A propos de corbeaux

Publié le Mis à jour le

Corbeau-2Ces jours-ci, arpentant des routes désertes, aux environs de Paris, j’ai eu le plaisir de rencontrer, par nombreuses bandes, mes vieux amis les corbeaux, ces courriers de l’hiver. Je dois le dire, ils ne m’ont pas fait un accueil bien chaleureux, J’ajouterai même qu’ils se sont envolés en m’apercevant. 

Ils me prenaient sans doute, de loin, pour une de ces personnes qui vont proclamant, d’après les vieux errements de la campagne, que les corbeaux sont des oiseaux nuisibles et doivent être au moins déportés. Leur fuite soudaine à mon approche m’a rempli de confusion. Elle m’a prouvé que la grande réconciliation des bêtes et des hommes, que doit amener le progrès des sciences et des mœurs, n’est point encore un fait accompli, hélas !

J’ai eu beau leur crier que j’avais visité dernièrement l’Exposition des insectes du Luxembourg, que j’avais été bien heureux de voir figurer un corbeau dans la collection du capitaine Dillon, avec cette mention très honorable: grand destructeur d’insectes et de larves, les corbeaux défiants n’ont rien voulu entendre … Et, perchés sur les monticules de fumier qui ressemblent à des brioches noires au milieu des champs, ils me regardaient du coin de leur œil brillant et pareil à une goutte d’encre, en ayant l’air de penser des choses désagréables sur mon compte. Des choses dans le genre de celle-ci :

Oui, oui. Vous faites évidemment partie des gens qui, sur la foi d’un opéra comique, nous accusent de voler des couverts d’argent et de faire condamner des servantes innocentes. C’est bon. Passez votre chemin.

Ces soupçons que je lisais clairement dans l’oeil fixe et pétillant d’intelligence des corbeaux, me navraient réellement. Aussi, tentant un dernier effort, j’essayai de les prendre par un autre côté:

Oiseaux de couleur, leur dis-je, je vous jure que ce n’est pas avec la mauvaise intention de faire de vous un élément d’excellent pot-au-feu, ou un trophée cloué sur la porte de ma demeure, que je vous regarde et que je cherche à renouveler connaissance avec vous de plus près. Non ! Vous réveillez en moi des souvenirs poétiques; vous me rappelez toute une littérature disparue, la littérature Scandinave, et c’est plein d’émotion que je vous contemple, ô noirs descendants de Hagen et de Munen, ô fils de ces corbeaux illustres qui, posés sur l’épaule du grand Odin, lui racontaient, tout bas, à l’oreille, ce qui se passait clans le monde boréal, tandis que lui, le Dieu suprême, sa coupe de corne cerclée d’argent à la main, il buvait de l’hydromel sous le toit resplendissant de pierreries du Walhalla !

Hélas ! j’avais beau m’évertuer, les corbeaux restaient insensibles, même en entendant parler élogieusement de leurs ancêtres, et, d’un air posé et grave, ils sautillaient toujours devant moi, en reculant de plus en plus.

Ah ! c’est que le corbeau est, de tous les oiseaux, l’oiseau sur la queue duquel il est le plus impossible de mettre le fameux grain de sel dont on raconte les vertus captivantes aux petits enfants. Bien habile celui qui le prendra sans vert, comme on disait jadis. Quelque respect, quelque affection que m’inspire le talent fin et délicat du spirituel Jean de La Fontaine, j’ai l’honneur de vous déclarer que je ne crois pas un mot de ce qu’il a dit dans ses fables au sujet du corbeau. Le corbeau est un animal beaucoup trop malin, et qui se soucie surtout trop peu de l’opinion qu’on peut avoir sur sa voix, pour s’être jamais laissé enjôler par un simple renard. Mais, si La Fontaine m’avait conté que maître corbeau, voyant le renard en possession d’un fromage, feint d’écouter les louanges qu’on lui prodigue, afin de détourner l’attention du renard, et puis, au beau milieu du discours, chippe le fromage, oh ! cela, par exemple, je le croirais aveuglément.

Pauvre corbeau ! quand on songe que La Fontaine lui fait essayer de voler … un mouton ! Peut-on voir un oiseau plus mal compris ! C’est comme si l’on disait maintenant que Voltaire était capable de dire une bêtise. Or, le corbeau a toujours été incapable de commettre une stupidité, même sous Louis XIV.

C’est un rêveur, mais c’est aussi un railleur perspicace. Du reste, je n’ai point à faire l’éloge du corbeau. Sa vieille profession de nécrophage aurait dû, depuis les temps les plus reculés, le faire vénérer par les hommes. Dans ces époques affreuses où la terre était sans cesse ensanglantée par des guerres qui duraient des éternités, alors que les cadavres couvraient par monceaux le sol, les corbeaux, assistés de tous les oiseaux de proie, s’efforçaient, à coups de bec, de diminuer les effets de la décomposition humaine. Le nombre des pestes qu’ils ont atténuées, enrayées dans cet abominable moyen âge, est incalculable.

Et maintenant que l’on fait aussi cruellement, mais plus proprement la guerre, et que les morts sont enterrés, maintenant ce sont encore les corbeaux qui dévorent les innombrables charognes laissées par les animaux dans les bois et sur les plaines. Respect à ces employés de la salubrité céleste ! On leur reproche aigrement, sous le chaume, d’avoir un goût prononcé pour les grains, et principalement pour l’orge germée. On dit encore qu’ils découvrent les semailles faites, en grattant du pied et du bec la terre qui les recouvre. Mais on oublie que ces travailleurs de la glèbe ont d’abord mangé les limaces, les insectes et la plupart des autres ennemis de ces mêmes grains. On leur doit bien le salaire qu’ils prennent, que diable !

Soyons donc indulgents. Payons la dîme en souriant. Elle n’est point considérable d’ailleurs. Car pour-un grain qu’ils gobent, les corbeaux avalent au moins dix vers de terre. C’est l’esprit du corbeau qui lui a fait des envieux et des calomniateurs. La foule des imbéciles ne voulant pas admettre sa supériorité intellectuelle, lui a cherché et trouvé des défauts. Et de même qu’on a tenté d’éloigner les honnêtes gens du renard, cet animal sagace, subtil, et si excellent père de famille, en disant de lui qu’il est chauve et qu’il a des puces, de même on a essayé, — mais en vain ! — de faire du corbeau, un oiseau cruel, effrayant, inutile, bon à tuer enfin.

Mais les honnêtes gens de tous les pays et de toutes les époques ne s’y sont pas laissé prendre. Rien n’a jamais pu détruire le sentiment cordial qui leur lait chérir la compagnie des corbeaux inoffensifs, utiles, amusants.

Seulement, ce sont les corbeaux, en personnes prudentes, qui continuent de trouver l’homme, non sans raison, souvent trop ignare et toujours dévastateur,  et qui le fuient.

Ernest d’Hervilly, 1872.

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4 réflexions au sujet de « A propos de corbeaux »

    fanfan la rêveuse a dit:
    octobre 11, 2014 à 9:53

    Chaque espèce ici-bas a son utilité, le corbeau comme tout autre.
    Depuis « Les oiseaux  » d’Hichcock, personnellement je les regardent différemment. Espérons qu’ils ne nous prennent pas en grippe…

    🙂

    Aimé par 1 personne

    le blabla de l'espace a dit:
    octobre 12, 2014 à 12:22

    ma mere adorait donner a manger aux corbeaux, je te jure, en plus il repere de loin la nourriture, bon on confond souvent corbeaux et corneilles
    moi aussi j’ai un corps beau, lol heu enfin pas encore beau vraiment,

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