La pipe

Publié le Mis à jour le

Il paraît qu’une grave question s’agite, en ce moment, dans certains grands cercles de Paris: Peut-on oui ou non, y fumer la pipe ? 
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Pour nous, il nous semble bonnement que cela dépend uniquement des goûts. Mais on ne raisonne point partout ainsi. Le débat vient d’une question de «tenue ». Or, on estime que la pipe n’est pas «distinguée ». Le cigare ou la cigarette, soit ! mais la pipe, fi donc ! Remarquez que c’est là purement une affaire de pays. En Angleterre, la pipe est « distinguée ». Les gens qui se respectent le plus ne se font pas faute de la fumer, non seulement au club, mais encore dans la rue.
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La pipe, chassée des cercles, proscrite des réunions aristocratiques, a, en revanche, une héroïque histoire. Si elie a été dédaignée par des gens du monde, elle a été et elle est fumée par beaucoup de gens qui se soucient plus de faire de grandes choses que de suivre la mode et de s’assujettir à des lois. Sans remonter à Jean Bart, qui fumait la pipe en commandant l’abordage des bâtiments anglais, combien de soldats illustres l’ont eue en affection ! Le général Lassalle, quand il entraînait ses cavaliers dans une de ces charges épiques qui émerveillaient la Grande-Armée, avait toujours la pipe à la bouche. Le général Oudinot n’aimait pas moins sa pipe; et son goût était si célèbre que, pour récompenser sa valeur, on lui fit hommage, non d’un sabre, mais d’une pipe d’honneur !
Combien de savants, d’écrivains et d’artistes ont aussi chéri la pipe, depuis Vadé qui écrivit un poème sur la pipe, jusqu’au naturaliste Haller et au dessinateur Gavarni ! D’ailleurs, quelques gentilshommes, qui se piquaient d’être grands seigneurs, ont souvent pratiqué la pipe … en secret. Le duc de Richelieu, président du conseil des ministres sous Louis XVIII,  qui incarnait l’attitude hautaine de la noblesse, sacrifiait à la pipe … chez lui. Quand il était assuré de n’être point vu, il imitait le simple grenadier du corps de garde de son ministère, et il tirait délicieusement d’abondantes bouffées de sa pipe. Il en avait même une collection très nombreuse. Il se dédommageait ainsi, à huis clos, de la contrainte qu’il s’imposait publiquement.
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Le duc des Deux-Ponts, prince souverain, fumait aussi la pipe, quand il était seul. Au reste, les. filles de Louis XV n’avaient- elles pas donné l’exemple, elles qui, par bravade, envoyèrent un jour chercher des pipes au poste de la garde suisse et se mirent à les fumer ?  On pourrait donc (même au point de vue étroit et mesquin de la « tenue ») plaider la cause de la pipe.
Les cigares sont si mauvais et les cigarettes toutes faites si déplorables avec la colle que la Régie ne veut point se donner la peine de disposer autrement, que la pipe, d’ailleurs, devient fatalement la dernière ressource des fumeurs. Le commerce des pipes (de la simple pipe de terre) doit atteindre un joli chiffre, car cette industrie emploie plusieurs milliers d’ouvriers, et un seul ouvrier peut faire jusqu’à 500 pipes par jour.
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Existe-t-elle toujours l’étrange profession de « culotteur de pipes » qu’a décrite Privat d’Anglemont, racontant qu’il existait de braves gens qui, moyennant vingt ou trente sous, rendaient absolument noire une pipe qu’on leur avait confiée neuve ? On leur fournissait en plus le tabac, naturellement.
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On vend aujourd’hui des pipes «culottées» artificiellement: c’est infiniment moins pittoresque, mais c’est sûrement beaucoup plus propre !
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« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1886.
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6 réflexions au sujet de « La pipe »

    Pimpf a dit:
    septembre 24, 2014 à 1:41

    Bel article , il est vrai que la pipe a du avoir son moment de gloire, on peut garder souvenir aussi des pipes de nos grands pères et aieux, modeste et parfois aux odeurs agréables contrairement à certains cigares et cigarettes, mais bon … sans rentrer sur des sujets graveleux je ferais mention du célèbre tableau de Magritte  » Ceci n’est pas une pipe » elles vont virer à l’électronique peut être aussi ? qui sait ?

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    septembre 25, 2014 à 8:51

    J’ai connu un bon vieux bonhomme qui est mort d’une chute de vélo, dans un fossé, à l’âge de 88 ans, la pipe à la bouche!
    D’où vient l’expression ‘Casser sa pipe » ?

    Aimé par 1 personne

      blueedel a dit:
      septembre 26, 2014 à 3:25

      Et comme je suis curieuse, je te donne un élément de réponse (source : htttp://fr.wiktionary.org/wiki/casser_sa_pipe) :

      En fait, les spécialistes se perdent en conjectures non sur la double signification de cette locution figée, mais sur ses datation et source. Le problème est moins étymologique que sémantique ou historique.

      On trouve l’expression casser sa pipe dès le XVIIe siècle, dans les mazarinades, dans le sens de « se mettre en colère », « avoir un accès de colère ».

      Par glissement sémantique inexpliqué à ce jour, on est passé de cette première acception à une seconde, seule aujourd’hui admise : « mourir ». En ce sens, on retrouve l’expression ancienne employée sous le premier empire durant les guerres napoléoniennes.

      Sur les champs de bataille de l’époque, les médecins militaires (majors) ne disposaient pas du matériel nécessaire pour anesthésier le soldat avant de l’amputer. Pour résoudre ce problème, on avait trouvé une bien maigre solution. Il s’agissait de donner une pipe en terre cuite au patient qu’il place entre ses dents, pour éviter que ce dernier ne crie. Dans le cas où le médecin échouait lors de l’opération et que le soldat succombait, il lâchait alors la pipe qu’il tenait entre ses mâchoires, et celle-ci tombait en se brisant.

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    blueedel a dit:
    septembre 26, 2014 à 3:24

    La pipe…
    Un de mes maitres d’école, Monsieur Guillaumie, fumait la pipe pendant la classe. A l’époque, tout était toléré et tolérable (encore un ptit peu quoi)… Il fumait du tabac hollandais, une odeur très très particulière…
    Mon papa avait lui aussi une collection mais ne fumait que très rarement car cela incommodait ma maman qui préférait l’odeur de la cigarette…
    En tout cas, la pipe était un véritable objet de culte pour celui qui en possédait une et aussi une distinction à l’échelle sociale…

    Aimé par 2 personnes

    Éric G. Delfosse a dit:
    septembre 29, 2014 à 12:20

    Dans les années ’80, j’en avais une bonne demi-douzaine…
    Toutes de formes différentes.
    Et puis, j’ai cessé de fumer… Aucune idée ed ce que j’en ai fait !

    Aimé par 1 personne

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