Le fantôme veut ses 5 fruits et légumes

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peur

Le château d’Arcueil situé près de Paris dans la commune de ce nom appartenant au commencement de ce siècle à un vieux gentilhomme, M. le comte de Guise. Il y passait la plus grande partie de l’année et se reposait des longues fatigues qu’il avait éprouvées, à l’armée de Condé, pendant les guerres de l’émigration.

A la fin de l’année 1809, pendant le court séjour qu’il faisait à Paris, M. de Guise fut attaqué d’une violente maladie; il n’avait auprès de lui que ses domestiques, car il était veuf sans enfants; mais on fit promptement prévenir madame d’Ambly, sa sœur, qui habitait les environs de Bordeaux, et cette dame obtint de son mari de venir s’établir chez son frère jusqu’à ce qu’il fût guéri. Elle arriva à Paris accompagnée d’Eugénie, sa fille unique, âgée de treize ans, et pendant trois mois elle prodigua les soins les plus empressés, les plus attentifs à M. de Guise, pour qui elle avait une vive affection.

Ce dévouement fut enfin récompensé; au commencement de juillet, le mal céda, et le malade entra en convalescence; il voulait de suite se rendre à Arcueil, le médecin le lui défendit, l’air et l’eau de ce pays ne lui convenant pas encore; au contraire, il conseilla à madame d’Ambly, dont la santé était altérée par de trop longues fatigues, d’aller y séjourner quelques semaines. M. de Guise exigea que cette ordonnance fût exécutée par sa sœur, et, vers la fin de juillet, elle se rendit à Arcueil avec sa fille Eugénie, une femme de chambre qu’elle avait amenée de Bordeaux et un domestique de son frère, garçon simple, crédule et prêt à s’effrayer de tout. A l’arrivée de madame d’Ambly, le jardinier et sa femme, qui occupaient un petit bâtiment voisin du pavillon principal, s’empressèrent de la mettre en possession de toute la maison. Elle voulut aussi voir le jardin, le verger, le potager qui étaient considérables; elle les trouva dans le meilleur état; les fruits, les légumes étaient magnifiques et en grande abondance.

Le soir venu, elle remarqua que sa femme de chambre avait l’air fort inquiète. Ayant eu quelque ordre à donner au domestique, elle le fit venir et fui trouva le visage effrayé, enfin à neuf heures, lorsqu’elle dit à sa fille d’aller se coucher dans un cabinet contigu à sa propre chambre, Eugénie vint en pleurant supplier sa mère de la laisser passer la nuit avec elle, parce que seule elle mourrait de frayeur. Madame d’Ambly demande la cause de cette crainte subite; Eugénie répond en sanglotant que toute la maison est dans l’effroi, parce que depuis deux mois il revient dans le jardin un spectre, un Malabri, qui se promène entouré de flammes et traînant des chaînes. Eugénie avoue tenir cette nouvelle de la femme de chambre qui l’a apprise de la jardinière. Madame d’Ambly démontra à sa fille combien cette frayeur était ridicule; néanmoins, comme Eugénie tremblait toujours, elle la fit coucher dans son lit. Aussitôt qu’elle la vit endormie, elle appela ses domestiques et, sans explication aucune, fit fermer devant elle avec soin les portes extérieures, en prit les clefs et donna ordre à ses gens de se retirer immédiatement dans leurs chambres qui avaient vue sur la cour; elle monta ensuite chez elle et éteignit sa lumière, mais ne se coucha pas.

A minuit, elle aperçut une flamme qui approchait avec vitesse de la maison, et bientôt elle distingua quelque chose qui lui parut un homme couvert de longues draperies blanches; ce que l’on apercevait de la tête ressemblait à un épouvantable groin. Le fantôme courait en traînant une chaîne et en agitant de chaque main un flambeau; venu près de la maison, il poussa trois gémissements et disparut tout à coup avec un piéger bruissement. Quelques instants après, madame d’Ambly crut voir dans l’obscurité le fantôme qui s’approchait de la maison, vers une porte dérobée qui n’avait pas de verrous en dedans, mais qu’elle avait fermée avec une barre; elle entendit agiter cette porte qui ne s’ouvrit pas. Une demi-heure s’écoula, puis madame d’Ambly entendit frapper trois coups, et au même instant le revenant parut au loin; il parcourut le jardin dans tous les sens, en poussant des cris plaintifs, et il vint de nouveau disparaître au pied de la maison. Le reste de la nuit se passa tranquillement. Pendant l’une et l’autre apparition, aucun des chiens (il y en avait trois) ne fit entendre d’aboiement.

