Les obsèques d’un tzigane en Alsace

Publié le Mis à jour le

tziganes
Laura Knight

Jeudi, le 29 juin 1933 a marqué dans les annales du village de Kaltenhouse (Bas-Rhin), autrement si paisible, sur lequel un vent romanesque a soufflé durant quelques heures.

Comme par enchantement, un second village est surgi durant la nuit sur la grand’route conduisant à Haguenau. Il arriva sur des roues… il se composait de baraques de tziganes.
De petits enfants aux regards curieux, aux têtes frisées et aux cheveux entremêlés comme ceux des Méduses, regardaient par les petites fenêtres, des femmes à l’allure alerte, au front soucieux, au teint bronzé et aux yeux étincelants marchaient à côté des maisons roulantes.
Toutefois ce nouveau village était plus silencieux que de coutume, car une de ces maisons roulantes était arrivée, la veille, contenant la dépouille mortelle d’un tzigane, d’un de ces tziganes qui, à travers les viscissitudes de la vie et malgré ses goûts vagabonds avait enfin trouvé son repos.
Une famille extrêmement nombreuse regardait comme son chef le vieux Berthold Hoffmann, âgé de 65 ans. Dans sa jeunesse, il comptait plus d’une douzaine de frères et soeurs. Deux de ses frères vivent encore aujourd’hui. Quant aux autres, ils ne sont enfants les représentent en grand nombre, et ce sont eux que les 40, roulottes ont amenés de tous les points cardinaux appelés la plupart par la voix (nullement romantique) du téléphone.
C’est un événement remarquable que de voir de ses propres yeux et d’assister aux préparatifs des obsèques d’un tzigane.
La veille, une douzaine de roulottes s’étaient alignées entre les dernières maisons du village et la lisière d’une forêt de sapins. Près de l’une d’elles, un feu de branchages flambait qu’entretenaient des tziganes : c’était la veillée funèbre du propriétaire de la maison roulante, du vieil Hoffmann, dont la volonté dernière avait été d’être enterré à Kaltenhouse, le village, où l’année précédente, le sympathique curé Kieffer lui avait donné le viatique et auquel des souvenirs intimes, sans doute (vous le verrez, les tziganes ont aussi du cœur) le rattachaient.
Le jour précédant les obsèques, toutes les femmes tziganes se dispersent dans le village pour recueillir des fleurs, surtout des roses (puisque l’événement se passait à la floraison des roses) destinées à parer la couche funèbre du roi des tziganes. Ne s’agissait-il pas de pas de le faire accompagner par les parfums de cette nature qu’il avait tant aimée : par les brises caressantes du printemps, les rayons bienfaisants du soleil d’été, par les souffles capricieux de l’automne ou les vents glacials de l’hiver ? Puis les femmes ornèrent son chapeau de feutre noir, aux larges bords, d’un minuscule bouquet, l’enguirlandèrent de fleurs et de verdure, et les amassèrent sur sa poitrine. C’est ainsi que leur chef devait entreprendre son dernier et éternel voyage.
Le jour des funérailles est arrivé.
Par un ciel couvert, qui semble pleurer, la bière est apportée au milieu des roulottes. Les uns après les autres arrivent : hommes, femmes et enfants. Ils viennent dans une attitude de sympathie et de recueillement lui rendre un dernier hommage et asperger le cercueil d’eau bénite.
M. le curé Kieffer, accompagné de quatre enfants de choeur, commence la cérémonie funèbre.
Des hommes de Kaltenhouse chargent le cercueil sur leurs épaules, car ce serait infliger un grave affront aux tziganes que de leur refuser cet honneur, et le cortège se met lentement en branle, ayant à sa tête, après le clergé, le nouveau roi des tziganes.

