L’auto ensorcelée

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Le départ du Paris-Pékin en 1907; au premier plan l' Itala qui va remporter l' épreuve
Le départ du Paris-Pékin en 1907; au premier plan l’ Itala qui va remporter l’ épreuve.

Le journaliste Jean du Taillis, qui accompagnait les concurrents de la course Pékin-Paris, raconte cette aventure dont il a été témoin, le 12 juillet 1907, entre Tomsk el Omsk, à Krasnoiarsk. Toute cette région est habitée par des peuplades prestigieuses de Mongols, Bourials chamanistes, qui pratiquent le culte des esprits. Si les anecdotes que l’on raconte dans le pays sont vraies, c’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais je ne veux narrer rien que de précis. Arrière donc les anecdotes plus ou moins contrôlées ; il nous suffit d’une histoire vraie et la voici:

Nous roulions donc avec volupté sur cette vraie route où se rencontrent des cantonniers, quand, subitement, un grand diable d’homme, ni blanc, ni jaune, avec des yeux verts, immenses, une barbe rare, mais inculte, des cheveux en broussaille, nous fait des gestes incohérents.

Le rustre porte un accoutrement singulier, une sorte de dalmatique boulonnée; sur ses épaules, comme des reliques, des bottes préhistoriques; sur le chef, un bonnet de velours crasseux, sorte de double toque en soie qui fut jadis rouge. Sa vue nous communique un fou rire.

Calamité des cieux ou enfer ? Le grand diable se démène, gesticule comme un possédé et avance avec des geste menaçants.

Si je n’avais pas ri jusqu’aux larmes, j’aurais eu grand’peur. Mon chauffeur, lui, eut une pensée: embrayer et filer bon train. Mais, à peine avait-il la dextre sur le levier qu’une autre main d’acier saisissait ce levier, le remettant à la position première. Bien plus, le gaillard, saisissant le frein, le manoeuvrait à fond.

Alors Godard me cria :

Quel ivrogne ! Je vais bientôt le remiser !

Mais un coup de poing avait déjà fait lâcher prise à l’homme et, en un clin d’oeil, la Spyker prenait son vol. Au détour du chemin, j’eus à peine le temps de voir un lama, le Rouryate —je juge que c’en était un — agenouillé au bord d’un fossé, le corps ployé vers la terre el mâchonnant des herbes, tout en levant des bras vengeurs dans notre direction .Cinq cents mètres plus loin, sans prévenir, sans raison apparente, pour la première fois, la Spyker arrêtait net.

L’allumage nous joue un tour ! affirma le chauffeur.

Ce sont les esprits offensés qui se vengent ! déclara le reporter.

Qui de nous avait raison ? Je l’ignore encore.

Cormier, Collignon et le fidèle mécanicien Bizac nous rejoignaient 10 minutes plus tard, et, avec Godard, nous examinons attentivement la machine. Comme un médecin se penche sur le malade, tous lui tâtèrent le pouls, écoutèrent la respiration de ses cylindres, interrogèrent successivement le jeu normal des organes, rien, rien, nulle part. Seulement, la magnéto, tournant à merveille, se refusait à donner en bonne place ses étincelles.

Ah ! l’électricité ! Encore un génie en connivence avec les  » sources génies  » et les  » forêts génies  » des Bouryates.

Godard, qui est simpliste, affirma qu’il réparerait promptement et rejoindrait sous peu.

C’est possible, mais pour plus de sûreté et à défaut du mage qui eut son heure de célébrité dans la recherche de l’abbé Delarue, nous vous prions d’insérer dans le Matin cette annonce:  » On demande un spirite capable, pour désensorceler Godard et sa magnéto. « 

 » L’Echo du merveilleux. » n°257, Paris, 1907.

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5 réflexions au sujet de « L’auto ensorcelée »

    Éric G. Delfosse a dit:
    septembre 4, 2014 à 11:46

    Et quoi ?
    Elle a fini par redémarrer, la vilaine ?

    J'aime

      gavroche60 a répondu:
      septembre 5, 2014 à 11:45

      Oui, Godard figurait parmi les 4 arrivants à Paris … peut-être grâce à http://pieces.oscaro.com/oscaro/pieceauto2.html? 😀

      1er: Drapeau de l’Italie Prince Scipion Borghese (1871-1927) avec le mécanicien Ettore Guizzardi (1874-1947) et le journaliste Luigi Barzini Sr. (1861-1946), sur Itala 4 cylindres de 7 433 cm3, le 10 août en 44 jours;
      2e: Drapeau : Pays-Bas Charles Godard avec Jean du Taillis, sur Spyker en 64 jours ;
      3e: Drapeau : France Georges Cormier, sur De Dion-Bouton ;
      4e: Drapeau : France Victor Collignon, également sur De Dion-Bouton

      J'aime

    jmcideas a dit:
    septembre 6, 2014 à 9:51

    Moi aussi, j’ai une auto ensorcelée: Les portières coulissantes ne se referment pas toujours
    Help

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      septembre 6, 2014 à 10:00

      La mienne d’auto, je m’en méfie quand tout fonctionne sans anicroche … 🙄

      Aimé par 1 personne

      Éric G. Delfosse a dit:
      septembre 6, 2014 à 10:30

      Deux gars se vantent de leur voiture respective, un Français et un Américain…
      – Moi, dit l’Américain, j’ai le tout dernier modèle de chez Chevrolet. On appuie sur un bouton, le toit ouvrant s’ouvre, sur un second bouton, il se referme, sur d’autres boutons, ce sont les vitres qui s’ouvrent ou se ferment, …
      – Peuh, coupe le Français, moi, j’ai une des toutes premières « deux poils » de chez Citroën. Elle a été fabriquée fin 1948. Hé bien, déjà alors, il y avait plein de machins automatiques : quand on claque la portière du conducteur, les trois autres s’ouvrent !

      😆

      Aimé par 2 personnes

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