L’effroyable messe de Charles IX

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Catherine-de-Medicis_Cosme-Ruggieri

Perdue au fin fond du Marais, la petite ruelle Sourdis, qui a gardé jusqu’à nos jours ses bornes et son ruisseau, abritait du temps des guerres de religion des ateliers d’artisans et de fondeurs. L’un d’eux est occupé par un fondeur de cloches allemand, venu à prix d’or de Maxence.

Personne ne l’a vu, ce fondeur, qui habite l’atelier et n’en sort jamais. Il reçoit ses ordres d’un petit homme toujours habillé de noir et qui est d’une laideur phénoménale avec sa barbichette et son nez démesuré, encore plus pointu que camus, et qui dénote, outre la malice, des origines méditerranéennes …

Tous les jours, un carrosse dépose à l’entrée de la ruelle le petit homme noir. Dans ses chausses rondes à l’italienne, coiffé d’un éternel bourrelet de feutre, il se dépêche de refermer la porte derrière lui: en fait, il y a six mois maintenant que le fondeur d’outre-Rhin n’a pas mis le nez dehors. A l’intérieur, son œuvre prend forme. Il s’agit de trois statues dont il a d’abord fait le moule d’après trois portraits en pied des chefs huguenots de France: Condé, Coligny et d’Andelot. Hier, il a cassé les moules après y avoir coulé l’airain et depuis des heures il finit d’ébarber le bronze pour rendre les statues lisses et brillantes. Maintenant, elles sont alignées là, au fond de l’atelier, grandeur nature et prêtes à être enlevées. Mais le fondeur qui a travaillé sans nulle aide (c’était la clause essentielle de son contrat) n’a pas encore terminé tout à fait son ouvrage …

Voici qu’il les couche, ces statues, sur un établi et qu’il les serre dans des étaux. Puis (l’isolement l’aurait-il rendu fou ?) il se met à forer des trous en divers endroits du métal, les jointures et la poitrine notamment. Des trous qui ont le diamètre de vis en acier qu’il a conçues. Il vérifie une dernière fois qu’elles s’adaptent bien aux trous et puis, l’air infiniment las, il boucle son sac et attend.

Le petit homme est revenu et inspecte attentivement son travail. Puis il lui compte trente doubles ducats d’or, le prend amicalement par les épaules et le conduit vers la porte. Là, il s’efface pour laisser passer l’homme. Celui-ci n’a pas fait trois pas dans la venelle qu’il tombe, le dos percé d’une dizaine de coups d’épée.

La figure du petit homme noir n’a même pas tressailli. Il revient lentement vers les statues, tire de sa poche un livre écrit en caractères hébraïques  et, regardant fixement l’effigie de Condé, se met à psalmodier des invocations, en serrant lentement, très lentement les vis …

Côme Ruggieri
Côme Ruggieri

C’est ce qu’on appelle un « envoûtement d’airain », et le petit homme qui est à l’œuvre est l’astrologue favori de Catherine de Médicis. Il se nomme Cosme Ruggieri et est le fils du médecin de Laurent le Magnifique, un des plus grands savants de la Renaissance italienne. Sans cesse en butte aux divisions religieuses de ses sujets, la régente, qui vient de signer la paix précaire de Saint-Germain, estime redoutable l’influence de Coligny sur son fils Charles IX. L’aventurier florentin a offert de l’en débarrasser magiquement. Quinze ans avant ces faits déjà, en 1655, il a prédit à la reine la mort de son époux Henri II dans le fameux tournoi des Tournelles, et Catherine, qui est de plus en plus adonnée aux superstitions et n’entreprend rien sans recourir à ses augures, a accepté. Ce n’est pas qu’elle croit sans réserve à ces sortilèges et elle sait que rien n’est possible sans cette chance qui lui a souvent souri, aidée il est vrai par un usage « très Médicis » du poison …

L’envoûtement d’airain a-t-il réussi ? Quelques mois plus tard, Condé tombe de cheval à la bataille de Jarnac et est lâchement abattu par Montesquiou, un gentilhomme de la garde royale. D’Andelot, le frère de l’amiral de Coligny, le suit quelques mois plus tard, expédié par une mauvaise tisane. Pourtant, les médecins qui pratiquent l’autopsie des deux corps sont formels: sur la poitrine, les cuisses et les articulations des bras, les deux hommes portent des stigmates très nets. Quand à Coligny, il tombe gravement malade mais résistera encore trois ans, jusqu’à ce que le couteau de l’Allemand Besme, homme de main des Guises, l’abatte, avec les milliers d’autres victimes de la Saint-Barthélemy.

