Corneille et sa résilience

Publié le Mis à jour le

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© Sofia de Medeiros

En 1994, au Rwanda, Corneille assiste au massacre de sa famille. Il a 16 ans. Réfugié en Allemagne, puis au Québec, il devient chanteur. Ses textes racontent que l’on peut survivre au pire et être heureux. Il se croit résilient. Pourtant, après deux albums, c’est la dépression. Il lui a fallu trois ans pour aller mieux et parler enfin de lui. Vraiment.

Après le massacre, je me suis caché pendant trois mois à Kigali, au Rwanda, avant de réussir à m’enfuir jusqu’au Zaïre [actuelle République démocratique du Congo, ndlr]. Mais cela ne suffisait pas : il fallait absolument que je laisse toute l’Afrique derrière moi. Quand je suis arrivé en Allemagne, j’ai eu l’impression que ma course était enfin terminée. J’étais sauvé. Je venais d’échapper à un enfer, sur lequel il était impossible de mettre des mots. D’ailleurs, personne ne me l’a demandé, et je n’ai rien demandé à personne. Dans la culture rwandaise, les psys, c’est pour les fous. Cela ne se fait pas de parler de soi, d’étaler ses états d’âme. J’étais vivant quand tant d’autres étaient morts. Je n’allais pas, en plus, me lamenter sur mon sort.

Très vite, j’ai développé la capacité de mettre en sourdine tout ce qui ne concernait pas la musique. Celle-ci me permettait d’être absent de tout, elle était comme un sas hermétique entre la réalité et moi. Tout le monde était content : moi, le public, les médias… Je suis devenu “le jeune homme qui s’en est bien sorti”. Une sorte de preuve vivante qu’il est possible de revenir de l’horreur. Je ne parlais jamais de ce qui s’était passé au Rwanda ; on en parlait pour moi. Moi, je chantais des chansons qui disaient que tout allait bien maintenant, et je me croyais. Tout le monde me croyait, parce que tout le monde ne demandait qu’à me croire

J’ai été invité à une émission de télévision avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui parlait de la résilience. Il expliquait que l’on peut survivre à tout, même aux pires traumatismes, si l’on a été aimé, vraiment aimé, durant son enfance. C’est exactement mon histoire : j’ai été aimé de façon inconditionnelle par mes parents, jusqu’à l’âge de 16 ans. J’ai endossé avec enthousiasme le costume du parfait résilient ; il m’allait parfaitement et plaisait aussi à mon entourage. Ainsi qu’aux Rwandais, aux rescapés, aux malades en sursis, aux accidentés de la vie, à une foule de gens qui me disaient : “Ton parcours signifie beaucoup pour nous.” J’avais de temps en temps des sortes de flashes, qui hurlaient “quelque chose ne va pas”, mais ils disparaissaient, et je les laissais disparaître avec soulagement. Le show business, les lumières et l’agitation de la vie d’artiste m’ont permis de traverser toutes ces années sans vraiment m’interroger, sans m’engager dans quoi que ce soit, ni avec qui que ce soit. Je portais un masque, le masque du résilient heureux, et je n’en avais même pas conscience. En fait, j’étais mort, absent de mon histoire, absent de moi-même. Mais je souffrais tellement que je ne le sentais pas.

Et puis j’ai rencontré Sofia. Elle est la première personne de ma vie qui m’a vraiment vu, et que j’ai vraiment vue. J’avais 28 ans, elle 26. Nous sommes tombés amoureux. Fous amoureux. Devant elle, je me suis mis à nu. Très vite, elle m’a dit : “Tu as un problème. Tu es dans le déni.” Cela m’a complètement paniqué. J’ai senti que je perdais le contrôle sur “Corneille le chanteur”, ce personnage public, connu, aimé, rassurant pour tous. Et j’ai dégringolé, d’un seul coup. Je savais qu’elle avait raison, que j’étais emmuré dans un mensonge énorme. Et que si je n’allais pas voir ce qui se passait derrière mon mur, je la perdrais. Je ne le voulais pas ! Quand j’ai perdu mes parents et mes frères et soeurs, je ne pouvais rien faire. Mais là, j’avais le pouvoir de choisir. J’ai cherché un psy, pour qu’il m’aide à comprendre, à faire le tri dans toutes mes contradictions et mes ambiguïtés. Et je me suis mis au travail. C’est libérateur d’admettre sa propre complexité. Même si c’est extrêmement douloureux.