Le lendemain, dès cinq heures, madame d’Ambly était dans les jardins ; elle remarqua que les plus beaux fruits, les plus beaux légumes avaient disparu; puis en passant sous les fenêtres de la cuisine, qui étaient ouvertes, elle entendit la jardinière se plaindre aux domestiques d’avoir été tourmentée toute la nuit, ainsi que son mari, par le Malabri. Ceux ci lui répondirent qu’ils n’avaient rien entendu. Pendant le jour, madame d’Ambly ne parla à personne de ce qu’elle avait vu, mais, à dix heures du soir, elle alla recevoir à la grille extérieure et introduisit secrètement M. de Guise, qu’elle avait prévenu, par un exprès. Il fit venir aussitôt les domestiques, et les envoya dans leurs chambres, avec ordre de n’en sortir que s’ils entendaient crier; puis il alla s’établir sans lumière dans un salon d’été, qui avait sortie sur le jardin par la porte dérobée dont nous avons parlé. Il ne mit pas la barre de cette porte.

A minuit, même manège que la veille; le fantôme parcourut le jardin en courant, en criant, en agitant des flammes; il vint près de la maison, et M. de Guise le vit éteindre subitement les deux torches qu’il tenait à la main, en les plongeant dans un baquet d’eau qui sans doute ne se trouvait pas là par hasard. Il entendit mettre une clef dans la serrure de la porte dérobée, qui s’ouvrit et donna entrée à quelqu’un. La porte fut refermée, et le nouvel arrivé gagna doucement un corridor du premier étage, et se mit à le parcourir en gémissant d’une manière lugubre, et traînant une chaîne avec grand bruit. M. de Guise avait suivi le revenant; il le laissa gémir quelques instants, puis marcha vers lui et le saisit par ses vêtements.

Le revenant eut sans doute grand’peur, car il poussa de grands cris et demanda miséricorde. A ce bruit, les domestiques, madame d’Ambly et sa fille arrivent avec des lumières, et l’on aperçoit, à genoux devant M. de Guise, le jardinier tout tremblant et affublé d’une manière fort grotesque : il était coiffé d’un crâne et d’une mâchoire de cheval, drapé d’un vieux drap sale, et ceint de la chaîne du chien de basse-cour. Cet attirail, vu de près, était plus risible qu’effrayant, aussi les domestiques avaient- ils bonne envie de se moquer du fantôme; mais M. de Guise, qui voyait là, tout autre chose qu’une plaisanterie, menaça le jardinier de le conduire chez le magistrat, s’il ne lui expliquait à l’instant ce qu’il venait faire chez lui au milieu de la nuit, et quel motif il avait de chercher à effrayer toute une maison. Craignant l’effet de ces menaces, le jardinier avoua que la maladie de M. de Guise lui avait fait espérer qu’il profiterait de toute la récolte du jardin; que la venue de madame d’Ambly lui enlevant cet espoir, il avait, d’accord avec sa femme, tenté de l’effrayer pour lui faire quitter Arcueil.

M. de Guise chassa de chez lui ce domestique infidèle, et vainement Eugénie demanda-t-elle sa grâce.

« Histoires et anecdotes des temps présents »   M. G. de Cadoudal, V. Sarlit, Paris, 1863.
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3 réflexions au sujet de « Le fantôme veut ses 5 fruits et légumes »

    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 30, 2014 à 7:17

    Extra !!

    Aimé par 1 personne

    blueedel a dit:
    juillet 1, 2014 à 12:38

    🙂

    Aimé par 1 personne

    Maître Renard a dit:
    mai 11, 2017 à 8:13

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

    J'aime

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