L’homme invisible qui mord

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Le 10 mai 1951, vers midi, les trottoirs de Manille  (plus précisément ceux de l’avenue Rizal, importante artère de la capitale philippine) furent le théâtre d’une scène étrange.

Alors que les employés de bureau et de magasin se répandaient dans les rues, une jeune fille, les yeux exorbités, sortit en courant d’un immeuble. Elle hurlait :

— Au secours ! Il veut me tuer ! Arrêtez-le !

Les traits convulsés par la peur, elle faisait tous les gestes de quelqu’un qui veut se débarrasser d’un agresseur, alors que personne ne la poursuivait. Les passants, stupéfaits, la voyaient agiter les bras, donner des coups de pied dans le vide et se débattre comme si, à certains moments, elle était maintenue sur place par un être invisible. Suffoquant, haletant, elle criait :

— Mais aidez-moi donc, je vous en supplie ! Vous voyez bien qu’il va me tuer !

Puis, tout comme si elle avait réussi à se dégager, elle repartait en courant dans la foule.

Soudain, elle poussa une plainte horrible :

Il me mord !!! C’est atroce !

Et livide, près de défaillir, elle montra aux passants son bras droit ensanglanté où l’on pouvait voir, effectivement, des traces très nettes de morsures.

Cette fois, les gens s’approchèrent. Ce qui se produisit alors sous leurs yeux dépasse l’imagination: des marques de dents s’imprimèrent tout à coup dans la chair de la jeune fille et du sang jaillit. L’adolescente hurla:

— Il recommence ! Au secours !

Un homme intervint:

Il faut la conduire au poste de police !

A voix basse, il ajouta :

— C’est une hystérique !

Et, prenant la jeune fille par le bras, il l’entraîna, suivi par la foule. En chemin, la malheureuse, à trois reprises, fut encore tourmentée par l’étrange phénomène, ainsi que le rapporte un journaliste philippin.

« Par trois fois, écrit-il, on la vit brusquement se débattre comme une forcenée en criant: « Il revient ! Il me mord ! » tandis qu’effectivement de nouvelles traces de dents apparaissaient en divers endroits de son corps. Lorsqu’elle arriva au poste, ses bras et ses jambes étaient en sang. »

L’officier de police appela un médecin du quartier et le pria de venir d’urgence. Puis  il interrogea l’inconnue. On apprit qu’elle s’appelait Clarita Villaneuva, qu’elle avait dix-huit ans, qu »elle vivait avec sa tante et qu’elle travaillait depuis peu dans un hôpital comme fille de sale. Ce matin-là, elle était en congé.

Le médecin arriva, l’air grave et important. Avant même d’examiner les plaies, il demanda à Clarita d’expliquer ce qui lui était arrivé.

L’adolescente, qui semblait avoir recouvré un peu de calme depuis qu’elle se trouvait au poste de police, raconta en pleurant doucement qu’un homme effrayant, « surgi on ne sait d’où », s’était jeté sur elle tandis qu’elle s’habillait, et l’avait mordue en plusieurs endroits.

 C’est alors, dit-elle, que je me suis sauvée dans la rue. Mais il m’a poursuivie jusqu’ici…
— Comment est cet homme ? demanda le médecin.
— 
Petit, effrayant, avec de gros yeux. Il porte une sorte de cape et a d’énormes dents blanches.

Le policier intervint et demanda au passant qui avait amené Clarita au poste :

Avez-vous quelque chose à ajouter au signalement de ce personnage ?
L’homme parut embarrassé :

—  Je sais que cela va vous paraître incroyable, monsieur l’officier, mais je n’ai vu personne …
— 
Comment ? Vous n’avez pas vu l’agresseur de Mlle Villaneuva ?
— 
Non !
— 
Mais il l’a mordue devant vous ? Et à plusieurs reprises ?
— 
Oui !
 Et vous ne l’avez pas vu ?
— 
Non !
— 
Vous n’allez pas nous dire, s’écria le médecin agacé, que cette demoiselle a été mordue par un homme invisible ?
— Non, bien sûr, et pourtant les morsures existaient et il n’y avait personne …
Quelle qu’en soit l’origine, dit le policier, voulez-vous examiner ces blessures, docteur ?

Le médecin se pencha d’assez mauvaise grâce sur Clarita.

