Je vais mourir ce soir, à 9 heures …

Le Dr W. C., de Seranyn, dans son ouvrage : « Contribution à l’Etude de certaines facultés cérébrales méconnues » rapporte le fait suivant, qu’il a personnellement observé au cours de sa longue carrière médicale.

Jean Vitalis était un homme robuste, gros, sanguin, marié, sans enfants, jouissant d’une parfaite santé. Il devait avoir 39 ans lorsqu’il fut subitement pris d’une fièvre violente et de douleurs articulaires. J’était son médecin, et, lorsque que je le vis, les symptômes qu’il présentait étaient ceux d’un rhumatisme articulaire aigu.

Le traitement actuel de cette maladie par les salicylates n’était pas encore connu. Nous traitions alors par la quinine, l’opium, le nitrate de potasse, le colchique, les boissons diurétiques, etc., etc. Le mal traînait pendant six à sept semaines, et se terminait le plus souvent par la guérison. Quelquefois, cependant, la mort arrivait à la suite de complications cardiaques ou cérébrales.

Je fus surpris, le matin du seizième jour, de trouver Jean Vitalis tout habillé, assis sur son lit, souriant, ayant les pieds et les mains entièrement dégagés et ne présentant plus la moindre fièvre. Je l’avais laissé la veille dans un triste état. Les articulations de l’épaule, du coude, des mains, du genou, des pieds étaient tuméfiées et douloureuses. Il avait une forte fièvre et je ne pouvais jamais prévoir que j’allais le trouver aussi frais et dispos.

D’une façon très calme, il me dit qu’il attribuait sa guérison subite à une vision qu’il avait eue pendant la nuit. Il prétendait que son père, mort depuis quelques années, lui était apparu.

Voici à peu près ce qu’il me dit :

  – Mon père est venu me visiter cette nuit. Il est entré dans ma chambre par cette fenêtre qui donne sur le jardin. Il m’a d’abord bien regardé de loin, puis il s’est approché de moi, m’a touché un peu partout pour enlever mes douleurs et ma fièvre, ensuite il m’a annoncé que j’allais mourir ce soir, à 9 heures précises. Au moment de son départ, il a ajouté qu’il espérait que j’allais me préparer à cette mort, comme un bon catholique. J’ai fait appeler mon confesseur qui arrivera bientôt ; je vais me confesser et communier ; ensuite je me ferais donner l’extrême onction. Je vous remercie beaucoup pour les soins que vous m’avez donnés, ma mort ne sera pas causée par un manque quelconque de votre part. C’est mon père qui le désire ; il a sans doute besoin de moi, il reviendra me prendre à 9 heures, ce soir.

Tout cela était dit d’une façon très calme, avec un visage souriant et une réelle expression de contentement et le bonheur rayonnait sur ses traits.

  Vous avez eu un rêve, une hallucination, lui dis-je, et je m’étonne que vous y ajoutiez foi.

  Non, non me dit-il, j’étais parfaitement éveillé, ce n’était pas un rêve. Mon père est vraiment venu, je l’ai bien vu, je l’ai bien entendu, il avait l’air bien vivant.

  Mais cette prédiction de votre mort à heure fixe, vous n’y croyez pas, sans doute, puisque vous voilà guéri ?

  Mon père ne peut pas m’avoir trompé. J’ai la certitude que je vais mourir ce soir, à l’heure qu’il m’a indiquée.

Son pouls était plein, calme, régulier, sa température normale. Rien n’indiquait que j’étais en présence d’un malade gravement atteint. Cependant je prévins la famille que des morts survenaient parfois dans les cas de rhumatisme cérébral, et le Dr R…, un vieux et excellent praticien, fut appelé en consultation.

Le Dr R… dit devant le malade toutes sortes de plaisanteries au sujet de son hallucination et de sa mort prochaine ; mais à part, devant la famille réunie, il dit que le cerveau était atteint et que, dans ce cas, le pronostic était grave.

  Le calme du malade, ajouta-t-il, est bizarre et insolite. Sa croyance à l’objectivité de sa vision et à sa mort prochaine est surprenante. Ordinairement, on a peur de la mort; lui n’a pas l’air de s’en soucier, au contraire, il paraît heureux et content de mourir. Cependant, je puis vous assurer qu’il n’a pas l’air d’un homme qui va mourir ce soir ; quant à fixer d’avance le moment de sa mort, c’est de la farce.

Je revins vers midi voir mon malade qui m’intéressait vivement. Je le trouvai debout, se promenant de long en large dans la chambre à coucher, et cela d’un pas ferme, sans le moindre signe de faiblesse ou de douleur.

  Ah ! me dit-il, je vous attendais. Maintenant que je me suis confessé et que j’ai communié, puis-je manger quelque chose ? J’ai une faim atroce, mais je ne voulais rien prendre sans votre permission.

Comme il n’avait pas la moindre fièvre et qu’il présentait toutes les apparences d’un homme en parfaite santé, je lui permis de manger un bifteck aux pommes.

Je revins vers 8 heures du soir. Je voulais être auprès du malade pour voir ce qu’il allait faire lorsque les 9 heures seraient venues.

Il était toujours gai ; il prenait part à la conversation avec entrain et raisonnablement. Tous les membres de sa famille se trouvaient rassemblés dans la chambre. On causait, on riait. Son confesseur, qui se trouvait là, me dit qu’il avait dû céder aux instances réitérées du malade, et qu’il venait de lui administrer le sacrement de l’extrême-onction.

  Je ne voulais pas le contrarier, ajouta-t-il; il a tellement insisté; du reste, c’est un sacrement que l’on peut administrer plusieurs fois.

Il y avait une pendule dans la chambre et Jean, que je ne perdait pas de vue, y jetait de temps en temps des regards anxieux.

Lorsque la pendule vint à marquer 9 heures moins une minute, et pendant que l’on continuait à rire et à causer, il se leva du sofa sur lequel il était assis et dit tranquillement

  –  L’heure est venue.

Il embrassa sa femme, ses frères, ses soeurs, puis il sauta sur son lit avec beaucoup d’agilité. Il s’assit, arrangea les cousins, puis, comme un acteur qui salut le public, il courba plusieurs foi la tête, en disant :

  – Adieu ! adieu !

Il  s’étendit sur son lit sans se hâter et ne bougea plus.

Je m’approchai lentement de lui, persuadait qu’il stimulait la mort. A ma grande surprise, il était mort, sans angoisse, sans râle, sans un soupir, il était mort d’une mort que je n’ai jamais vue.

On a d’abord espéré que ce n’était qu’une syncope prolongée, une catalepsie ; l’enterrement a été longtemps différé, mais il a fallu se rendre à l’évidence devant la rigidité du cadavre et les signes de décomposition qui s’ensuivirent.

Ernest Bozzano

Bibliothèque de philosophie spiritualiste moderne et des sciences psychiques.

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7 réflexions sur “Je vais mourir ce soir, à 9 heures …

    1. Cela me rappelle une histoire que j’ai publiée ici, à propos d’un indigène ; cet homme avait enfreint malgré lui une règle importante des croyances de sa tribu: ne pas manger une certaine viande … Un jour, pour moquer cette « croyance » quelqu’un lui fit manger un plat en lui cachant que ce dernier était justement confectionné avec cette « viande interdite ». Rien ne se passa pendant plusieurs jours et l’homme se portait aussi bien qu’il puisse l’être. Le jour où on lui avoua la « plaisanterie », il mourut sur le champs …

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