La fantaisie de Pierre de Béarn

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Gaston avait un frère qu’il aimait beaucoup; mais ce frère n’était pas heureux : il était livré à une étrange maladie, dont sa femme avait profité pour se séparer de lui, et cette maladie ne contribuait pas médiocrement à assombrir la cour du comte de Foix, déjà si triste depuis la mort du jeune Gaston. Nous retrouvons ici Froissart, qui raconte d’après l’écuyer qui le tenait au courant des aventures de la cour d’Orthez.

Messire Pierre de Béarn, lui dit celui-ci, se lève la nuit en dormant, saisit ses armes, et se met à combattre à grand bruit contre des ennemis imaginaires. Éveillé par ses chambellans et ses valets, qui l’avertissent de cette rage, il ne veut pas croire à leurs paroles, et leur dit qu’il n’en est rien et qu’ils mentent. D’abord on lui a ôté ses armes ; mais quand il se levait, sa fureur était plus terrible. On les lui a donc rendues, et quand son accès le prend, on le réveille, et il se laisse désarmer.

— Sainte Marie ! demanda le chroniqueur à l’écuyer, et d’où lui vient cette fantaisie que je vous entends raconter ?

On l’ignore, et lui-même n’a pu dire quelle en était la cause. La première fois qu’on s’en aperçut, c’est la nuit qui suivit une chasse à laquelle il avait assisté. Messire Pierre avait poursuivi un ours d’une taille gigantesque; cet ours avait déjà tué quatre chiens et blessé plusieurs autres; ceux qui restaient n’osaient l’approcher. Le sire de Béarn entra dans une violente colère, et tirant une épée de Bordeaux qu’il portait, il attaqua l’animal furieux. La lutte fut longue et acharnée; finalement, il vint à bout de déconfire l’ours, et revint à son château de Languedudon, où il fit porter l’ours comme trophée de sa victoire. Il fut déposé dans une grande salle du château, et les chevaliers vinrent admirer sa grosseur et le courage de Pierre de Béarn.

La comtesse de Biscaye, sa femme, vint à son tour visiter l’ours; mais à peine l’eut-elle vu qu’elle tomba en pamoison. Ses femmes la rapportèrent en sa chambre, où, quand elle eut repris ses sens, elle resta tout le lendemain durement déconfortée. Trois jours après, elle dit à son mari :

 Monseigneur, je n’aurai jamais santé jusqu’à ce que j’aie été en pélerinage à Saint-Jacques; donnez-moi congé d’y aller, et que j’y porte Pierre, mon fils, et Adrienne, ma fille.

Messire Pierre accorda assez légèrement la demande. La dame partit donc, et emporta avec elle tout son trésor : or, argent et joyaux ; car elle savait bien qu’elle ne reviendrait pas. La comtesse de Biscaye prit occasion de ce voyage pour aller voir le roi de Castille, son cousin. L’accueil qu’elle y a reçu lui a tellement plu, qu’elle y est encore.

Or, voici pourquoi la noble dame était tombée en pamoison à la vue de l’ours tué par son mari. Jadis, le père de la comtesse avait rencontré le même ours dans une chasse, et comme il le poursuivait avec ardeur, il entendit une voix qui lui disait :

— Tu me chasses; je ne te veux nul dommage , mais tu mourras de mâle mort.

Il chercha autour de lui, et n’aperçut personne. La fatale prédiction ne manqua pas de s’accomplir: le père de la comtesse fut décollé par ordre du roi Pierre-le-Cruel. Aussi, lorsqu’elle eut vu la fantaisie de messire Pierre se déclarer, la nuit même du jour où il avait tué l’ours, elle ne douta plus que de grands malheurs ne dussent suivre cette aventure.

Voilà pourquoi elle se retira chez son cousin.

— Et c’est chose toute véritable, ajouta l’écuyer. Ainsi en est et ainsi en advient, et que vous en semble ?

Alors, Froissart, tout pensif, répond avec une admirable bonne foi :

— Je le crois bien, et ce peut bien être.

Et aussitôt il se met à raconter à l’écuyer comme quoi on trouve en l’Écriture qu’anciennement les dieux et les déesses changeaient à leur plaisance les hommes en bêtes, et aussi les femmes; et à ce propos, il raconte à l’écuyer l’histoire du chevalier Actéon et de la dame Diane, déesse de chasteté. Et l’écuyer de répondre à son tour :

— Il peut être.

Malgré les malheurs dont nous venons de parler, le comte Gaston-Phoebus arriva au plus haut degré de puissance et de grandeur qu’aient atteint les plus belles existences féodales du temps. Seulement il devait payer son tribut à cette vallée de larmes, et il le paya par le côté le plus sensible à l’homme, par les liens de la famille et du coeur. Il mourut au comble de la gloire, et sa fin fut ce qu’elle devait être; le noble comte succomba après une partie de chasse. Pour le chevalier qui ne tombait pas à la guerre, il était beau de mourir debout et armé, se livrant à ce belliqueux passe-temps qui en offre l’image.

« Légendes et traditions populaires de la France. »  Cte Amédée de Beaufort, Debécourt, Paris, 1840.

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