Comment télégraphiera-t-on au XXème siècle ?

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La télégraphie optique, que nos grandes manoeuvres militaires ont popularisée, l’héliographe de campagne à main adopté dans l’armée anglaise des Indes, transmettent les signaux à distance, à travers l’espace, comme le faisait le télégraphe aérien de Chappe lorsqu’il nous annonçait les victoires de Valmy.

La télégraphie électrique sans fils est depuis longtemps à l’étude. Quand, en 1870, Paris assiégé vivait isolé du reste du monde, sans nouvelles des armées qui combattaient loin de lui et pour lui, deux savants français tentèrent de communiquer télégraphiquement avec la province, en se servant des eaux de la Seine comme conducteur du courant électrique. Il ne fallait plus songer en effet à télégraphier par les méthodes ordinaires. Le gouvernement de la Défense nationale, prévoyant l’investissement prochain, avait bien, dès les premiers jours de Septembre, pris la précaution d’enterrer d’avance les fils télégraphiques sur une certaine longueur en dehors de l’enceinte de la capitale; mais les fils ne tardèrent pas à être coupés.

Dès que la rupture des fils fut connue, on n’eut plus, à l’Hôtel de Ville où siégeait le gouvernement, qu’une seule pensée : chercher et trouver un moyen quelconque de communication avec, les armées de province. Les ballons montés s’y prêtèrent dans une certaine mesure ; mais ce n’était plus là la télégraphie rapide, l’éclair parcourant le fil, et rapportant à heure fixe la réponse fiévreusement attendue. Ce fut alors que deux physiciens, Bourbouze et Desains, imaginèrent un procédé entièrement nouveau, la télégraphie sans fils métalliques conducteurs, première manifestation de la télégraphie de l’avenir.

Montés sur une barque, Bourbouze et Desains allaient du pont d’Iéna au pont d’Austerlitz, observant et enregistrant. Une pile électrique avait été placée par eux au pont d’Austerlitz : elle envoyait par le fleuve des courants alternatifs jusqu’au pont d’Iéna, où ils étaient recueillis au moyen d’un galvanomètre très sensible, imaginé par Bourbouze. Les courants se traduisirent par des oscillations à droite et à gauche de l’aiguille de l’instrument. Il y avait donc là, les oscillations le prouvaient, les éléments d’un langage conventionnel transmis sans fil conducteur. Allait-on pouvoir, de l’expérience entre les deux ponts, déduire la loi de transmission entre deux points quelconques ? Il fallait, pour cela, expérimenter entre deux stations éloignées.

Une mission spéciale fut organisée par le gouvernement de la Défense, qui mit à sa tête M. d’Almeida. La mission partit en ballon, mais elle n’eut pas le temps de terminer ses études. L’armistice fut conclu, puis la paix, et les essais de télégraphie sans fils cessèrent avec les préoccupations patriotiques qui les avaient fait naître.

La télégraphie sans fils ne devait pas en rester là. Graham Bell, dont les remarquables études sur le téléphone sont connues de tous, entreprit d’intéressants essais dans cette même voie. Des constatations curieuses furent faites à maintes reprises, et confirmèrent la possibilité de télégraphier un jour sans conducteurs spéciaux. On chercha à transmettre des signaux, non pas longitudinalement, suivant le cours d’une rivière, d’amont en aval, comme cela avait été fait en 1870, mais entre deux rives opposées. On conçoit l’importance que ce genre de communications peut présenter pendant une campagne, lorsque deux détachements sont séparés par un obstacle naturel, après le sautage d’un pont par exemple. La communication fut établie ; on remarqua seulement que le courant était dévié par les eaux rapides.

S’il était possible de communiquer à travers un cours d’eau, pourquoi n’eût-on point songé à mettre en relation deux navires, voguant sur la mer tranquille, ou même tempétueuse — l’agitation superficielle des vagues ne se continuant pas aux grandes profondeurs — à une certaine distance l’un de l’autre ? Quelle ressource précieuse que cette télégraphie nouvelle sans signaux extérieurs dont le moindre inconvénient est de pouvoir être saisis par la flotte ennemie ?

