La dame blanche des Hohenzollern

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 dame-blanche Une vive émotion règne en ce moment dans les milieux crédules de l’Allemagne, où l’on parle à voix basse des récentes apparitions de la « Dame blanche », la Dame blanche des Hohenzollern, qui ne se montre, d’après la légende, que lorsque quelque événement grave menace la maison régnante de Prusse, ordinairement le décès d’un des principaux membres de la famille.

Depuis plusieurs années, rien de positif n’avait été raconté au sujet du mystérieux fantôme. A là vérité, on a prétendu avoir vu la Dame blanche à Berlin juste quelques heures avant le décès du jeune prince Waldemar, et, il y a deux ans, un journal allemand affirmait que le fantôme avait été aperçu dans une des salles du vieux château. Il y eut à ce moment un grand mouvement d’inquiétude parmi les hauts fonctionnaires de la cour impériale, et l’on chercha qui avait pu lancer la terrible nouvelle. Non pas que les fonctionnaires attachassent personnellement grande importance à la soi-disant apparition du spectre; mais on craignait que la mise en circulation d’une telle rumeur n’eût une fâcheuse influence sur la santé du vieil empereur, et l’on redoutait pour lui les conséquences funestes d’un racontar qui ne pouvait manquer de produire une vive impression sur son esprit habitué à respecter la légende familiale.

C’est qu’en effet la « Dame blanche » fait, en quelque sorte, partie intégrante de l’histoire des Hohenzollern, et ce n’est pas le vieux Guillaume, affaibli par l’âge, qui essaierait de mettre en doute le rôle intermittent spécial attribué à la Weisse Frau, ce génie plus ou moins bienfaisant de sa famille.

Quoi qu’il en soit, puisque la « Dame blanche des Hohenzollern » a reparu, (du moins dans les mystérieux récits de veillée), et que la légende qui la concerne est aussi populaire, de l’autre côté du Rhin, que la ballade de Lénore ou celle du Roi des aulnes, il n’est pas inutile de rappeler en quoi consiste cette légende, et de résumer les travaux critiques publiés à cet égard en Allemagne.

La légende.

Cette année 1886 est précisément le quatrième centenaire de la première apparition de la Weisse Frau. La légende veut que le blanc fantôme se soit, en effet, montré pendant une sombre huit de 1486, au vieux château de Bayreuth, peu d’instants avant la mort de l’électeur de Brandebourg  Albrecht Achilles.

On pense bien qu’une question aussi intéressante que celle d’un génie familier de la maison des Hohenzollern a dû piquer là curiosité des amateurs de légendes en Allemagne, et que de nombreux travaux ont dû être publiés sur la matière. Aussi les essais «sur les incessantes pérégrinations de la Dame blanche» ne manquent-ils pas et ceux qui veulent étudier la question n’ont-ils que l’embarras du choix.

D’après les écrivains allemands, la « Dame blanche des Hohenzollern» ne serait autre que le spectre d’une certaine comtesse Cunégonde d’Orlamund, laquelle, devenue veuve, alla habiter le château de Plassenbourg, près de Bayreuth. Or, il arriva que la comtesse s’éprit follement tout à coup du jeune et brillant chevalier, le burgrave Albert de Nuremberg. Celui-ci, paraît-il, ne se montra pas indifférent à cet amour.

Mais, quand dame Cunégonde parla de rompre son veuvage et d’épouser le chevalier, Albert aurait répondu évasivement, ajoutant qu’il ne pouvait entrer dans les «liens sacrés » du mariage « tant qu’il y aurait à côté de lui quatre yeux vivants qui le regarderaient ». Ayant deux enfants de son premier mari, la comtesse imagina que c’était là l’unique obstacle à son union avec le chevalier, et elle s’empressa de faire périr les deux pauvres orphelins en leur enfonçant dans la nuque, pendant leur sommeil, une des épingles d’or qui lui servaient à fixer sa chevelure.

