Les pas du Diable dans le Devonshire

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Nous sommes le 7 février 1855. Tout le sud-ouest de l’Angleterre est balayé depuis le matin par une épouvantable tempête. Un vent d’une violence inouïe déracine les arbres, enlève les toits, abat les clochers et arrache les pierres tombales des cimetières, laissant les caveaux béants et les cercueils éparpillés …

Barricadés dans leurs maisons, les habitants du Devonshire sont terrorisés. Certains diront plus tard: « Ce fut une nuit infernale, le vent hurlait comme un millier de sorcières… »

Soudain, vers cinq heures du matin, le vent se calme, le bruit cesse et la neige se met à tomber à gros flocons. Ce silence, après la tourmente, inquiète tous ceux qui n’ont pas fermé l’œil de la nuit.

Nous avions l’impression, dira l’un d’entre eux, d’une espèce de menace … Avec ma femme qui tremblait de peur, contre moi, nous redoutions quelque chose de surnaturel. Tout était tellement étrange cette nuit-là.

C’est à Blayford que la chose va se passer.

Il est environ six heures lorsque, tout à coup, un hurlement aigu, terrifiant, éclate près du village. Un hurlement de chien que l’on entend à près d’un kilomètre à la ronde. Les braves gens s’enfouissent sous leurs édredons. Puis c’est, de nouveau, le silence.

Vers huit heures, le jour se lève et les habitants de Blayford ouvrent peureusement leurs volets. La neige ne tombe plus, mais la campagne est toute blanche. Maintes fois les villageois du petit bourg anglais ont eu ce spectacle à leur réveil et ils y ont toujours trouvé matière à émerveillement. Aujourd’hui, inexplicablement, ils sont pris d’angoisse. Une femme, malhabile à exprimer son malaise, dira: « Il flottait comme un malheur sur nous … »

Pourtant, dans la matinée, un garçon de ferme va faire un tour pour constater les dégâts causés par la tempête. Il remarque alors des empreintes étranges. Des empreintes comme il n’en a jamais vues et qui ne correspondent à aucun animal connu dans la région. Elles ont la forme d’un petit sabot de cheval et trouent la neige avec une régularité mathématique. Le garçon, fort intrigué, les suit à travers champs et arrive bientôt près des restes déchiquetés du chien qui a hurlé si atrocement au petit matin.

Il se penche et constate (ce sont ses propres paroles) « que le pauvre animal est mort de blessures qui n’ont pu lui être faites ni par un homme ni par une bête » …

Il revient en courant alerter le village:

– Venez-voir, dit-il, il y a de curieuses empreintes !

Les habitants de Blayford se précipitent et constatent que le garçon de ferme n’a pas menti.

Or, au même instant, dans tout le Devonshire, les paysans découvrent les mêmes traces de pas dans la neige fraîche. Il y en a sur plus de 160 kilomètres ! …

Les journalistes du comté relatent, bien entendu, le phénomène, faisant remarquer que les empreintes, qui forment comme des pointillés sur des lignes rigoureusement droites, mesurent chacune dix centimètre de long sur sept centimètres de large, et qu’elles sont très régulièrement à vingt-cinq centimètres les unes des autres …

L’un d’eux écrit:

« Ces empreintes ne marquent aucune pause. Quelle qu’elle soit, la créature inconnue marchait sur des sabots à pas courts, sautillants, d’une façon inexplicable sans arrêt ni repos, et elle parcourut ici plus de trente kilomètres durant la nuit tragique du 7 février, franchissant des rivières, escaladant les murs de plusieurs maisons et marchant sur les toits pour finalement aboutir au petit cimetière du village sans oser y pénétrer …« 

Des zoologistes viennent bientôt de Londres examiner ces traces étranges qui demeurent visibles dans la neige glacée. Aucun ne parvient à identifier l’animal qui a parcouru en tous sens (et toujours en ligne droite) le sud-ouest de l’Angleterre.