Massacre de la Saint-Barthélemy
Massacre de la Saint-Barthélemy

« Tant plus de morts, tant moins d’ennemis ! » commente Catherine de Médicis, tout en se désolant que le massacre ait aussi fait une victime inattendue: son propre fils Charles IX. A vingt-quatre ans, il a l’air d’un vieillard, dont les crachements de sang augmentent chaque fois que défilent dans son cerveau égaré les horribles images du massacre. Il sait que son frère, le duc d’Alençon, n’attend que sa mort pour s’emparer du trône. Contre Catherine et le roi, il a même formé un parti, « les Malcontents « , qui réprouve la Saint-Barthélemy et veut prendre des mesures d’apaisement.

Pas brillant non plus, pourtant, le duc d’Alençon, surtout préoccupé de coiffer la couronne, fût-ce au prix de la mort de son frère. Mais l’implacable Catherine veille. Elle découvre un complot, fomenté par deux amis intimes du duc, le comte de La Môle, amant de Marguerite de Navarre, la spirituelle et nymphomane « Reine Margot « , fille de Catherine et future femme d’Henri IV, et un noble piémontais, Annibal Coconas. On arrête les conjurés et on découvre une correspondance qui prouve que Ruggieri est non seulement au courant de tout, mais qu’il a encore trempé dans l’affaire en préparant des petites statuettes de cire percées d’épingles … L’une d’elles ressemble d’une manière frappante à Charles IX: elle est percée au niveau du cœur d’un clou acéré. Ainsi Ruggieri, qu’elle comble de ses bienfaits, jusqu’à mettre à sa disposition le château de Chaumont où il engloutit des sommes énormes à la recherche de l’or alchimique, prépare des envoûtements contre elle et son malheureux fils !

Catherine de Médicis
Catherine de Médicis

Le mage florentin est une canaille, mais non pas une poule mouillée … Atrocement torturé, il n’avoue rien. Et il sait que la reine est bien trop superstitieuse pour oser le mettre à mort. Pour la forme, on l’envoie quand même faire un séjour  aux galères. Ruggieri n’ira pas plus loin que la maison de l’amiral d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur la rade de Marseille. Il y vivra comme un coq en pâte pendant quelques mois, y faisant un fructueux commerce d’horoscopes. Coconas et La Môle auront moins de chance: ils seront écartelés à quatre chevaux et les morceaux des corps cloués aux portes de Paris. Voilà donc les coupables punis. Mais pour autant la santé de Charles IX ne s’améliore pas. Pour conjurer l’acharnement du mauvais sort, Catherine de Médicis gracie Ruggieri et le fait revenir auprès d’elle. Nous sommes alors au printemps de 1574, et c’est cette année-là qu’a lieu une des plus effroyables scènes de magie noire de l’histoire.

Entre les frères qui l’assiègent et les factions qui l’oppriment, quel va être le sort du jeune monarque ? Sa mère doit-elle renoncer à toute autorité sur le royaume ? Il faut le savoir, car le complot est partout et les troubles qui agitent le royaume exigent que l’on mise sûrement et sans délai sur l’avenir. Alors Ruggieri décide la reine, pour qui l’intérêt de sa dynastie passe avant tout, à la plus sombre des cérémonies divinatoires, la cérémonie de la tête qui parle …

Charles IX
Charles IX

C’est la nuit du 28 mai 1574. Nous sommes à Vincennes dans l’une des neuf tours du château, celle qu’on appelle encore aujourd’hui la tour du Diable. La reine est là, avec deux intimes et son fils qui, le souffle court, délire de fièvre et tient à peine debout. On a dressé un autel couvert d’un drap noir. Une statue, drapée dans un triple voile noir, représente la mère des Ténèbres, la déesse des suicides et des démences, divinité pour laquelle on va servir la messe. Des chandelles noires, elles aussi, éclairent cet autel sur lequel est posé un calice d’ébène, rempli de sang coagulé et de deux hosties, l’une blanche, l’autre noire. L’homme qui va dire cette messe est un moine apostat, converti à la magie.