Lorsque le burgrave Albert apprit le crime de la comtesse, il parut épouvanté et refusa de la prendre pour femme. Quelque temps après, cette mère inhumaine mourait des suites d’un accident; mais sa dépouille mortelle ne put rester en repos. Bien qu’elle eût été soigneusement ensevelie et enfermée dans un cercueil dûment scellé, on aperçut à diverses reprises son fantôme errant la nuit, soit au château de Bayreuth, soit en d’autres lieux, et toujours ces apparitions furent un présage de malheur et de mort.

L’un des écrivains allemands qui ont fait des investigations au sujet de cette légende, dit que la comtesse Cunégonde était une princesse de Hohenzollern, et que, conséquemment, elle avait des titres sérieux à devenir le génie domestique des châteaux appartenant aux descendants de sa race. Un historien berlinois, Julius de Minutoli, qui a publié, en 1850, une étude sur la légende, relate « toutes les apparitions de la Dame blanche depuis l’année 1486 jusqu’en ces derniers temps », et remarque que les bruits concernant la première apparition étaient un fait de notoriété publique au vieux château de Bayreuth, dès 1486.

Durant une longue période d’années, on vit ou on prétendit voir le fantôme errer dans les divers châteaux appartenant aux Hohenzollern, mais principalement à Bayreuth, son lieu préféré, à Anspach, et plus tard à Berlin.

La Dame blanche pendant l’occupation française: ses apparitions au général d’Espagne et à Napoléon 1er.

Le mystérieux fantôme fit beaucoup parler de lui, surtout au commencement de ce siècle, lors de l’occupation de Bayreuth par les Français. Il paraît que la Dame blanche avait à coeur de harceler les ennemis des Hohenzollern.

De 1806 à 1809, alors que les troupes françaises passaient et repassaient sans cesse à Bayreuth, les officiers logés au château constataient fréquemment, affirme-t-on, l’apparition de la Weisse Frau. En 1809, notamment, on rapporte qu’elle se fit voir au général d’Espagne dès la nuit qui suivit l’arrivée de celui-ci au château.

La légende ajoute que le spectre malmena l’officier général de la plus rude façon, roulant son lit vers le milieu de la chambre, et finalement le lui renversant sur la tête en mettant tout sens dessus dessous. Quand l’officier d’ordonnance, entendant du bruit et des cris d’appel au secours, pénétra dans la chambre, il trouva son chef étendu sous le lit et tremblant de tous ses membres. Le lendemain matin, le général parcourut les diverses pièces du château, et, dans la salle des portraits, apercevant celui de la Dame blanche, (peinte, habillée de noir avec une collerette et une capuche blanches), il s’écria tout à coup, la montrant du doigt :

« La voilà! La voilà, celle qui m’est apparue! »

Le général d’Espagne quitta le château le jour même. Quelques semaines plus lard, il tombait mortellement frappé, le 21 mai 1809, à la bataille  d’Aspern (Essling).

Une autre légende, très répandue en Allemagne, veut que la Dame blanche ait également apparu à Napoléon 1er, durant son séjour à Bayreuth. La première fois, ce fut, dit-on, le 12 mai 1812, alors que l’empereur allait entreprendre la campagne de Russie. Il était logé dans ce qu’on appelait le nouveau château. Les histoires concernant la Weisse Frau circulaient, semble-l-il, dans l’armée française, car un courrier spécial avait été envoyé à l’avance d’Aschaffenburg avec mission de veiller à ce que l’empereur ne fût pas logé clans l’appartement où l’on avait antérieurement signalé les visites nocturnes du spectre. Dès son arrivée à Bayreuth, Napoléon fit demander le comte de Munster et s’enquit de lui si on avait exécuté ses ordres au sujet de son logement.

L’empereur vit-il ou ne vit-il pas la Dame blanche ? C’est ce qu’on ne saurait affirmer. Tou- jours est-il que le lendemain, juste au moment de de son départ, à ce que prétendent les historiens, Napoléon, très pâle et très agité, ne cessait de s’écrier :

« Ah ! ce château ! ce maudit château ! »

En même temps, il jurait aux officiers de son entourage que jamais plus il n’y remettrait les pieds.

En août 1813, Napoléon revint à Bayreuth, et, bien que des appartements eussent été préparés au château pour le recevoir, ilrefusa de s’y rendre et alla loger dans une maison éloignée de ce lieu « hanté par les esprits ».

