond de ce petit golfe !

A cet endroit la plage est parfaitement plate, et on aperçoit à moins d’un kilomètre les pans de mur écroulés de la vieille forteresse avec sa tour ébréchées. Nos voyageurs se disent que la topographie très simple du lieu rendra toute supercherie impossible et que si, même, un phénomène quelconque devait se produire à l’intérieur des ruines, ils n’auraient aucune difficulté pour en voir la couleur du plus près …

Il s’asseyent dans le sable tiède et dégustent le café que Yami leur a versé d’une bouteille thermos. Puis avec un de ses deux compagnons, Guthrie s’avance d’une centaine de mètres vers la citadelle. Le troisième Anglais, resté en arrière, trouve que la nuit a été bien courte. Il se demande aussi ce qu’il est venu faire là et dans l’attente de l’improbable, se roule dans une couverture et allume sa pipe.

Yami qui finit de décharger les mules l’entend soudain appeler:

  Hé ! … Hé là ! … Je les vois ! Les ombres viennent sur nous !

Il s’est dressé d’un bond et fait de grands signes à ses compagnons qui semblent, eux, n’avoir rien vu. Comme il continue de gesticuler, ils reviennent précipitamment sur leurs pas. Yami a prudemment entraîné ses mules vers la mer.

  – C’est inouï ! Je ne les vois plus maintenant ! … Mais je suis sûr de ne pas avoir rêvé !

A nouveau réuni les trois hommes scrutent intensément les ruines.

  – Ca y est ! Ils sont à nouveau là ! … Il faut s’accroupir pour les voir …

  My god ! murmure Guthrie. C’est une véritable armée qui défile !

A trois cents mètres devant eux et venant de l’est, ils voient distinctement s’avancer une longue file d’hommes en armes.

  – Ce ne sont certainement pas les Grecs et les Turcs dont parlait Yami. On dirait plutôt des légionnaires romains ! dit Guthrie.

  – Ou alors des Perses ! Suggère un de ses compagnons.

 – Croyez-vous que nous risquions quelque chose ? demande anxieusement le plus jeune.

  – Certainement pas ! répond Guthrie. C’est sûrement un mirage … Voyez, quand on se lève, les jambes des  » Ombres  » semblent s’évaporer !

  – J’ai vu des tas de mirages en Afrique, mais jamais rien de pareil ! réplique le plus âgé. Regardez ! on distingue nettement leurs casques et leurs cottes de maille … et certains sont beaucoup plus grands que d’autres !

  – C’est curieux ! dit encore Guthrie. Il n’y a que des fantassins … Maintenant ils vont droit sur les ruines ! L’aube n’est pas loin … regardez ! On voit des lances qui scintillent … C’est vraiment fou ! Il faut absolument que j’aille voir ça de plus près. Yami ! …

Le guide crétois a rassemblé les mules qui s’agitent nerveusement.

  – Par la Sainte Panasia, partons ! crie-t-il. Les Ombres portent malheur !

  – Bon … je vais y aller à pied ! Essayez de ne pas me perdre de vue, dit Guthrie.

Ses compagnons veulent le retenir, mais l’ingénieur est déjà parti en courant. Cinq minutes se sont écoulées depuis le début de l’apparition et le petit groupe, resté sur le bord de mer, regarde pétrifié l’Anglais se porter vers la tête de la colonne qui se trouve maintenant à moins de cent mètres du château. Quelques secondes plus tard, les témoins le voient traverser la colonne et se diriger vers les hauteurs qui enserrent la forteresse du côté des montagnes.

Guthrie est à 400 mètres d’eux à présent, mais ses compagnons le voient toujours très nettement par transparence à travers la troupe fantastique, dont le défilé n’a été en rien perturbé quand l’Anglais s’y est ouvert un passage.

A travers la colonne toujours, ils le voient encore plusieurs fois agiter les bras, se rapprocher, s’éloigner et leur faire des signes pour faire comprendre qu’il voit aussi le phénomène du côté où il se trouve.

Un quart d’heure en tout s’est écoulé. Ceux qui contemplent, fascinés, l’incroyable spectacle, doivent à nouveau s’accroupir pour continuer à le voir. Déjà les jambes et les troncs des spectres sont redevenus invisibles … Bientôt ne subsiste des guerriers venus des ténèbres, qu’un reflet sur un glaive ou un bouclier. Ombres rendues à l’ombre, dissoutes comme la rosée au soleil levant …

« Nouvelles histoires extraordinaires. »  Louis Pauwels & Guy Breton, Albin Michel, 1982.

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