— Alors, demanda le policier, s’agit-il bien de morsures ?
Incontestablement, bougonna le médecin. Je vais lui prescrire un désinfectant …

Il s’approcha du fonctionnaire et ajouta à voix basse :

— Cette jeune fille est une épileptique.
— Vous voulez dire que… c’est elle qui se mord ?
— Bien sûr !
— Etrange ! …
— 
Lorsqu’elle est en crise, elle doit se croire poursuivie et se mordre…

Le policier hocha la tête:

— Sans doute avez-vous raison, docteur, car vous avez fait des études et je ne suis qu’un pauvre policier. Mais je voudrais vous poser une toute petite question …
— 
Quoi ?
— Comment fait-elle pour se mordre derrière le cou ?

Le médecin ne répondit pas. Il alla examiner la nuque de Clarita et demeura perplexe, cherchant quelle explication scientifique il pourrait donner du phénomène. Il n’en eut pas le temps.

Brusquement, Clarita se mit à hurler et à se débattre, disant que le monstre était de nouveau là et qu’il l’attaquait. Le médecin se précipita sur elle afin (il le dira par la suite) de l’empêcher de se mordre. Mais à son tour, il fut éberlué en constatant qu’apparaissaient sur la joue de la jeune fille et sur son épaule des marques de morsures mouillées de salive.

 Je ne comprends pas ! lança-t-il.

Puis il prit le téléphone et appela un confrère qui lui conseilla de faire hospitaliser Clarita. De son côté, l’officier de police, qui avait également assisté au phénomène, alertait le maire de Manille, M. Arsenio Lacson. Un quart d’heure plus tard, une ambulance emportait Clarita qui se débattait toujours contre son agresseur invisible. A l’hôpital, elle fut admise au service psychiatrique et placée dans une chambre particulière. Là, le phénomène se reproduisit plusieurs fois en présence des médecins et de l’archevêque que le maire de Manille avait appelé à tout hasard, pensant que le cas de Clarita dépassait de loin sa compétence.

Le professeur Mariana Lara qui dirigeait le service ne fit aucun commentaire, mais demanda qu’on fît un prélèvement de la salive qui entourait les plaies, aux fins d’analyse. Puis, profitant d’une rémission, il interrogea longuement la jeune fille. Il n’obtint aucun renseignement nouveau, si ce n’est un détail qui lui fit hausser les épaules: d’après Clarita, son « agresseur » flottait par moments à quelques centimètres du sol…

Au cours de l’après-midi, le laboratoire envoya le résultat de l’analyse. Le professeur Lara y lut ceci: « La salive prélevée ne correspondait absolument pas à celle de Clarita et ne correspondait à aucune salive humaine connue. »

Le soir, la jeune fille se calma complètement. Elle demeura à l’hôpital le temps que ses morsures (dont certaines s’étaient infectées) fussent cicatrisées. Après quoi, elle rentra chez elles et ne se plaignit plus jamais d’être attaquée par son agresseur invisible. Elle ne présenta même plus aucun trouble, de quelque sorte que ce fut.

Interrogée à plusieurs reprises par des journalistes, elle présenta toujours la même version des faits. Quant au professeur Lara, il se contenta de répondre qu’il ne pouvait donner aucune explication scientifique du phénomène qu’il avait observé et qu’il fallait s’en tenir, pour l’instant, aux déclarations de la victime…

« Histoires fantastiques. »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1983.

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6 réflexions au sujet de « L’homme invisible qui mord »

    lesouffleurdemots a dit:
    juillet 16, 2014 à 9:37

    Cela devait être assez flippant!

    Aimé par 1 personne

    juliette a dit:
    juillet 17, 2014 à 11:25

    Où as tu donc trouvé ce fait divers sanguinolent Gavroche ? Je vais chercher voir si j’en trouve plus sur cette histoire morbide et cet homme invisible …

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      juillet 17, 2014 à 11:41

      Dans un bouquin de ma biblio perso. J’ai pu trouver quelques références sur la toile mais en langue espagnole 😦 … ceci-dit, il semblerait que cette histoire ne soit qu’une légende urbaine . 🙄

      J'aime

        Éric G. Delfosse a dit:
        juillet 17, 2014 à 5:27

        Sais pas si c’est une légende urbaine, mais j’en ai déjà entendu parler voici quelques années… Il est vrai que le fait d’en entendre parler voici vingt ans (ou même plus, je ne sais plus) ne veut pas dire que ce n’est pas un hoax…

        Aimé par 1 personne

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