Histoire de revenant

conte-suédois

Un soir, vers la fin de septembre, nous étions bloqués par la pluie à l’hôtel Kuntz, au Hohwald. Peu à peu les rares touristes qui parcourent encore les Vosges alsaciennes à cette époque de l’année, s’étaient retirés dans leurs chambres. Je me trouvai seul, dans la salle du café, avec un Suédois, homme aimable, qui, pour passer le temps, me raconta une histoire superstitieuse de son pays. Le contour m’ayant permis de prendre des notes, je pus sténographier à peu près tout son récit.

Il y avait une fois, dans le royaume de Gothie, un magistrat qui racontait que l’intervention merveilleuse d’une puissance supérieure le guidait et que souvent des esprits ou des revenants lui dévoilaient les secrets des causes qu’il avait à juger. Un jour ce magistrat fut envoyé à Malmoe pour instruire et juger l’affaire d’une domestique qui était accusée d’avoir tué son enfant et d’en avoir fait disparaître le cadavre.

Lorsque le juge arriva à Malmoe, la soirée était déjà fort avancée, c’était en hiver et, quand la voiture s’arrêta près de la maison de justice où se tenaient les assises, devant l’auberge où la chambre qu’il occupait habituellement avait été retenue, il faisait nuit noire, l’obscurité la plus profonde régnait partout; on ne voyait pas une lumière et personne n’était là pour recevoir le voyageur qui, cependant, devait être attendu.

Le magistrat pensa que la servante, fatiguée d’attendre, s’était couchée. Alors cet excellent homme, qui n’aimait à troubler le repos de personne, fit déposer sa valise dans le vestibule, dont la porte, par aventure, se trouvait seulement fermée au loquet, et se disposa à se rendre seul dans sa chambre. Mais il avait à peine ouvert la porte de la grande salle qu’on était obligé de traverser pour rejoindre l’escalier qui conduisait aux chambres, que l’aubergiste, tenant à la main une petite lampe, vint gaiement à sa rencontre, lui souhaita la bienvenue et prit les devants pour le conduire au premier étage.

— Eh bien ! dit le juge, à qui la vue de l’hôtelier rappela immédiatement la cause importante pour laquelle il venait, a-t-on découvert quelque chose ? A-t-on des renseignements sur le crime ? Maria Nelsed a-t-elle fait enfin des aveux ?

Cette femme avait servi autrefois dans l’auberge où se trouvait le juge; elle était accusée, comme il a été dit, d’avoir tué son enfant, et niait le fait obstinément.

Les deux hommes venaient d’entrer dans la chambre.

— Oui, répondit l’aubergiste, et c’est parce que je voulais vous entretenir en particulier de cette affaire que je suis venu à votre rencontre.

Ha ! ha ! il y a donc des preuves contre Maria Nelsed ?

Pas de celles que le langage humain peut formuler, mais on pourra découvrir la vérité, car j’ai appris en lieu sûr que cette fille a donné le jour à un enfant dont le corps est enterré au pied d’un arbre, près du hangar de la buanderie. »

Puis, s’interrompant brusquement, l’hôtelier, après avoir eu l’air d’écouter pendant l’espace d’une seconde comme s’il entendait quelque bruit dans le profond silence de la nuit, ajouta en se retirant vivement :

— Je vais annoncer votre arrivée.

La disparition s’était opérée si rapidement, que l’aubergiste avait oublié d’allumer la chandelle. C’est, du moins, ce que pensait le juge qui, persuadé qu’on allait venir pour réparer cet oubli, s’assit philosophiquement et se mit à réfléchir sur ce que l’aubergiste lui avait dit; il trouvait bien que certaines paroles de cet homme étaient assez bizarres, assez énigmatiques, mais il ne les approfondit pas trop, ne s’attachant qu’à la vraisemblance de la preuve du crime.

Au bout d’un certain temps, surpris de ce que la servante ne lui apportait pas de lumière, il pensa que cette tille appelée par son maître s’était rendormie. Alors, sentant que le sommeil le gagnait sur sa chaise, et moins disposé que jamais à déranger quelqu’un, notre magistrat se glissa dans son lit. Il ne se réveilla qu’au moment où la fille d’auberge entrait dans sa chambre le lendemain matin, lui apportant du café au lait.

— Tu es très négligente, dit le juge; pourquoi ne m’as-tu pas apporté de lumière hier soir et, comme d’habitude, de l’eau avec un pot de bière ?

Excusez-moi. Monsieur, mais on ne m’a pas réveillée; vous auriez dû sonner. Je n’avais point été prévenue et j’étais si fatiguée que je n’ai pas entendu la voiture quand elle a dû s’arrêter devant la maison. Sans votre valise que j’ai trouvée ce matin dans le vestibule, je n’aurais pas su que vous étiez ici.

Tu avais le sommeil bien lourd, en effet, puisque ton patron m’a dit qu’il allait annoncer mon arrivée.

Mon maî… aître? mon maî… aître? bégaya la servante, avec un air très effrayé; en même temps ses lèvres devinrent livides…; je ne présume pas, Monsieur, que vous l’ayez vu ?

Pourquoi donc ? C’est lui qui m’a reçu à la porte de la salle.

Mon maître… ! répéta d’une voix étranglée la servante, avec la mine d’une personne sur le point de s’évanouir… Ah ! Monsieur ! comment peut-on s’amuser à effrayer les gens ainsi !…

Que veux tu dire ? demanda le juge surpris.

Que l’aubergiste est mort (1) avant hier, répondit la servante d’une voix éteinte, et qu’il est étendu sur la paille dans la petite pièce en bas à côté de la salle.

Sans répondre un seul mot, le magistrat s’habilla à la hâte, descendit dans la salle et alla droit à la porte de la petite chambre du fond qu’il ouvrit…

L’aubergiste était étendu, couvert de son linceul… Pendant la nuit, il avait reçu le juge avec ses vêtements ordinaires et le bonnet rouge qu’il portait habituellement.

Le juge sentit son sang se glacer pendant que ses pensées se portaient vers la femme criminelle qu’il allait juger…

Maria Nelsed recommença à nier avec le même aplomb, la même insolence ; mais, quand le magistrat eut donné à entendre qu’il avait ses raisons pour faire procéder à des recherches au pied de certain arbre, le courage de cette misérable fille disparut comme par enchantement, la terreur se répandit sur son visage et elle fit l’aveu de son abominable crime avant même que la preuve en eût été exhumée.

Depuis lors, il n’y a pas eu d’infanticide dans la contrée; plus n’a été besoin d’y envoyer de juge.

(1) On sait qu’en général chez les protestants, ce n’est pas l’usage de voiler les morts la nuit, et qu’il n’y a jamais de lumière auprès d’eux.
« La Tradition. »  Alphonse Certeux, Paris, 1887
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