La poissonnière et l’étameur

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C’était à la fin de l’été, au moment où les jours diminuent de longueur, et où, cependant, il fait encore chaud, les poissonnières étaient à la fin de leur vente et cherchaient à se débarrasser à tout prix de leur poisson, qui menaçait d’être avarié avant le lendemain.

Or, un pauvre diable d’étameur napolitain vint à la poissonnerie pour acheter son souper, et il s’approcha humblement d’une revendeuse pour lui marchander du poisson.

Au lieu de lui laisser une modeste petite friture pour quelques sous — ce qui eût été dans les prix ordinaires — la marchande eut la mauvaise pensée d’exploiter l’inexpérience du pauvre diable, en matière de fraîcheur du poisson et du prix qu’on peut y mettre raisonnablement ; de sorte qu’elle choisit un lot de pièces avariées et lui en demanda une somme relativement élevée.

L’étameur, très gêné, essaya de marchander ; il comptait et recomptait d’un air indécis les quelques sous de cuivre qu’il avait dans les mains. Mais la marchande né voulut pas démordre de ses prétentions, de sorte qu’elle exigeait la sortie d’une pièce blanche.

Le combat qui se livrait dans l’esprit de l’acheteur était visible, et la marchande le suivait d’un oeil d’observation malveillante, lorsqu’enfin rétameur parut prendre une décision définitive. Après de longues hésitations, il sortit une vieille bourse de cuir, en tira une pièce de cinq francs d’argent, et la tendit à la marchande. Celle-ci, persuadée qu’elle avait réussi à tromper son client, se hâta de la changer et de lui en rendre la monnaie, après s’être payée grassement de son poisson avarié.

Le marché terminé notre homme s’en alla. La marchande l’accompagna de mille lardons qu’elle disait à mots couverts, pensant que l’étameur ne comprenait pas la portée de ses paroles. Mais à chaque plaisanterie, qui avait d’ailleurs le don de faire rire aux éclats les voisines, notre homme répondait entre ses dents d’un air sournois :

«  Es o cambio que t’espero ! — C’est au change que je t’attends ! »

En effet, le lendemain matin, notre marchande, qui avait bien ri du bon tour qu’elle croyait avoir joué à un naïf, sortit sa pièce blanche pour la montrer triomphalement à ses voisines et constata avec une douloureuse stupéfaction qu’elle était fausse.

On devine que les rieuses ne furent plus de son côté ; et elle comprit alors, à ses dépens, la portée de ces paroles jusque-là incomprises par elle : « Es o cambio que t’espero ! »

Bérenger Féraud

3 réflexions au sujet de « La poissonnière et l’étameur »

    stgib a dit:
    juin 27, 2014 à 7:52

    J’aime beaucoup la morale de cette histoire ! 🙂 Rira bien qui rira le dernier…

    Aimé par 1 personne

    blueedel a dit:
    juin 28, 2014 à 12:55

    Bien fait ! non mais 😉

    Aimé par 1 personne

    […] Source : La poissonnière et l’étameur […]

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