Recherches historiques et explications plausibles des soi-disant apparitions du fantôme.

Dans la plupart des cas précités, celui qui aurait voulu aller au fond des choses, aurait probablement trouvé, sous les voiles de la prétendue Dame blanche, des éléments un peu plus substantiels que ceux qui sont réputés constituer la subtile essence des fantômes.

L’historien Jules de Minutoli, à propos des mystérieuses apparitions de la Weisse Frau à Bayreuth, à partir de 1486, fait cette curieuse remarque, que le spectre apparaissait généralement « quand il semblait aux chevaliers et aux fonctionnaires qu’il était temps de quitter la triste ville de Bayreuth pour aller reprendre la vie gaie et active, de la cour ».

Le même historien nous raconte qu’en 1540, le margrave Albrecht vit la Dame blanche, mais que, ne voulant point être dupe, il alla aux renseignements. Ayant appris que le fantôme avait pour habitude de faire une ronde la nuit, à travers certains appartements du château, il se mit aux aguets, se précipita sur lui au moment de son passage et le jeta au bas de l’escalier. Le lendemain, on lui dit qu’une personne de sa domesticité avait été trouvée morte, gisant au bas de l’escalier, probablement tuée par la Dame blanche.

Vingt ans plus tard, le margrave Georges-Frédéric eut l’idée de reconstruire le château de Plassenbourg; la chose ne plaisait pas beaucoup, paraît-il, à certaines personnes de son entourage. Or, il se trouva que, fort à propos, la Weisse Frau fit à ce moment un tel tapage nocturne, que le margrave se le tint pour dit et renonça à son projet.

Falkenslein rapporte que le margrave Erdmann Philipp, de Brandebourg, qui avait su s’attirer de terribles inimitiés dans son entourage, vit un jour, en 1677, la Dame blanche au château de Bayreuth. En entrant dans son appartement, il la trouva assise dans son propre fauteuil à lui ; il en éprouva un tel saisissement, qu’il fut pris de tremblements nerveux et mourut de frayeur deux jours après.

La Dame blanche à Berlin.

C’est le 1er janvier 1598 qu’eut lieu à Berlin, dit-on, la première apparition de la Dame blanche des Hohenzollern; huit jours après la visite du spectre, l’électeur Jean-Sigismond mourait.

En 1619, le 1er décembre, nouvelle apparition à Berlin du visiteur nocturne, suivie, trois semaines plus tard, de la mort d’un autre électeur. En 1667, la Dame blanche est aperçue derechef, et, quelques jours-après, meurt la princesse Louise-Henriette. De même, en 1668, on signale une nouvelle apparition quelques heures à peine avant la mort du grand-électeur. Mais nous n’en finirions point, si nous voulions relater toutes les apparitions recueillies par les légendes locales et dont le récit a été répandu en Allemagne.

Portrait de la Dame blanche.

L’une des plus curieuses apparitions, à coup sûr, est celle qui est placée par les historiens de la légende en 1799, et qui aurait eu pour témoin un des mousquetaires de garde au château de Berlin.

Ledit mousquetaire a raconté comme suit la série de ses impressions : il entendit d’abord un bruit en tout semblable à celui du vent soufflant à travers les feuilles mortes. Puis de la muraille se dégagea soudain un grand fantôme blanc, d’apparence et d’allure féminine, la figure allongée, la physionomie calme, ainsi que l’attitude, une épaisse chevelure, noire comme le jais, retombant sur ses épaules; autour de son cou, brillait un double collier de perles avec des ornements d’or et des pierres précieuses; dans sa main droite, le fantôme tenait un sceptre d’ivoire , et sur sa poitrine, à gauche, on voyait nettement en relief un coeur rouge-sang sur lequel étaient inscrits des caractères mystérieux jetant l’éclat du feu.

