L’étrange vision de Denis Saurat

Publié le Mis à jour le

Denis_Saurat

Le 31 janvier 1939, l’écrivain Denis Saurat était couché. Grippé, fiévreux, il avait pris deux grains de quinine vers onze heures du soir. Avant de s’endormir, dans cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil, quand la conscience est encore parfaitement claire, il eut soudain une curieuse vision :

Deux jeunes officiers en uniforme bleu marine se penchaient sur une table où se trouvait étalée une assez grande carte. Ils regardaient attentivement cette carte et paraissaient très satisfaits.

Denis Saurat eut alors l’impression qu’il se dédoublait. Tout en étant témoin de la scène, il s’identifiait en partie avec l’un des officiers, le plus jeune. C’est ainsi qu’il sut que les deux hommes avaient reçu l’ordre de faire tous les préparatifs nécessaires pour un passage de troupes à travers un pays qu’ils ne connaissaient pas, et qu’ils étaient heureux d’avoir mis la main sur cette carte.

Ce dédoublement qui le faisait vivre à la fois dans un passé non précisé et le 31 janvier 1939, lui permettait de voir les deux officiers et de connaître en même temps ce que pensait le plus jeune. Il sut ainsi que ces militaires ne dirigeaient pas une opération de guerre, mais un mouvement de troupes en temps de paix. Ils n’étaient pas d’un grade très élevé: lieutenant ou capitaine tout au plus. Denis Saurat compris qu’ils devaient préparer la manœuvre sur le papier et soumettre leur travail à une autorité supérieure.

Ils étaient, pour le moment, fort intéressés par le cours d’une rivière qui coulait du nord au sud. Denis Saurat remarqua que cette rivière commençait, au nord, par deux cours d’eau en forme de fourche, et recevait, sur la rive droite, deux affluents principaux. Il remarqua également que le second affluent vers le sud en avait lui-même un sur la rive droite. Les deux officiers cherchaient, semble-t-il, à éviter le plus possible les traversées de la rivière, s’efforçant de ne pas concentrer de troupes entre l’affluent du sud et son sous-affluent. La carte, qui était extrêmement détaillée, leur permettait de préparer avec minutie toutes leurs opérations. Denis Saurat, qui suivait avec soin leurs moindres gestes, pensa qu’ils ne pensaient pas à diriger leurs troupes à travers les deux cours d’eau du nord.

Tout en observant la scène qui continuait de se dérouler devant ses yeux mi-clos, l’écrivain se tint alors le raisonnement suivant:

« La carte que je vois en ce moment m’est parfaitement inconnue. Quelle preuve merveilleuse si je pouvais identifier les rivières ! Cela apporterait la preuve absolue de perception d’événements antérieurs à ma naissance; quel dommage que je ne puisse me lever et noter tout ceci; car j’attraperais un rhume pire que celui que j’ai déjà. Je vais donc dormir et, comme d’habitude, demain matin j’aurai tout oublié. Bah ! de toute façon, je ne fusse sans doute pas parvenu à identifier le système fluvial…»

Sur ce, il s’endormit. Mais le lendemain, à son grand ébahissement, il se rappelait parfaitement la carte. Comme il devait rester au lit toute la journée et n’avait rien d’autre à faire, il résolut d’essayer d’identifier la rivière.

« J’étais sûr, écrira-t-il plus tard, qu’elle existait. Si j’avais la chance de découvrir son nom et sa situation, j’aurais réussi l’observation d’un phénomène de vision réelle. »

Tout d’abord, il dessina la carte au mieux de ses possibilités et la montra à sa fille, afin d’avoir un témoin.

Regarde bien ce croquis, lui dit-il. Et maintenant, cours à la bibliothèque me chercher un atlas.

Quand elle fut partie, il réfléchit.

