La veuve industrieuse

Publié le Mis à jour le

cimetière

Une femme, qui vivait dans une ville frontière du midi, venant de perdre son mari, que d’ailleurs elle regrettait fort peu, affecta à sa mort un désespoir qui passait toutes les bornes.

Comme une tendre Elégie, elle allait soir et matin hors les portes de la ville, se lamenter, gémir et arroser de ses pleurs la tombe du défunt. On respectait sa douleur et même sa démence, car souvent son chagrin paraissait aller jusqu’à la folie. Elle avait supplié un chirurgien d’embaumer le cœur de son époux, et le portait toujours dans une urne dans ses allées et venues au cimetière. Ce manège durait depuis des années; le public, les douaniers, les sentinelles ne la considéraient que comme une folle. Cependant elle était fort loin de l’être, car dans cette urne ingénieuse de plâtre bronzé, elle cachait de la dentelle, de la mousseline, et même des liqueurs à son choix.

Elle eût fait sans doute encore fort longtemps ce commerce, si une de ses voisines, avec laquelle elle se brouilla, n’eût épié sa conduite, ainsi que la source de ses dépenses hors de toute proportion, avec sa modique fortune, et ne l’eût vendue au bureau des douanes. On attendit donc qu’elle revînt du cimetière avec son urne sacrée, pour la prendre en flagrant délit. Aussitôt qu’elle reparut avec ses grimaces accoutumées:

— Vous êtes donc inconsolable, madame, lui dit un lieutenant, d’un ton ironique, et sans doute que cette urne renfermera bientôt deux cœurs, celui de votre mari et le vôtre ?

— Hélas ! ce n’est pas douteux; et il n’est pas possible que je survive longtemps à cette perte cruelle.

Cependant, reprit le lieutenant, si vous vous défaisiez de cet appareil de tristesse, surtout de ce vase d’argile, qui vous rappelle sans cesse l’objet de vos douleurs, vous finiriez peut-être avec le temps par vous consoler. Messieurs, dit-il aux commis, par intérêt pour Madame , ôtez-lui cette urne funeste, et brisez la même pour le repos de cette trop sensible veuve.

En effet, le vase vola en éclats, et au lieu de cendres sacrées, laissa voir, à là place d’un coeur embaumé, un flacon d’Alkermesse de Toscane.

Peste ! Madame, s’écria le lieutenant, vous n’êtes pas de ces gens qui s’embarquent sans biscuit; s’il y avait beaucoup d’urnes comme la votre sur les tombes du cimetière, on y irait, de préférence au cabaret.

« Les Farces nocturnes des contrebandiers et des fraudeurs. »   Corbet, Paris, 1821.

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