Le Sorcier et le Révérend Père

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Dans l‘Almanach des Missions, un missionnaire relate un curieux phénomène de dédoublement dont il a été témoin en Afrique. Un certain Ugéma Uzago, qui est à la fois chef de la tribu des Yabikou et féticheur célèbre, a sur les indigènes un pouvoir extraordinaire car il guérit les maladies dont ils sont atteints, leur procure le moyen de faire fortune et aussi celui de connaître leurs ennemis, doux euphémisme, qui, dans la pensée de ces gens, signifie qu’ils en seront bientôt débarrassés.

Cet Ugéma est un ami du missionnaire ; ou, du moins, ayant souvent besoin du Révérend Père, il se plaît à passer pour tel, et, souvent le soir, il vient l’entretenir de ses affaires … et lui demander du tabac.

Or, un soir, il déclara au missionnaire que le Maître, celui qui peut tout, avait invité tous ses disciples à se trouver, la nuit suivante, sur le plateau des Yemvi.

Je ne pourrai donc venir ici, ajouta Ugéma.
Comment, s’exclama le Révérend Père, sur le plateau des Yemvi ! Mais il faut quatre grandes journées de marche pour l’atteindre. Tu n’arriveras jamais !

Orgueilleusement, Ugéma se redressa :

 Viens avec moi demain soir, répliqua-t-il, tu verras comment nous savons faire, nous autres sorciers noirs !

Le missionnaire se garda bien de manquer une occasion si propice de constater le savoir du célèbre sorcier et, le lendemain à six heures, avant la tombée de la nuit il l’avait rejoint.
Je vais commencer tout à l’heure les préparatifs de mon départ, lui dit Ugéma. Dès que je m’y serai mis, sur ta vie, ne m’interromps pas, ce serait pour toi et pour moi surtout la mort assurée.

Je lui promis solennellement, écrit le missionnaire, de ne pas dire un mot, de ne le troubler en ses conjurations par aucun geste, aucun cri, rien. Muet comme un tronc d’arbre mort !

 Mais, lui dis-je encore, pardon, un simple mot. Tu vas bien, n’est-il pas vrai, au plateau des Yemvi, à l’ancien village abandonné ?
Oui, je te l’ai dit déjà.

Bien ! j’aurais une commission à te faire faire. Voudrais-tu me rendre un service ?
Bien volontiers.

Sur ton chemin, au pied du plateau, tu traverses, n’est-il pas vrai, le village de Ushong ?
Parfaitement.

On y connaît bien, n’est-ce pas, le traitant qui s’y est installé pour acheter du caoutchouc ?
Esaba, n’est-il pas vrai
?
Oui, parfaitement.

(Or, je dois vous dire qu’Esaba, le traitant noir de ce village, est un de nos chrétiens, Vincent de son nom de baptême, qui au besoin fait un peu de catéchisme, baptise les mourants, instruit les petits et de plus nous est très dévoué. Lorsque nous sommes à son village, c’est toujours lui qui nous donne l’hospitalité et nous rend mille services.)

 Bien ! en passant devant sa porte, voudrais-tu lui dire que j’ai absolument besoin de le voir, qu’il vienne immédiatement, et m’apporte en même temps les cartouches de fusil de chasse que j’ai laissées dans une petite caisse de fer chez lui. Qu’il laisse tout le reste. Les cartouches seulement, c’est bien compris, n’est-ce pas ?
Ta commission sera faite. Esaba recevra ton message ce soir même, et demain se mettra en route. Maintenant, plus un mot, n’est-ce pas ?

Devant pareille assurance, on comprend combien mon étonnement augmentait, combien aussi j’étais désireux de voir la fin de cette histoire, tout au moins singulière. Comment Ugéma allait-il se rendre à la fête ? Quatre journées de marche en quelques minutes ! Et puis, comme je viens de le dire, par Esaba, j’avais un moyen facile de contrôle. De la mission pour aller chez Esaba, il y a trois grandes journées de marche, et encore ne faut-il pas perdre de temps en route !

