Mistral et le chien cabalistique

Publié le Mis à jour le

Mistral

Au début du XXème siècle, Mistral est à la fois un héros et une légende. Parce qu’il a su intéresser la terre entière au beau parler d’oc qui s’éteint et rendre sensibles le souffle âpre et doux qui court sur le Rhône, les charmes de ses fées et sorcières …

Mais bien que jetant ses contemporains en plein rêve, le  » Mage de l’Occident  » oublie d’être un rêveur … Il est plutôt le hardi général qui mobilise tous les défenseurs de la culture occitane pour inventer le dernière et aussi la plus ingénieuse illusion romantique du siècle. Du romantisme et du fantastique, le « capoulié » des félibres sait tout. Comme il connaît toutes les cultures locales d’Europe et d’ailleurs. Il se passionne pour l’occultisme aussi, pour les religions ésotériques, et croit même à la réincarnation. Sans doute a-t-il lu les théosophes ou fréquenté les spirites, qui, derrière Allan Kardec, sont alors légion ? Peut-être.

Mais à ceux qui l’interrogent, comme ici un journaliste de son époque, le prix Nobel de littérature répond que sa foi dans la transmigration de l’âme, de sa faculté de revivre dans un autre corps, très différent, c’est tout simplement à … un chien qu’il la doit ! Un chien bien singulier il est vrai. Un chien comme on n’en avait encore jamais vu entre Aix et les Saintes-Maries et dont il narre ici l’histoire …

Mon cher ami, vous vous intéressez aux histoires magiques … Vous pensez qu’il y a des forces inconnues et que nous sommes entourés d’esprits. Eh bien ! je vais vous faire une confidence: J’y crois aussi ! Et si j’y crois, c’est à cause d’un chien. Oui, parfaitement, d’un chien ! C’était un chien d’une race que personne n’avait jamais vue ici. Je l’avais rencontré un soir. Il a aussitôt couru vers moi. Il m’a regardé, et ne m’a plus lâché. Alors, que voulez-vous, je l’ai emmené à la maison, puisqu’il m’avait choisi pour maître. Et je l’ai appelé Pan Perdu, c’est le nom d’un nain troubadour, dans nos légendes du Midi.

Et qu’est-ce qu’il avait d’extraordinaire, votre chien ?

D’abord son regard, mon cher ami. Un regard extraordinairement perçant qu’il posait fixement sur moi. Un regard qui me gênait, et qui me faisait penser: mais ce n’est pas possible, c’est un regard humain ! …

Vous savez, beaucoup de chiens …

Attendez ! Personne n’avait jamais vu ce chien dans le pays, absolument personne, avant que je le rencontre. Bon ! … Le voilà installé dans notre maison. C’était en automne. Le jour des Morts, ma femme, avec sa bonne, va porter une couronne sur le tombeau de ma famille. Comme vous le savez, notre cimetière est clos de murs et fermé par une grille. Pan Perdu trottait derrière ma femme. Il n’était jamais entré dans ce cimetière … Ma femme ouvre la grille, et voilà Pan Perdu qui prend les devants et qui disparaît entre les arbres. Et savez-vous où ma femme et la bonne l’ont retrouvé ? Couché sur le tombeau de mes ancêtres ! Il les y attendait. Oui !  Comment ce chien étrange avait-il pu reconnaître, parmi les centaines de tombes, celle des miens ? … Ma femme, avec la bonne pour témoin, m’a raconté la chose, au retour. Elle était très émue, vous savez, et encore toute pâle … Eh bien, à partir de ce fait, je suis devenu convaincu que le chien Pan Perdu était l’esprit d’un ami mort, ou de l’un de mes ancêtres, spécialement venu chez moi pour me protéger. Vous trouvez cela stupide ?

Non. Mais c’est peut-être une simple question de flair. Votre chien a senti les traces de votre présence autour de cette tombe …

Certainement pas ! Ni ma femme, ni moi, ni personne d’entre nous n’étions venus au cimetière depuis un an.

Mais avez-vous fini par savoir d’où venait ce chien bizarre ?

— Ecoutez, je pense que ce chien est venu tout exprès d’Amérique pour trouver son vrai maître, c’est-à-dire moi, parce que l’esprit d’un de mes ancêtres s’est incarné en lui, et qu’il me cherchait à travers la Terre ! …

Votre chien est venu d’Amérique ! A la nage et puis à pied ?

