Un tableau inachevé de Rubens

Publié le Mis à jour le

Rubens

Au moment où il était dans toute la force de l’âge et dans tout l’éclat de sa gloire, Rubens fit un second voyage en Italie, afin de contempler de nouveau les chefs-d’oeuvre de l’école italienne. Pendant ce voyage, il s’arrêta quelques-semaines à Florence, ville pour laquelle il avait une prédilection particulière à cause de ses magnifiques monuments et surtout à cause des richesses artistiques qui y sont accumulées.

Levé de bonne heure, Rubens se mettait aussitôt à l’ouvrage, puis il allait faire une promenade dans les rues qui lui offraient des sujets d’étude nombreux et intéressants.  Un jour qu’il se rendait sur la place du marché pour y examiner de près les costumes pittoresques et les superbes types des gens de la campagne, son oreille fut frappée par les sons discordants d’une bruyante musique. Il lève les yeux et aperçoit sur des toiles grossièrement peintes des animaux féroces représentés dans les attitudes les plus bizarres. C’était la ménagerie du célèbre dompteur Torribio qui venait s’offrir à la curiosité et à l’admiration des Florentins. La musique avait pour mission d’attirer la foule; les toiles étaient destinées à donner aux goûts des merveilles étalées à l’intérieur.

Rubens suivit le public et entra dans la ménagerie. Il ne regretta pas sa détermination. Ces animaux divers, avec leurs formes, leurs couleurs, leurs mouvements, excitèrent au plus haut point la curiosité de l’artiste. Mais ce qui l’intéressa surtout, ce fut un superbe lion couché nonchalamment dans sa cage, les yeux somnolents, appuyant sur ses pattes allongées sa tête puissante et bâillant avec toute la majesté d’un sultan qui s’ennuie.

Rubens, vivement impressionné, ne pouvait s’arracher à ce spectacle. Il restait là immobile, en contemplation devant le magnifique animal. Torribio, flatté de l’admiration du peintre, s’approche, et, afin de présenter son sujet dans tous ses avantages, il touche légèrement le museau du lion avec sa baguette de fer.

Allons, paresseux, lui dit-il, debout ! fais voir aux personnes qui te font l’honneur d’une visite comme tu es beau !

Le lion pousse un sourd grognement, s’étire paresseusement les membres et se lève avec l’air maussade d’un grand personnage ennuyé d’être dérangé dans sa rêverie.

N’est-ce pas qu’il est beau ? dit le maître de la ménagerie à Rubens. N’est-ce pas qu’on en voit rarement de cette taille et de cette force ? Cet animal, monsieur, vient du Sahara. Des Arabes l’ont enlevé alors qu’il était encore tout petit. Aussi l’avons-nous appelé le fils du désert. Çroiriez-vous qu’à l’âge de 8 mois j’en ai refusé 12 000 francs ?

Je regrette, monsieur, répondit Rubens qui, plongé dans ses réflexions, n’écoutait pas le boniment du maître, je regrette que vous l’ayez dérangé. Il était si beau dans son attitude paresseuse ! Son bâillement surtout était merveilleux. Il présentait dans le rictus de sa gueule des détails curieux et intéressants pour un peintre.

Vous êtes peintre, monsieur ?

Oui, et je donnerais bien vingt sous d’or pour pouvoir le représenter dans la pose où je l’ai vu d’abord.

Vingt sous d’or ! pensa Torribio, c’est une somme respectable.

Puis il ajouta tout haut:

Votre désir, monsieur, peut être satisfait.

Cela me paraît difficile : car je ne puis venir m’installer ici pour faire son portrait et je n’arriverai jamais à reproduire de mémoire le tableau que j’ai vu.

On pourrait porter le lion dans votre atelier, s’il est assez vaste pour le contenir avec sa cage.

En effet, c’est un moyen auquel je n’avais pas pensé. Mais comment lui faire prendre la pose que je désire ? Comment le tenir immobile ? Comment surtout lui faire reproduire à volonté ce merveilleux bâillement qui pique si fort ma curiosité ?

Ceci est mon affaire. Je fais de mes animaux tout ce que je veux, ils m’obéissent au doigt et à l’oeil. Ce soir donc, si vous le voulez bien, nous transporterons l’animal à votre domicile. Jacopo ira le soigner et lui donner à manger. Et moi, lorsque vous voudrez travailler à son portrait, je me rendrai chez vous et lui ferai prendre la pose que vous désirez.

-— C’est entendu.