tziganes
John Atkinson

Ils sont là environ 45 hommes et 35 femmes : les hommes vêtus de leurs plus beaux habits; les femmes, elles, ont échangé leurs mouchoirs, fichus et tabliers, aux couleurs bariolées, contre des vêtements noirs.
L’une d’elles marche au centre, revêtue d’une jupe de soie plissée, lui tombant sur les genoux : c’est sans doute la compagne du nouveau roi des tziganes. Sur tout le parcours conduisant à l’église les femmes récitent leurs prières à haute voix.
Toute la population de Kaltenhouse, elle aussi, a voulu s’associer à la seconde partie du suprême voyage du père Hoffmann.
La cérémonie liturgique est terminée.
Nous nous retrouvons au cimetière, au bord de la tombe encore béante, sur laquelle chaque homme, en venant s’incliner, a encore tenu à asperger le cercueil d’eau bénite. Quant aux femmes, elles sont restées en dehors du cimetière.
Dans le coin spécialement réservé aux nomades, émergent trois ou quatre croix rongées par le temps, l’herbe et les ronces.
Combien de fois reviendront-ils ces éternels pèlerins errants revoir la tombe du vieux chef qu’ils vénéraient? Rarement … peut-être jamais !
Ils pleurent et se lamentent en entourant une dernière fois la sépulture qui, bientôt, se refermera pour toujours …
Dans l’après-midi qui a suivi l’enterrement, comme le veut le rite tzigane, la roulotte du défunt a été brûlée publiquement avec tout son inventaire.
C’est ainsi qu’opère cette curieuse gilde, dont la patrie n’est nulle part et dont le roi ne repose ici de son dernier sommeil que parce qu’il l’a voulu.
En regardant mélancoliquement ce petit peuple errant, avant qu’il ne se disperse à tous les coins de l’horizon, nous nous adonnons à des réflexions empreintes de la plus profonde sympathie à son égard.
De petits enfants, pieds nus, inconscients et insouciants, nous accostent en nous tendant la main. Par pitié, nous leur donnons. Ils nous quittent avec un sourire reconnaissant sur les lèvres.
Le ciel est chargé de nuages.
Nous apercevons sous l’une des dernières maisons roulantes un marmot, couché sur des chiffons, qui crie à pleins poumons, à vous fendre l’âme. Il est si beau et fort pour son âge, ce petit, que nous pensons malgré nous que ce sera peut-être un jour un des dignes successeurs du père Hoffmann. Laissant derrière eux le roi des tziganes, qui dort son dernier sommeil, au pied de l’église de Kaltenhouse, la troupe entière a repris  son incessant voyage en donnant un dernier regard au champ de manoeuvres de Hagueneau et d’Oberhoffen, où le sable mouvant évoque des routes sans direction, ni limites.

« Revue de folklore français. »   Louis  Schély, Paris, 1934.

7 réflexions au sujet de « Les obsèques d’un tzigane en Alsace »

    Éric G. Delfosse a dit:
    août 10, 2014 à 4:40

    ♥…

    Aimé par 2 personnes

      sarah a dit:
      août 10, 2014 à 4:49

      ♥… ♥… ♥…
      amour, respect, en une foi nomade….;-))

      Aimé par 1 personne

    leklektik a dit:
    août 12, 2014 à 4:02

    Quelle belle histoire, je suis ravie, d’autant plus que j’habite à 3kms de Kaltenhouse…
    Les aquarelles sont magnifiques!
    Merci!

    Aimé par 2 personnes

      gavroche60 a répondu:
      août 12, 2014 à 4:10

      Merci à vous ! 🙂

      Aimé par 1 personne

      Éric G. Delfosse a dit:
      août 14, 2014 à 12:38

      Si vous passez par Haguenau et que vous rencontrez Patrick Dorffer, remettez-lui mon amical bonjour…

      😉

      Aimé par 1 personne

        leklektik a dit:
        août 15, 2014 à 10:31

        Bonsoir
        Est-ce le boulanger-pâtissier?
        C’est le seul que je connaisse…

        J'aime

          Éric G. Delfosse a dit:
          août 16, 2014 à 12:14

          Heuuu ? Le boulanger ? Non…
          Plutôt le toubib du coin…
          Mais peut-être a-t-il une passion secrète pour la boulangerie… 😆
          Belle soirée, et douce nuit…

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