Non ! En bateau et en chemin de fer …

— Expliquez-moi ça !

Eh bien, vous savez qu’en 1889, pour l’Exposition, Buffalo Bill est venu à Paris, avec ses chevaux, sa troupe de Peaux-Rouges, et une meute de petits chiens indiens. Après l’Exposition, Buffalo Bill est allé à Marseille, où il a donné des représentations. Alors, mon chien, je dis bien  » mon  » chien, celui qui m’était destiné et qui me cherchait à travers le monde, s’est échappé d’un wagon, à Tarascon ou en Arles, et est venu jusqu’ici … Or vous le savez, et toute la France le sait, je ressemble absolument à Buffalo Bill. Je porte comme lui des grands chapeaux et j’ai la même barbe en pointe. Quand il m’a vu, il a couru vers moi, comme il aurait couru vers Buffalo Bill, mais c’était bien moi qu’il cherchait. Et vous savez où il m’attendait, ce soir-là, alors que je me promenais dans la campagne ? Eh bien, il m’attendait exactement derrière le mas où je suis né, et que j’ai quitté depuis longtemps. Il m’attendait au pied des grands cyprès noirs. Et c’était là que je jouais toujours quand j’étais petit.

Quelle jolie coïncidence !

Eh bien, moi, mon cher ami, j’appelle cela une coïncidence exagérée. Tellement exagérée qu’elle ressemble à la prédestination, au destin, et au long parcours d’une âme qui me cherchait dans le corps d’un petit chien. D’ailleurs, j’ai d’autres preuves …

— Dites toujours …

J’avais un voisin, un vieillard appelé Eynaud. Eynaud avait été, dans sa jeunesse, garçon de labour de mon père, et je l’avais beaucoup aimé, enfant. Or Pan Perdu, dès qu’il s’est installé chez moi, est allé rendre visite à Eynaud, et lui a fait des grandes manifestations d’amitié. Et ensuite, tous les jours, il allait lui rendre visite. Et Eynaud, comme moi, était frappé par le regard de Pan Perdu, par quelque chose de tout à fait attachant, de mystérieux et de cabalistique, qu’il y avait dans ses prunelles. Et quand Eynaud a été sur le point de mourir, avec sa famille autour de lui, il s’est relevé sur son lit, il a dit : « Je vous recommande à tous Pan Perdu, le chien du poète. Tant qu’il vivra, servez-lui de la paille fraîche. » Et, là-dessus, il est mort …

Et vous en concluez ?

J’en conclus que les grands vieillards connaissent les grands mystères. Mais je veux vous raconter la dernière histoire de Pan Perdu. Voici … Il devenait vieux. Et, une fois qu’il était couché à nos pieds, ma femme causait avec lui. Elle lui disait :

Ah ! mon pauvre Pan Perdu, tu commences à te faire vieux ! C’est bien dommage que nous n’ayons pas un rejeton de toi !

Deux jours après, la bonne accourt en criant:

Monsieur, Madame, venez vite au chenil ! Nous accourons, et qu’est-ce que nous voyons ? Une chienne qui allaitait trois petits chiens, sous le regard de Pan Perdu. Oui, mon cher ami, cela s’est passé ainsi. Et, je vous l’assure, Pan Perdu souriait.

J’ai gardé un de ces petits chiens à sa ressemblance. Je l’ai appelé Pan Panet. C’est lui qui figure sur toutes nos cartes illustrées … Vous savez bien, ces cartes que l’on vend un peu partout, et où l’on voit le poète Mistral et son chien …

« Nouvelles histoires extraordinaires » L. Pauwels & G. Breton, Albin Michel, 1982.

3 réflexions au sujet de « Mistral et le chien cabalistique »

    Éric G. Delfosse a dit:
    juin 22, 2014 à 8:15

    C’est sûr que quand il y a trop de coïncidences, on peut se demander si ce sont juste des coïncidences…

    Aimé par 2 personnes

    sarah a dit:
    juin 22, 2014 à 9:56

    évidence….sherlock holmes… des évidences…. lol ;-))

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 23, 2014 à 7:12

    Belle histoire !
    Bonne journée Gavroche ! 🙂

    Aimé par 1 personne

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