L’un d’eux devait écrire quelques jours plus tard dans l’Illustrated London News:

« Ce mystérieux visiteur n’est généralement passé qu’une fois à travers chaque jardin ou chaque cour, et il l’a fait dans presque toutes les maisons de nos différentes villes, ainsi que dans les fermes éparses aux alentours; cette piste régulière passe, dans certains cas, sur les toits, sur des meules de foin, ou escalade des murs très élevés (dont un de 4,50 m) sans déplacer la neige ni d’un côté, ni de l’autre, et sans que soit modifiée la distance entre les empreintes, comme si l’obstacle n’avait pas gêné cette étrange créature. Les jardins entourés de haies hautes ou de murs, et avec des portes fermées, furent visités aussi bien que ceux qui n’étaient pas clos. »

Un autre note que « deux habitants d’une commune ont suivi une ligne d’empreintes pendant trois heures et demie, en passant sous des rangées de groseilliers et d’arbres fruitiers en espaliers; perdant ensuite les empreintes et les retrouvant sur le toit de maisons auxquelles leurs recherches les avaient menés« .

Plus loin, il ajoute que ces empreintes  » passaient par une ouverture circulaire d’une trentaine de centimètres de diamètre et dans une conduite de drainage de 15 cm; enfin qu’elles traversaient un estuaire de près de 3,500 km de large « 

Un troisième écrit: « Ces traces sont étranges car la neige est complètement enlevée, comme si elle avait été taillée au diamant ou marquée au fer chaud … »

Naturellement, de nombreuses hypothèses furent émises aussi bien par les journalistes que par les savants qui se penchèrent sur cette affaire. Certaines étaient extravagantes. Quelqu’un suggéra, par exemple, que ces marques étranges avaient pu être faites « par un ballon traînant son anneau d’amarrage au bout d’une corde« . Mais cette explication parut absurde. En effet, comment un anneau de métal aurait-il pu déchiqueter le chien de Blayford; et par quel miracle cet anneau, attaché à un ballon poussé par le vent, aurait-il laissé des traces sans bavures, disposées en ligne droite et régulièrement espacées de 25 centimètres ? …

Un journaliste proposa qu’il pouvait s’agir de traces laissées par un kangourou échappé d’une ménagerie. Les zoologistes lui répondirent qu’il était extrêmement rare que des kangourous sautent sur une seule patte, et qu’en outre, ils n’ont pas de sabots …

D’autres enquêteurs essayèrent d’expliquer la présence de ces traces par un phénomène atmosphérique. Il leur fut répondu avec pertinence qu’on n’avait jamais encore vu un phénomène atmosphérique laisser des empreintes de sabot …

Finalement, aucune des hypothèses émises n’ayant été retenue, les journaux publièrent les propos embarrassés des zoologistes, des physiciens et des météorologues. L’un d’eux, le Dr Williamson, alla jusqu’à écrire ceci :

« Ces millions d’empreintes constituent une énigme absolue. Ni un homme, ni un animal, ni une machine n’est en effet capable de laisser de telles marques. Ce phénomène est inexplicable. En conséquence, le mieux, à mon avis, est de l’oublier. »

Déclaration surprenante, on en conviendra, de la part d’un savant.

Mais les paysans du Devonshire, eux, n’oublièrent pas et ils donnèrent un nom à ces traces mystérieuses: ils les appelèrent les Pas du Diable … Appellation peu scientifique, sans doute, mais qui leur est restée. Et c’est sous ce nom que les historiens les désignent encore aujourd’hui …

« Nouvelles histoires magiques. »  Guy Breton & Louis Pauwels, Albin Michel, 1978.

2 réflexions au sujet de « Les pas du Diable dans le Devonshire »

    eliane21120 a dit:
    juin 13, 2014 à 12:29

    Et ça ne s’est jamais reproduit. Je comprends ce diable, que de distance et d’obstacles parcourus en une nuit le pauvre, il devait être bien fatigué !

    Aimé par 1 personne

    Maître Renard a dit:
    décembre 19, 2016 à 9:05

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

    J'aime

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