On a perdu le barreur

aviron

En cette fin août 1900, l’aviron va enfin pouvoir officiellement prendre sa place au programme olympique. Quatre ans après le fiasco grec du premier rendez-vous en pleine mer, au large du Pirée, pour cause de vagues trop importantes, le clapotis des eaux de la Seine est un bonheur.

Par arrêté, le préfet de police a fait interdire toute navigation sur le fleuve à la veille des 25 et 26 août consacrés aux courses. Les organisateurs ont retenu un parcours à hauteur de Courbevoie, juste avant le pont d’Asnières, à l’ouest de Paris, pour faire disputer les épreuves sur la distance réglementaire de 1750 mètres. Un site en banlieue qui permet d’accueillir un public plus large sur les berges d’un fleuve qui possède encore son décor champêtre.

Dans la course du double barré, malgré la présence de cinq équipages français sur 7 bateaux engagés, les Néerlandais Brandt et Klein font figure de favoris avant de recevoir une belle claque dans leur manche de qualification. Le bateau de Martinet et Waleff les a distancés de 8″ et 6 dixièmes à l’arrivée. Dans l’autre manche, l’autre double tricolore de Delaporte et Deltour a réalisé 23″ de moins que les Hollandais sur la même distance.

Touchés, les Bataves ? Un peu. Coulés ? Certainement pas. Ils ont identifié leur problème: le barreur. Le même pour toutes les embarcations néerlandaises. Il s’appelle Hermanus Brockmann, il a 29 ans, est médecin et pèse 60 kg. Un obstacle de poids. Brandt et Klein ont remarqué que leurs adversaires faisaient appel à de jeunes garçons pour tenir ce poste. Ils vont faire de même.

Mais qui prendre ? Le temps presse. Ils arpentent les pontons et trouvent rapidement un garçonnet qui a été retoqué par un équipage français. Il accepte et le voilà embarqué pour un essai. Mais le barreur, qui pèse 33 kg, est cette fois trop léger et l’avant du bateau ne reste pas posé sur l’eau, perdant ainsi de la glisse. Pour y remédier, on attache un lest de cinq kilos à l’avant de l’embarcation. Ca fera l’affaire. La finale peut se disputer à armes égales … avec trois embarcations françaises lancées à l’assaut du double néerlandais.

Au vu de leur prestation en qualifications, les Français font cette fois figure de favoris. La paire hollandaise n’a d’autre choix que de jouer son va-tout d’entrée. Dans un rush fracassant, les deux rameurs arrachent quelques longueurs d’avance dès le départ. Il leur faut tenir. Allongé dans l’embarcation, le petit barreur suit les indications et voit se rapprocher peu à peu le bateau de Martinet et Waleff. Dans un dernier effort, les Néerlandais maintiennent une pointe d’avance sur la ligne. Ils sont champions olympiques et peuvent prendre dans leurs bras leur recrue.

franc3a7ois_brandt_roelof_klein_and_unknown_french_boy_1900_summer_olympics_croppedDe retour au ponton, le trio franco-batave est entouré, félicité, récompensé. Les vainqueurs posent pour la postérité devant le photographe. Encadré par les  » géants  » Klein et Brandt, ce drôle de champion olympique franco-néerlandais se tient aussi droit que possible, portant la casquette du Minerva Amsterdam, le club de ses deux compagnons.

Dans l’euphorie de la victoire, les deux rameurs s’éloignent de leur protégé. Ils racontent leur course, détaillent leur tactique, expliquent le remplacement du barreur. Le barreur ? Ce Brockmann qui les a rejoints ? Non, non, l’autre. Le gamin. Où est-il passé ? On le cherche. Disparu. comment s’appelle-t-il ? Quel âge a-t-il ? Où habite-t-il ? Dans la précipitation, aucun des deux n’a pensé à le lui demander ni avant ni après la course. Leur compagnon d’aventure est introuvable. Et le restera.

Le titre olympique est attribué à Hermanus Brockmann, ce « poids lourd encombrant » laissé à quai. Il va même, dans son rôle de barreur, collectionner une médaille d’argent et une autre de bronze en quatre et en huit barrés.

Le petit héros s’est évanoui à jamais. Malgré les recherches lancées par les Néerlandais, les articles dans la presse, puis au fil du temps les enquêtes des historiens du sport, le mystère n’est toujours pas éclairci. Il ne reste de son exploit que cette vieille photo où il pose pour la gloire dans les livres d’histoire du sport. L’important, c’est d’avoir participé.

« Petites histoires du 100 mètres et autres disciplines olympiques »  E. Bonamy & G. Schaller, Hugo-Sport, 2012.

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