Cependant Ugéma et moi étions rentrés dans la case des fétiches. Un feu, où des herbes aromatiques et des bois aux fortes essences avaient été jetés en abondance, brûlait au milieu, et les flammes, claires et brillantes, illuminaient la case entière. Je m’assieds dans un coin. Déjà, en chantant un air tout particulier, et d’une pénétrante mélodie, Ugéma a dépouillé ses vêtements habituels; un à un, il revêt ses fétiches, s’arrêtant à chacun pour commencer un nouveau chant, sur un rythme lent et bizarre, sorte de mélopée, où le son s’élève soudain pour retomber aussitôt, chant de prière souvent, d’adoration, plus fréquemment d’appel aux esprits, esprits des bois, des forêts, des eaux, esprits des morts…

En même temps, Ugéma tourne lentement autour du feu, en tournant également sur lui-même, scandant chaque mouvement, accélérant toujours le rythme. Les fétiches sont revêtus. Longtemps, longtemps encore, Ugéma tourne autour du feu, jusqu’au moment où les tisons consumés ne lancent plus dans la case que des lueurs mourantes, à peine quelques flammes fuligineuses, insuffisantes pour dissiper l’obscurité envahissante.

Soudain, Ugéma s’est arrêté : du toit, un sifflement strident, impératif, s’est fait entendre, je lève la tête, une forme souple s’est glissée en bruissant dans la case, un serpent noir, de l’espèce la plus dangereuse, déroule à terre ses anneaux, dresse sa tête vers moi d’un air irrité, agitant son dard avec une extrême rapidité, se lève, me regarde indécis, se balance encore, puis s’élance sur le sorcier, l’étreint, l’enlace … Ugéma, sans s’émouvoir, prend une fiole, verse sur ses mains un liquide rougeâtre d’odeur fortement alliacée, se frotte successivement le corps entier, commençant par les pieds : le serpent noir (et j’ai déjà reconnu son animal familier, son Elangéla, l’exécuteur  de ses arrêts de mort) se détache de sa ceinture pour s’enrouler autour de son cou, se balance, s’agite autour de sa tête, suivant le rythme de la danse, et la mélopée chantante.

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Sans que le féticheur fasse un geste, un signe pour m’arrêter, prononce un mot, une défense, j’allume une torche qui me permet de saisir tous les détails de la scène.

Le feu jette à peine quelques lueurs mourantes, une flamme encore, tout s’éteint… Ugéma s’est étendu sur le lit : une odeur âcre, toute particulière, remplit la case, j’ai mille peines à résister à la torpeur envahissante qui m’étreint tout entier… Je m’approche de Ugéma : le serpent a disparu, le féticheur dort profondément, mais d’un sommeil tout particulier, sommeil de mort, sans un mouvement, sommeil cataleptique: je soulève les paupières, l’œil est blanc, vitreux, ne fait aucun mouvement devant la flamme de la torche, je me place devant lui, je soulève le bras, il retombe inerte, raide, d’une rigidité cadavérique, je soulève la jambe, même résultat. J’enfonce une épingle dans la chair: aucune contraction des muscles, à peine, aux commissures des lèvres, un peu d’écume blanchâtre; les mouvements du cœur sont imperceptibles : Ugéma dort.

Toute la nuit, le surveillant, je reste à ses côtés : rien en lui ne décèle plus la vie. Pas un geste, pas un mouvement.

Au matin seulement; vers huit heures, Ugéma commence à s’agiter légèrement ; je l’observe curieusement: peu à peu la vie revient, les mouvements, d’abord spasmodiques, s’arrêtent; sur la couche de bois où il était étendu, Ugéma se lève, me regarde d’un air hébété, semblant se demander ce que je fais là ! la connaissance lui revient.

 Ah ! me dit-il, que je suis fatigué !
Eh bien ! et ce fameux voyage, tu vois que tu n’as pu le faire
.
Comment, je n’ai pu le faire ! que dis-tu
?
Tu étais cette nuit au plateau des Yemvi
?
Mais certainement ! oh ! il ne fait pas bon manquer à l’appel du maître
!
Et qu’avez-vous fait ?

Ugéma se tait, puis reprend :

 Nous étions nombreux, nous nous sommes bien amusés !

Impossible d’en tirer autre chose ! 

 Et ma commission, l’as-tu faite ? As-tu prévenu Esaba ?
Mais certainement
.
Tu lui as parlé celle nuit
?
Je lui ai parlé cette nuit
.
Cependant, je n’ai pas bougé moi-même de cette case; tu étais sur ce lit, je t’ai toujours gardé
.
Non, je n’étais pas sur ce lit; mon corps était là, mais qu’est-ce que mon corps ? Mon moi n’était pas là, j’étais au plateau des Yemvi.

Ne voulant pas, pour le moment, insister davantage, je cessai la conversation, et repris peu après le chemin de la Mission, songeur et me demandant ce qu’il fallait penser de tout cela, songe, fantasmagorie, illusion, réalité ?

Trois jours après, juste, au soir, le traitant Esaba arrivait à la Mission.

