Le Club des suicidés

Publié le Mis à jour le

Dessin modifié de Baloup et Vaccaro

La Pall Mail Gazette, qui avait fait le bruit que l’on sait avec la publication de ses scandales de Londres, a décidément le monopole des révélations sur les étrangetés de la vie anglaise.

Elle vient d’affirmer qu’il existe dans la capitale britannique un «Club des pendus», c’est-à-dire de raffinés qui se donnent, en se faisant pendre, la sensation même de la mort : on les décroche au moment où l’asphyxie va être complète, et il faut quelque temps pour leur rendre le sentiment.

Mais quelle satisfaction ensuite, et quelles émotions ils ont éprouvées !
Cette manie funèbre compte-t-elle beaucoup de fervents ? Pour accomplir cette folie, un certain courage est nécessaire. Une seconde de trop, en effet, et c’en est fait !

La Pall Mail Gazette ne se contente pas, du reste, de nous apprendre qu’il existe un Club des pendus; elle publie un récit intitulé : « Ce que c’est que la pendaison, par un homme qui en a essayé. » Suit une longue série des impressions ressenties par le pendu. « Il me semblait, dit-il, que je me trouvais transporté dans un monde brillant; je croyais nager dans une mer d’huile ; elle était pareille à de l’or ; j’entendais un choeur de voix divines… puis, tout à coup, je m’éveillai : on venait de couper la corde ! »

Il n’y a pas longtemps, un écrivain anglais, M. Stevenson, avait révélé l’existence d’un autre cercle : le « Suicide-Club », où il ne s’agirait plus d’émotions seulement, mais d’une réalité tragique.

Faut-il le croire ? N’y a-t-il pas dans son récit romanesque une part d’exagération ? Nous le pensons.

Voici, en tous cas, ce qu’il donnait comme certain :

Beaucoup de gens sont las et dégoûtés de la vie, mais le courage leur manque pour se tuer. A cette minute suprême, la main qui tient le revolver ou le poignard hésite et on se raccroche instinctivement à cette vie qu’on veut quitter. Un industriel peu délicat aurait imaginé de rendre à ces gentlemen fatigués de l’existence le petit service, de les en débarrasser sans scandale, sans que leurs derniers moments soient pénibles, et sûrement.

Il aurait, dans ce but, fondé un cercle, où, pour être admis, il faudrait d’abord prouver qu’on appelle la mort avec impatience : après avoir fait verser au postulant une somme très élevée, le « directeur » prierait le nouveau membre de signer une déclaration dans laquelle il affirme qu’il s’est tué volontairement.

Ceci n’est qu’une simple précaution, au cas où on aurait par hasard des soupçons; mais cette pièce ne sert généralement pas, « l’accident » qui délivre le membre du Club du fardeau de la vie étant toujours supérieurement combiné.

Les membres du « Suicide-Club », d’après l’écrivain anglais, se réunissent chaque soir, et chaque soir une partie de cartes s’engage.

Mais quelle partie ! Celui qui a le nombre de points le plus élevé — le gagnant — jouit du privilège le plus envié d’être sûr de ne pas se réveiller le lendemain: Dès que le sort a prononcé, les « désespérés », ses collègues, l’entourent, le félicitent, appellent un sort pareil de tous leurs voeux. 

Puis, on festoie joyeusement jusqu’à minuit. A minuit, le « gagnant » se retire, et, avant qu’il ait pu regagner sa demeure, une voiture lancée au galop lui a écrasé la tête, ou une pierre énorme s’est détachée d’une maison et l’a frappé à la tempe…

C’est toujours un accident : il y a un personnel admirablement dressé pour ce genre d’exécutions volontaires.

Tout ceci semble fantastique. Le narrateur a dû évidemment ajouter quelques détails de son cru. Mais les « spleenétiques » anglais nous ont habitués à tant d’excentricités que cette suprême excentricité-là est peut-être bien possible !

« Revue des journaux et des livres. »   Paris, 1885.

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2 réflexions au sujet de « Le Club des suicidés »

    ermite-athee a dit:
    juillet 13, 2014 à 12:11

    J’ai mis un  » like  » parce que j’apprends quelque chose , mais je n’aime pas : Le suicide n’est pas un jeu ( j’en sais quelque chose ) et la mort encore moins !
    F.

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      Éric G. Delfosse a dit:
      juillet 15, 2014 à 2:00

      Bin, justement, eux, ils en ont fait quelque chose de sérieux…
      Pas de place à l’amateurisme…

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