J’ai beaucoup parlé, et beaucoup pleuré – je n’avais pas versé une larme depuis Kigali. Sofia avait raison : ce que je prenais, et que tout le monde prenait, pour une résilience magnifique était en fait un déni monstrueux. Je vivais dans un mensonge, parce que la réalité était, jusque- là, trop difficile à affronter. Il a pourtant fallu que je l’accepte : le génocide au Rwanda était comme l’arbre qui cachait ma forêt. Non seulement les miens ont été assassinés sous mes yeux, mais en plus ils sont morts. À l’horreur s’ajoute le deuil. La douleur. Le manque. Et aussi l’histoire d’un garçon de 16 ans qui doit survivre à un massacre épouvantable et, en même temps, devenir un homme, comme tous les autres garçons de 16 ans.

Valérie Perronet

http://www.psychologies.com/Culture/Philosophie-et-spiritualite/Savoirs/Articles-et-Dossiers/Corneille-et-sa-resilience

9 réflexions au sujet de « Corneille et sa résilience »

    LLB a dit:
    mai 29, 2014 à 2:07

    Merci pour ce moment

    Aimé par 1 personne

    sarah a dit:
    mai 29, 2014 à 2:14

    tout Homme s’éloignant de son passé, doit être dans le pardon… dans son présent….de soi et vers l’autre… sans quoi la résilience ne peut se faire….en futur
    car le subconscient explose en pensées, en situation, en gestes , mots de non-dits en souffrance….tant que la Conscience n’est pas en Action… reste qu’une chose à faire « tout nettoyer »… en sachant pourquoi il vit cela… et en quoi il doit s’accomplir… là Il Doit Témoigner…. pour devenir un moi blessé en Soi « ressuscité »…
    si peux me permettre… nos parcours à tous diffères … mais le baume est le « je m’aime ». et à semer ensuite en amour pour tous….et partout…
    le psy.. terrestre apporte un soulagement d’analyse… mais n’offre pas la dimension extralucide du céleste… avec son flambeau… du Soi.. à devenir un « Autre » en amour de soi..
    pour Corneille une chance c’est un enfant dit « désiré » imaginons un enfant ds mm circonstance et sans puits d’amour.. « de sa propre mort » sans droit d’exister, ne le sentant pas.en sa Naissance…..
    . le chemin est encore plus dur… en travail sur soi… d’estime de Soi… très très long… voir parfois impossible tellement la Ruine est Immense…mais là haut on ne laisse pas cela sans aucune chance de Revenir de ce Monde….en vivant….
    pardon cher Hôte…encore et encore…

    Aimé par 1 personne

    nuage1962 a dit:
    mai 29, 2014 à 2:23

    j’avais vu un reportage chez nous au Québec sur sa vie …puis j’ai lu des livres sur ce massacre et vue le film l’hotel Rwanda … On parle beaucoup du génocide et peu des autres massacres ethniques et il y en a encore et encore ..

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    mai 30, 2014 à 8:39

    L’Homme pense pouvoir surmonter tout, mais il est humain et tôt ou tard, tel un boomerang la réalité vous revient en pleine face…
    Voici un article Gavroche que vous partagez avec nous qui est très touchant. J’ai le sentiment de ressentir l’extrême douleur de la thérapie de Corneille. Devant un massacre il est impossible de s’en sortir sans séquelles, plus encore à l’âge que Corneille l’a vécu.
    Comment un professionnel tel que Boris Cyrulnik a pu ne pas s’en rendre compte, c’est plus qu’interpellant ! 😦
    Bonne fin de semaine Gavroche !

    Aimé par 1 personne

    Maître Renard a dit:
    avril 22, 2016 à 7:38

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

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