Rien ne serait plus facile, s’il ne suffisait que d’élargir par la pensée les résultats obtenus, que d’établir sur chaque navire un appareil récepteur, identique dans son rôle au galvanomètre installé par Bourbouze au pont d’Iéna, et de lui transmettre les signaux conventionnels, soit d’un autre navire, en marche ou mouillé en rade, soit d’un phare, soit d’un îlot quelconque. Le galvanomètre récepteur serait simplement augmenté dans ce cas d’un fort condensateur d’électricité immergé à une certaine profondeur, recevant directement le fluide et communiquant ses impressions à la surface, sur le pont du navire ou dans la cabine même du commandant. La télégraphie entre deux rives d’un fleuve nous conduit directement ainsi, on le voit, à la télégraphie sans fils, à travers l’épaisse nappe de la mer.

Le physicien anglais W. Preece devait faire plus encore, et, le premier, obtenir des résultats précis. Avec lui, le rêve commence à s’effacer, pour faire place à la réalité tangible.

Dès 1842, Henry avait observé que la décharge d’une bouteille de Leyde dans son laboratoire influençait magnétiquement les aiguilles aimantées placées dans la cave de l’habitation, à 10 mètres au-dessous. Preece reprit, dès 1885, ces expériences, qu’il développa et auxquelles il parvint à donner une sanction pratique. Nous ne saurions développer ici les admirables recherches théoriques qui conduisirent Preece aux résultats que nous nous contenterons de résumer.

Qu’il nous suffise de dire que le physicien anglais parvint à télégraphier, une première fois à 1800 mètres de distance, une seconde fois à 5 ou 6 kilomètres. C’est ainsi qu’il put communiquer, sans fils, entre les îlots Flatholin et Steep Hohn, dans le détroit de Bristol. Il en conclut, avec raison, à la possibilité d’une communication entre la France et l’Angleterre. De même entre deux îlots séparés par de forts courants, entre les sémaphores et lesphares. C’est déjà, on s’en rend facilement compte, la télégraphie de l’avenir, ou du moins ses premiers pas.

Tout récemment, les expériences d’un inventeur et homme d’affaires italien, Guglielmo Marconi, ont attiré l’attention du monde scientifique. Si l’on s’en rapporte à ses déclarations, le problème posé en 1870 par Bourbouze, étudié avec tant d’ardeur par Preece, serait bien près d’être résolu. Bientôt, demain, il serait possible de télégraphier, sans aucun intermédiaire,entre deux points quelconques.

Plus de courants glissant sur le fil, mais de simples vibrations, traversant, comme de gigantesques éclairs, non seulement l’atmosphère, mais l’eau, la terre, tous les obstacles quels qu’ils soient, et s’en allant réveiller, au point d’arrivée fixé d’avance, les aiguilles d’un galvanomètre récepteur. Ce n’est plus quelques centaines, quelques milliers de mètres, que parcourront les mystérieux rayons de M. Marconi, mais les continents tout entiers, les océans, les chaînes orgueilleuses! Lux fiât ! Les vibrations traverseraient en mer les cuirassés.

Deux navires ne pourront plus passer l’un près de l’autre sans en être avertis par une sonnerie soumise aux ondulations envoyées et reçues au passage.

Rien ne sera plus simple que de faire sauter, à distance, les soutes des cuirassés, même sans le vouloir, hélas ! Il suffirait pour cela que, dans la sainte-barbe, deux clous, deux, plaques voisines se prêtassent à la formation de l’étincelle électrique d’inflammation.

On le voit, les déductions ne font pas défaut. Contentons-nous, en ce moment, d’enregistrer ce fait, qu’avec une source d’ondulations on peut actionner à distance un appareil récepteur. Nous représentons ici M. Marconi entouré de ses deux appareils. A droite, le manipulateur faisant fonction, à la station de départ, de producteur d’électricité. A gauche, le récepteur de la station d’arrivée chargé d’agir sur l’enregistreur qui permet de lire la « dépêche transmise sans fil ». Entre les deux appareils est interposé « l’éther » à travers lequel voyagent les ondulations électriques radiantes du jeune physicien, à la jolie vitesse de 25o kilomètres par seconde !