Alors au milieu de cette lugubre assemblée s’avance un petit garçon de dix ans. C’est un enfant juif volé qu’on a de longue date préparé à la communion. On l’a revêtu d’une robe blanche, il est aussi beau qu’innocent et s’attend à recevoir Dieu. Le magicien commence l’office en plantant sur la table d’autel un long poignard dont le manche représente un serpent, puis il récite des invocations à la Vierge, lance des anathèmes au Dieu des chrétiens, et consacre les hosties à Satan. L’enfant, qui ne sait pas ce qui se passe, joint les mains et ferme les yeux pour recevoir l’hostie blanche sur la langue. Mais à peine a-t-il communié qu’un des aides du prêtre infernal lui enfonce une dague dans le cou. Puis c’est le choc sourd d’une épée qui résonne sur la pierre d’autel: l’enfant vient d’être décapité et le mage brandit cette pauvre petite tête innocente et la pose sur l’hostie noire dans une grande patère d’argent …

Charles IX mourant dans les bras de sa nourrice
Charles IX mourant dans les bras de sa nourrice

On a prévenu le jeune souverain. C’est à cet instant précis qu’il doit se pencher et poser une question à la tête. La tête lui répondra, et lui dévoilera tout l’avenir.

Tremblant, ce prince dénaturé s’approche et pose sa question d’une voix inintelligible. On attend. Effroyable silence. Enfin, un soupir s’exhale des lèvres mortes de l’enfant et on croit entendre que ce soupir signifie:  » J’y suis forcé ! … J’y suis forcé !  » C’est tout. Puis le bruit d’un corps qui s’écroule. C’est le roi, déjà agonisant, qui vient de s’évanouir. On lui impose les sels, on le ranime. Il se débat et pousse des hurlements effroyables: « Qu’on éloigne cette chose de moi ! Qu’on éloigne cette chose de moi ! … »

On le ramène en toute hâte dans sa chambre. Il délire maintenant, il crache du sang, il voit du sang partout, il s’enfonce dans un fleuve de sang. Il passe ainsi deux jours de terreur hallucinée puis meurt le 30 mai. Il avait à peine vingt-cinq ans. A l’autopsie, on vit que son cœur était tout racorni, comme s’il avait été exposé longuement à l’action d’un feu …

« Histoires fantastiques »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1983.
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5 réflexions au sujet de « L’effroyable messe de Charles IX »

    Éric G. Delfosse a dit:
    juillet 23, 2014 à 8:20

    Hé bé dites donc, il s’en est passé, des choses « pas catholiques », jadis…

    😕

    Aimé par 2 personnes

    gavroche60 a répondu:
    juillet 23, 2014 à 8:46

    Ca les occupait un peu … 🙄

    J'aime

    chartedefontevrault a dit:
    août 3, 2014 à 8:39

    C’est que tout n’est peut-être pas à prendre au pied de la lettre dans ces horribles histoires ; tandis que dans le récit des massacres révolutionnaires de septembre 1792 … si !

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    août 25, 2014 à 5:24

    Il avait donc bien là tous les signes d’un empoisonnement lent, dont les signes sont des délires mentaux exprimés de façon obsessionnels et énigmatique du genre: entendus dans un cas récent: ‘Tirez moi les vers’..&bis &bis..
    (Verts ou verres? venus d’un jeu d’argent ou d’une boisson maléfique.?…)
    Ce sont sur ces derniers mots que le souffrant disparut.
    [ci-dessus: « j’y suis forcé »]-Par qui? et à quoi?- si quelqu’un connaît la réponse…

    Aimé par 1 personne

    Un AVIS : Petit blog avisé?? a dit:
    décembre 30, 2014 à 8:11

    Ils savaient s’amuser 😮 😉

    Aimé par 1 personne

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