Le brave mousquetaire a même laissé un dessin grossier représentant, aussi naïvement qu’il pouvait le faire, la Dame blanche telle qu’il a cru la voir. Ce dessin a été placé comme frontispice d’une brochure écrite ou dictée par lui sur la Weisse Frau, avec le titre suivant : « Apparition de la Dame blanche au château de Berlin et remarquables prophéties faites par elle dans la nuit du 31 mars au 1er avril de l’an 1799, racontées par un mousquetaire qui était de garde au château en cette même nuit. »

Scepticisme de l’historien de la Dame blanche.

L’historien Julius de Minutoli, tout en consignant tous les faits relatifs à la légende de la Dame blanche, a paru s’attacher à diminuer autant que possible la créance qu’on pouvait avoir dans la réalité des soi-disant apparitions du spectre. A propos des nombreuses visites nocturnes de la Weisse Frau, qui effrayèrent tant les Berlinois de 1799 à 1802, dit-il, on s’aperçut en maintes circonstances qu’on avait été la dupe de véritables hallucinations. C’est ainsi que ce qu’on prenait pour le fantôme des Hohenzollern s’est trouvé être tantôt un rideau ou un tapis flottant au vent, tantôt une jupe ou un manteau, tantôt même un simple mouchoir. Une autre fois, on reconnut que ce qu’on supposait être le fantôme errant le long d’une tour dominant la Sprée, était tout bonnement le reflet de la lune qui miroitait sur les eaux du fleuve.

Un soir, le lieutenant de W… rencontra la « Dame blanche » dans un des corridors du château : c’était une jeune dame de la cour qui, à cette heure de nuit, aurait dû se trouver dans son alcôve.

Le même Minutoli rappelle également l’aventure du spectre rencontré au château en 1850. La sentinelle qui le vit passer lui envoya sa baïonnette au travers de ses voiles flottants. Le spectre, apparemment touché au vif, poussa un cri plaintif.

Au mois de mai suivant, un sous-officier fut terrifié en apercevant distinctement la Dame blanche qui se promenait lentement et silencieusement autour de la fontaine, dans la cour du palais. Or, le lendemain, on apprit que la prétendue Weisse Frau n’était autre qu’une vieille et respectable cuisinière, sourde-muette, connue précisément sous le nom de Die schwarze Mine (la noire Mine), qui avait quitté sa cuisine « en négligé » afin d’aller se rafraîchir au serein de la nuit.

Une des dernières apparitions de la Dame blanche dans l’Europe centrale a eu lieu en 1873. Cette fois, ce n’était plus à Berlin, mais à Vienne. La présence réelle de la Weisse Frau sous les espèces d’un fantôme fut encore mise en discussion. Le bruit courut, en effet, à l’époque, que la sentinelle à laquelle apparut ledit fantôme essaya l’effet de sa baïonnette sur la forme blanche. Le lendemain de l’apparition, on chuchotait au palais impérial que quelqu’un avait été mystérieusement blessé la nuit précédente. Et c’était, en effet, une dame appartenant à la maison de l’impératrice.

On le voit, quand on presse un peu les légendes qui ont été mises en circulation sur la Dame blanche, il n’est pas difficile de découvrir que des faits bien naturels ont donné lieu à ces récits d’esprits errants. Malgré toutes les explications fournies, l’histoire de la Dame blanche des Hohenzollern n’en est pas moins toujours vivante dans l’esprit des populations germaniques, et ce n’est pas sans une secrète terreur, comme il a été dit en commençant, que les paysans se racontent que, depuis plusieurs mois, la « Dame » a été aperçue dans les châteaux de la famille impériale. Malgré le silence observé sur ce point par les feuilles allemandes, la légende fait son chemin, et l’on se dit que le quatrième centenaire de la première apparition de la Weisse Frau sera marqué par quelque événement de grave importance pour la destinée des Hohenzollern.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1886.

4 réflexions au sujet de « La dame blanche des Hohenzollern »

    fanfan la rêveuse a dit:
    juillet 22, 2014 à 7:11

    Bonne journée Gavroche !

    Aimé par 1 personne

    francefougere a dit:
    novembre 18, 2015 à 7:30

    Je me demande si Paul Morand n’a pas écrit un livre avec ce titre.

    Aimé par 1 personne

      gavroche a répondu:
      novembre 18, 2015 à 7:37

      « La dame blanche des Habsbourg. » ?

      J'aime

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