Sommes-nous dans le domaine de la science pure, ou restons-nous dans le domaine du rêve ? Les promesses de Marconi vont-elles se réaliser ? Sont-elles seulement réalisables ? Un savant hindou, le Dr Bose, professeur au Présidency Collège de Calcutta, avait déjà étudié ces radiations merveilleuses, qu’il comparait avec raison aux ondulations  de l’eau dans laquelle on a lancé une pierre : que ces ondulations rencontrent sur leur passage un bouchon de liège, elles vont le faire danser. C’est ainsi que les radiations électriques s’en iraient actionner l’instrument récepteur, sans autre intermédiaire que l’éther. Le Dr Bose, sans aller aussi loin dans ses conclusions que le savant italien, a fait cependant d’intéressantes constatations. A 25 mètres d’un radiateur, et derrière trois murs de briques et de mortier, il installe un récepteur, que les ondulations actionnent, malgré les épais obstacles qui séparent les deux appareils. Le radiateur peut ainsi faire sonner une cloche, tirer un coup de pistolet, envoyer un message. A travers l’atmosphère sans obstacles, la communication se fait à une distance de un mille.

Marconi va plus loin dans son enthousiasme. Ni la distance, ni le brouillard, ni le métal, ni la terre, ne l’effraient.

Le jour n’est donc pas éloigné peut-être où fils et poteaux seront bien près d’être mis au rancart. Nous ne les verrions plus, ces fils qui, dans nos voyages par chemins de fer, montent et descendent incessamment derrière la vitre du compartiment, rayant le paysage, qu’ils obscurcissent, comme le feraient de grandes ailes d’oiseau. Adieu aussi les hauts poteaux, dont le nom sert aujourd’hui d’appellation ironique pour les employés de nos télégraphes modernes. Désormais les ondulations les remplaceront, croisant l’air de leurs invisibles et parlants rayons. Gare aux indiscrétions, cependant !

Comment vont se comporter ces mille et mille dépêches, se croisant à travers l’atmosphère ou le sol ? Si quelques-unes allaient se tromper! Déviées dans leur course par une rencontre, si elles s’en allaient frapper une autre oreille, révéler des secrets, porter à l’un une nouvelle intime destinée au voisin !

Mystère et espoir !

Nos neveux du XXème siècle seront là pour remédier à ces défauts de la première heure. A eux la gloire et la joie de posséder la télégraphie sans fils. Nous doutions-nous des rayons Rontgen, quand leurs curiosités, nous pouvons dire leurs merveilles, sont venues surprendre notre soif de progrès, toujours en éveil et toujours inassouvie !

« Lectures pour tous » Hachette Paris, 1898.
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6 réflexions au sujet de « Comment télégraphiera-t-on au XXème siècle ? »

    nuage1962 a dit:
    juin 25, 2014 à 6:33

    je me demande tout le temps si ces gens qui ont propulsé la technologie s’ils pouvaient avoir une petite idée des applications que cela occasionnerais dans l’avenir comme notre présent
    M » Bell serait surement étonné de voir que maintenant, on peu parler, se voir et ce sans fil

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      juin 25, 2014 à 7:25

      Et que seront nos technologies dans un siècle ? Tout va bien trop vite !!!

      J'aime

    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 26, 2014 à 7:16

    Oui beaucoup de changement en peu de temps…
    Pourrons nous suivre le mouvement ? ! Pourquoi pas, l’Homme est ingénieux !! 😉

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    Laoziadit a dit:
    juin 26, 2014 à 2:14

    En outre : je questionnerais

    « Comment interneterons dans 20 ans » car nous n’en sommes qu’aux tout débuts, j’ai même connu l’ancêtre à l’internenette : Compuserve..

    Puisqu’on parle communications : je suis loin des 1.500 je n’ai qu’une dizaine de FB ! Mais je te tiens au courant quand http://www.fadou.com sort de l’oeuf 😉 Merci. Ce ne sera pas encore le Pérou, mais – même FaceBook a « débuté » non ?

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      juin 26, 2014 à 2:18

      Ok, je suis un peu curieux (dans le bon sens hein !) et j’ai hâte de voir le poussin !

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        Laoziadit a dit:
        juin 26, 2014 à 2:26

        Gros poussin (Un an et demi de travail à 7 personnes) : vraiment gratuit // de 7 à 77 ans question « ame soeur », com entre des gens séparés geograph. Expats, vieux issolés;; joueurs. Très sérieux évitant le commerce de ce que tu sais car fortement international à destination de tout le monde : Occident, Chine, Japon (sévères), Russie, Inde, Pays arabes (Islam) .. Chat vidéo et texte. On vivra sur les annonceurs.
        GRA-TU-IT..on en reparlera 😉

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