 Père, me dit-il, voici les cartouches que tu m’as fait demander, l’autre jour, par Ugéma. Que me veux-tu donc encore ?

Il me fut facile de trouver une cause quelconque.

 Et à quel moment Ugéma t’a-t-il prévenu ?
Mais le soir, vers neuf heures, il y a trois jours, comme je te l’ai dit
(et c’était juste l’heure où Ugéma tombait en sommeil cataleptique).
L’as-tu vu
?
Oh ! non ! tu sais bien que nous autres, noirs, nous redoutons les fantômes de la nuit. Ugéma a frappé à ma porte, et m’a parlé du dehors, mais je ne l’ai pas vu
.
Ah ! bien, et ce fut tout.

Sans aucun doute, Ugéma avait bien assisté à la fête des sorciers, sans aucun doute, son moi avait en quelques instants fait plusieurs heures de marche, sans aucun doute, son moi, dédoublé, agissait, parlait, entendait …

Songe, illusion, fantasmagorie ou réalité ?

« L’Echo du merveilleux. »  Gaston Méry, 1907.

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4 réflexions au sujet de « Le Sorcier et le Révérend Père »

    Éric G. Delfosse a dit:
    septembre 1, 2014 à 1:44

    Ça me fait penser qu’il m’est arrivé un truc relativement similaire avec ma première ex-femme…
    Un matin que je l’appelle à son bureau, c’est un collègue qui décroche et m’explique qu’elle était là jusqu’il y a deux minutes mais qu’elle venait de sortir pour aller à une réunion.
    Je la rappelle juste avant midi, et le même collègue me confirme qu’elle vient bien de rentrer cinq minutes plus tôt, mais qu’elle vient de nouveau de sortir pour aller dîner au mess.
    L’après-midi, je rappelle : oui, elle était là, quelque part dans les bureaux, mais pas dans le sien parce qu’elle vient de sortir porter des rapports médicaux à je ne sais quel toubib…
    Bon, ne voulant pas trop déranger le Centre de Médecine Aéronautique (où ma femme bossait si durement, tandis que je travaillais à l’Hôpital Militaire à une douzaine de kilomètres de là), … ne voulant pas, disais-je, trop déranger le « C Med Aé » avec des appels personnels, je laisse tomber et je me dis que je lui expliquerai ce pour quoi j’appelais, quand je la verrais quelques heures plus tard, en fin d’après-midi…
    Et le soir, quand je la vois à la maison, j’apprends qu’elle avait passé toute la journée à la maison avec son amant…
    Elle était donc, selon son collègue, toute la journée en train de courir de ci de là au « C Med Aé » à Bruxelles, ET en même temps en train de … heuuu … disons qu’elle faisait une autre gymnastique (que de la course) à Diegem…
    Incroyable, hein, cette faculté qu’ont certaines personnes de se dédoubler de la sorte ?
    La bilocation, paraît-il, que ça s’appelle…
    Ha, oui, et même sa voiture avait ce don, parce que le collègue m’a dit que la preuve que ma femme – ma future-ex-femme, plutôt – était bien dans le service, c’est qu’il voyait sa voiture garée juste devant le bureau ! Voiture qui se trouvait en même temps devant la maison à Diegem…

    😆

    Aimé par 3 personnes

    gavroche60 a répondu:
    septembre 1, 2014 à 1:59

    Un petit doute s’est légitimement installé, je suppose … quoique, il y a bien l’exemple d’Emilie Sagée. 🙄

    Aimé par 1 personne

    sarah a dit:
    septembre 8, 2014 à 7:47

    Slt° 🙂
    cher Doc’…. voyons la télépathie nous fait découvrir des choses, et sans le savoir déclenche un ressenti, qu’on peut placer sur le fait du hasard, mais hum bcp en doute ;)…. quand à notre ami « sorcier » il n’a rien inventé, c’est la magie naturelle c’est ancestralement connu cher Watson c’est de la grande connaissance… .;). et l’homme est bien souvent en-dessous de ses capacités, car il reste dans des repères , et s’y complait et n’accepte les autres longtemps après…. soigner les gens avec les mains, sans rien, c’est déjà très impressionnant pour le concept médical,
    et puis qui aurait pu pensé qu’un jour on pouvait voir le monde entier… par la TV, et le portable… vous voyez… la pensée peut nous emmener très très loin… mais au début… l’idée mm était rejetée… et l’intérêt et l’argent ont appuyé… le savoir… à croire… 🙂

    Aimé par 2 personnes

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