Les géants de la montagnes et les nains de la plaine

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bois

Ce qui charme le plus les yeux, quand on parcourt les magnifiques montagnes boisées de l’Alsace, c’est la contemplation des ruines de ces anciens châteaux, dont quelques-uns perchés comme des nids d’aigles sur les plus hauts sommets, sont placés au bord de précipices d’une hauteur vertigineuse. La plupart de ces châteaux datent de la féodalité ; mais plusieurs avaient été édifiés à l’époque romaine et, comme ces constructions, d’une hardiesse prodigieuse, ne pouvaient moins faire que de faciliter la création des légendes les plus fantastiques, il en est qui ont passé pour avoir été l’oeuvre de géants.

Un jour, que je venais de faire l’ascension du château du Nydeck, après avoir visité la cascade dont les flots écumeux grondent sans cesse au pied de la montagne, sous le poids d’une chute de plus de cent pieds de haut, je rencontrai, sur la route de Wangenbourg, un vieil Alsacien qui me raconta la légende suivante :

II était une fois un géant qui habitait avec sa famille, un château de nos montagnes. Ce géant avait une fille qui, bien qu’elle ne fut âgée que de six ans, était plus grande qu’un peuplier et curieuse comme une femme. Malgré la défense de son père, elle avait grande envie de descendre dans la plaine, pour voir ce qu’y faisaient les hommes d’en bas qui d’en haut lui semblaient des nains.

Un beau jour, que son père géant était allé à la chasse et que sa maman faisait un somme, sur le coup de midi, la grande petite fille prit ses jambes à son cou et, en un temps de galop, dévala de la montagne dans un champ que les paysans labouraient.
Alors, elle s’arrêta toute surprise à regarder la charrue et les laboureurs car elle n’avait jamais rien vu de pareil. « Oh ! les jolis joujoux ! » s’écria-t-elle. Puis, s’étant baissée, elle étendit son tablier qui se trouva couvrir le champ presque tout entier. La jeune géante y mit les hommes, les chevaux, la charrue; puis, en deux enjambées, elle regrimpa sur la montagne et regagna le château paternel.

Le père géant était à table.

— Qu’apportes-tu là, ma fille ? lui demanda-t-il.

Regarde ! dit-elle, en ouvrant son tablier, les jolis jouets; je n’en ai jamais vu de si beaux. » Et en disant cela, elle posa sur la table, l’un après l’autre, la charrue, les chevaux et les laboureurs. Ceux-ci n’étaient pas à la fête ; les pauvres paysans tout tremblants et tout effarés ressemblaient à des fourmis qu’on aurait tirées de leur fourmilière et portées dans un salon.

Cela fait,, la petite géante se mit à battre des mains et à rire de toutes ses forces. Mais son père fronça le sourcil.

— Tu as fait une sottise dit-il. Ce ne sont pas là des jouets, mais gens et choses utiles. Remets tout cela doucement dans ton tablier et reporte-le bien vite à l’endroit où tu l’as trouvé : car les géants de la montagne mourraient de faim si les nains de la plaine cessaient, de labourer et de semer le blé.

Le lendemain, j’arrivais à, Ste-Odile, par les sentiers sous-bois du Hohwald et j’avais déjà oublié la légende des géants, quand, près du monastère bâti sur l’emplacement du château-fort romain, détruit en 407, par les Vandales, je restai stupéfait en présence de l’immense panorama qui se déroulait sous mes yeux :

— De cet endroit on découvre la magnifique plaine d’Alsace tout entière, et, quand le temps est clair on distingue jusqu’aux glaciers de l’Oberland ; au loin et en deçà des montagnes de la Forêt Noire, le Rhin apparaît comme un ruban d’argent, enfin les regards étonnés embrassent à la fois plus de 300 villes ou villages qui semblent être des jouets de Nuremberg. Instinctivement, je me tâtai pour voir si je n’étais pas devenu géant. Et quand plus tard dans la soirée, assis sur une pierre du mur païen (1) je cherchais à retrouver sous le ciel étoile, le tableau si saisissant de la riche plaine d’Alsace, je compris mieux que jamais, la poésie, la moralité et la profondeur des contes et des légendes qui, avec les proverbes, constituaient tout le bagage littéraire de nos pères et leur tenaient lieu de bibliothèque, de ces contes que les nourrices narraient encore quand nous étions jeunes et que nos enfants sont tentés de mépriser comme des niaiseries, de ces contes qui, sous la forme amusante qui convient au jeune âge, renferment à un si haut degré les meilleurs principes de morale et d’enseignement.

Alphonse Certeux

*

HORIZONS
Les vastes horizons font les larges pensées :
Celui qui vient s’asseoir au bord de l’Océan,
Promenant son regard sur le gouffre béant,
Ecoutant le bruit sourd des vagues cadencées ;
Celui qui vient rêver au front du mont géant.
Voyant se dérouler les plaines nuancées
Où les villages, blancs comme des fiancées,
Semblent des astres clairs émergés du néant;
Ah ! celui-là n’a pas de mesquines envies,
De basses passions toujours inassouvies,
De sentiments étroits ni de fébrile ardeur.
Le spectacle imposant de ce lointain espace
Est une source pure oh l’esprit se délasse ;
Il y boit la vertu, la paix et la grandeur.
Ed. Guinand.
 *
(1) Le mur païen, qui commence à 25 mètres du monastère de Ste-Odile, est une enceinte aux proportions formidables qui contourne la montagne tout entière et renferme un espace de cent hectares environ. Cette enceinte, qui date de plus de deux mille ans, fut d’abord, la retraite des druides,^ces premiers dominateurs et exploiteurs des nains de lu plaine; puis elle devint la barrière protectrice opposée par les Celto-Gaulois aux attaques et invasions des Romains. Ce mur, dont il reste de très beaux vestiges, était construit avec des pierres énormes superposées deux à deux, donnant en hauteur cinq mètres sur deux mètres de largeur, et qui devaient être jointes, à chaque extrémité, en queue d’aronde. On voit que cette construction pouvait être qualifiée, elle aussi, de travail de géants.
« La Tradition. » 1887: revue générale des contes, légendes, chants, usages, traditions et arts populaires / dir. Emile Blémont et Henry Carnoy.
Source: gallica.bnf.fr / MuCEM, 8-Z-11065
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Une réflexion au sujet de « Les géants de la montagnes et les nains de la plaine »

    blueedel a dit:
    juin 24, 2014 à 11:53

    C’est très joli 🙂 et je suis totalement d’accord que chaque légende a sa conclusion, sa morale. A nous de savoir l’interpréter et d’en faire bon usage 😉

    Aimé par 1 personne

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