« J’étais parfaitement éveillé, écrira-t-il, en ce matin du 1er février 1939, en pleine possession du souvenir de la vision, mais n’étais plus, en aucune manière, identifié avec le jeune officier. Le premier fait qui me frappait maintenant, c’est que la carte que j’avais vue la veille était excellente, et non pas un de ces croquis du XVIIème ou XVIIIème siècle, plus pittoresques que précis. C’était, à sa façon, une carte scientifique: sans aucun doute, une carte du début du XIXème siècle. »

Le second fait qui lui apparut fut qu’il n’y avait pas de chemins de fer sur la carte; et que, dans la conscience des jeunes officiers, les chemins de fer n’existaient pas. Leur problème était un problème de routes, et comme ils ne regrettaient pas l’absence des chemins de fer, Denis Saurat en conclut que ceux-ci n’étaient pas encore inventés à l’époque. Ces deux faits semblaient désigner (et cela correspondait aux uniformes) une époque de l’époque napoléonienne; mais, détail assez curieux, une période de paix.

De plus, il ne s’agissait pas d’une opération importante, mais d’un mouvement réduit, préparé par de jeunes officiers. Pour prendre un point de départ, l’écrivain essaya de concentrer sa pensée sur les fleuves coulant du nord au sud auprès desquels Napoléon avait livré des batailles. Il se rendit bientôt compte qu’il n’y en avait pas beaucoup en Europe. La Saône et le Rhône lui vinrent d’abord à l’esprit; mais, de toute évidence, ils étaient sans rapport avec les faits. Puis il pensa à Ulm, une des grandes victoires de Napoléon. Un coup d’œil sur l’atlas apporté par sa fille lui montra qu’aucune rivière aux environs d’Ulm ne coulait du nord au sud.

Il commençait à penser que la recherche était désespérée quand son regard, suivant le cours du Danube, atteignit Ratisbonne. Aussitôt, le dessin de son cours d’eau lui apparut nettement. Et il reconnut tous les détails de la carte: la fourche au nord, les deux affluents de la rive droite et le sous-affluent du cours d’eau le plus méridional. La carte qu’il avait vue était plus grande, plus détaillée que celle qu’il avait maintenant sous les yeux, mais elle concernait la même région, c’est-à-dire un pays allant du Fichtel Gebirge à Tatisbonne. Là, il put voir pourquoi les deux jeunes officiers ne songeaient pas à faire traverser aux troupes la fourche septentrionale: cette région était celle des hautes montagnes du Boehmer Wald. La rivière était la Naab.

« Mon grossier croquis du matin, écrira-t-il, n’était donc pas si mauvais pour un œil et une main inexpérimentés; le système du fleuve était parfaitement reconnaissable, même sur mon croquis. J’avais donc prouvé que ma vision était une vision réelle, puisqu’elle m’avait donné un dessin de quelque chose qui existait en réalité et que je n’avais jamais vu. »

Restait l’aspect historique de la vision. A quel événement se rapportait la scène qu’il avait vue ?

Denis Saurat se souvint que les deux officiers, d’après ce qu’il avait  » perçu « , n’étaient liés à aucune campagne, à aucune bataille. Il lui vint alors à l’esprit qu’il avait pu être le témoin d’une scène d’occupation militaire faite en exécution d’un traité. Il dépêcha donc de nouveau sa fille à la bibliothèque en lui demandant de lui rapporter une histoire diplomatique de Napoléon. Lorsqu’il eut l’ouvrage, il étudia attentivement tous les traités. Il arriva bientôt à celui de Tilsitt et découvrit qu’aux termes de ce traité, Napoléon avait obtenu le droit d’occuper militairement le sud de l’Allemagne, et que les troupes de ses alliés, la Confédération du Rhin, avaient avancé jusqu’à la forêt de Bohême, et précisément au Fichtel  Gebirge.

L’opération avait été exécutée par les troupes allemandes de Rhénanie, mais dirigée par des gradés français.

Denis Saurat comprit alors que les deux jeunes officiers de sa vision avaient pour mission de surveiller les passages de troupes jusqu’à la Naab, à l’est de laquelle, vraisemblablement, d’autres officiers prenaient le relais.

Il avait donc été témoin, dans sa vision, en 1939, d’une scène qui s’était déroulée en 1808…

« Nouvelles histoires magiques »  G. Breton & L. Pauwels, Albin Michel, 1978.

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Une réflexion au sujet de « L’étrange vision de Denis Saurat »

    Éric G. Delfosse a dit:
    juillet 30, 2014 à 5:55

    La machine à remonter le temps existe : notre cerveau !
    Mais apparemment, elle ne sert qu’à voyager (dans un sens ou dans l’autre) en pensées, pas physiquement…
    Dommage…

    Aimé par 1 personne

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