Aux vingt sous d’or promis, j’espère que votre seigneurie voudra bien ajouter dix autres sous pour mon dérangement et qu’elle n’oubliera pas Jacopo.

Si je suis content, vous aurez lieu aussi d’être satisfait.

Le soir même, selon ce qui était convenu, le fils du désert fut transporté dans l’atelier de Rubens. Le lion était enfermé dans une cage à double compartiment, ce qui permettait à Jacopo de nettoyer matin et soir la place où l’animal se tenait ordinairement.

Lion-Rubens

Le lendemain, dès le point du jour, le peintre impatient de commencer son tableau avait disposé sur un chevalet une toile d’assez vaste dimension et préparé ses couleurs et ses pinceaux. Le lion le regardait d’un air indifférent; il semblait se demander à quoi pouvait s’occuper ce particulier qui s’agitait devant lui, au lieu de se coucher et de dormir comme doit faire tout honnête animal lorsqu’il n’est pas poussé par la faim.

Puis, trouvant sans doute que ce manège n’était pas digne de son attention, il s’étendit dans sa cage et tourna irrévérencieusement le dos à son hôte. Rubens chercha bien à le faire changer d’altitude; mais un rugissement profond avertit le peintre que la bête n’était pas disposée à se prêter à ses caprices. Il fallut donc attendre l’arrivée de Torribio pour se mettre à l’ouvrage.

Celui-ci ne se fit pas attendre. Lui-même du reste était impatient de savoir comment son lion s’était comporté dans son nouveau logis.

Je suis prêt à commencer, lui dit Rubens à son arrivée, mais il faut pour cela que l’animal prenne la position qu’il avait hier quand je l’ai vu.

C’est facile, dit le dompteur, vous allez voir comme il est doux et obéissant.

Torribio en effet entre dans la cage du lion qui paraît l’accueillir avec des marques de satisfaction. Après quelques caresses et de douces paroles d’encouragement, le dompteur le fait coucher sur le ventre les pattes étendues en avant.

— C’est bien, dit Rubens, je vais prendre l’esquisse ; mais il faudrait qu’il recommençât son bâillement. J’y tiens beaucoup. Ce sera la partie la plus intéressante du tableau.

Le lion, comme s’il eût compris les paroles du peintre, se mit à bâiller à pleine gueule.

Qu’il est beau ainsi ! murmura Rubens. Malheureusement son bâillement ne dure pas assez longtemps. Je n’ai pas le temps de le prendre.

Nous allons le lui faire recommencer, répondit le dompteur.

Afin d’obtenir de nouveaux bâillements, il se mit à le chatouiller doucement sous la mâchoire inférieure. Ces chatouillements plaisaient sans doute à la bête, car elle se mit à regarder doucement son maître et à ouvrir démesurément les mâchoires.

Bravo ! s’écria Rubens, encore quelques instants et j’aurai fini, j’espère

Pendant quelques minutes les choses allèrent à souhait. Le lion sollicité par les caresses de Torribio continuait ses bâillements et le peintre travaillait avec la plus grande ardeur à le fixer sur la toile. Pour ne pas fatiguer le sujet, on termina rapidement la première séance.

Rubens était content de son oeuvre et ne regrettait pas la grosse somme qu’il avait promise à Torribio. Le lendemain l’on se remit au travail. Le lion montrait une parfaite docilité. On aurait dit qu’il avait posé toute sa vie. Pourtant, après quelques instants, les bâillements du lion furent moins réguliers et moins prolongés. Agacé sans doute par les chatouillements du dompteur, il se montrait un peu nerveux. Il agitait la queue et dressait les oreilles.

Rubens, tout à son oeuvre, ne remarquait pas ces petits changements dans l’attitude de l’animal. Torribio, de son côté, sûr de son influence sur son pensionnaire, cherchait à le calmer en lui parlant doucement. Bientôt le lion fit entendre de sourds grognements qui furent suivis d’un épouvantable rugissement. Le dompteur, pour le rappeler à l’obéissance, lui appliqua sur la tête une sévère correction. Torribio, craignant que les choses ne tournassent au tragique, sortit prudemment de la cage.

Rubens que cette scène avait vivement ému déclara au dompteur qu’il cessait ses séances. Il fit bien. Deux jours après, Torribio était mis en pièces par son lion révolté.

Le tableau de Rubens n’a pas été achevé.

 «  Le Petit Français illustré  »     Lecadet, Paris, 1903.

Publicités

Une réflexion au sujet de « Un tableau inachevé de Rubens »

    Maître Renard a dit:
    février 9, 2017 à 6:25

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s