Le soin des bébés chez les Peaux-Rouges

Publié le Mis à jour le

Les Peaux-Rouges sont des sauvages, au moins pour nos préjugés européens; mais les enfants, chez eux, sont entourés dès leur naissance d’autant de soins, d’autant de sollicitude et de tendresse que les nôtres … à part certains préjugés assurément cruels, et dont les mères Peaux-Rouges souffrent certainement les premières.

Ce n’est pas un préjugé, c’est une nécessité qui oblige les mères, dans les tribus restées sauvages de l’Amérique du Nord, à attacher leur enfant sur une planche et à le porter sur le dos comme un paquet. C’est sur ces pauvres créatures que retombe la bonne moitié du travail quand les hommes sont à la chasse ou à la guerre, elles labourent, soignent le bétail, portent des fardeaux. Que feraient-elles de leur bébé, pendant ce temps ? Et quand elles doivent le nourrir ou veiller sur lui ? S’il crie la faim ? La planche où il se débat est ramenée du dos sur la poitrine de la mère. A-t-elle à produire un gros effort musculaire, à tenir tête, par exemple, aux chevaux demi-sauvages qui servent de montures aux Indiens ? Elle rejette l’enfant sur son dos, sans même troubler son sommeil. Habitué aux rudes secousses d’une existence mouvementée, il se laisse bercer par elle, et l’on en a même vu dormir à poings fermés, un jour de bataille, lorsque la mère qui les portait s’occupait des chevaux des guerriers, dont elle soutenait l’ardeur par ses cris sauvages.

D’ailleurs, si primitif que soit le berceau, l’amour maternel trouve moyen de le rendre plus gracieux et plus confortable. Des femmes indiennes s’ingénient à sculpter l’informe planche, à lui donner une courbe gracieuse; elles la doublent d’une moelleuse peau de daim. Bien que l’enfant soit ficelé à la planche, comme un gros saucisson, de manière à ne pas tomber, certaines mères poussent la sollicitude jusqu’à munir la planche d’un rebord en cuir, avec une grossière capote qui abrite du soleil ou de la pluie la tête du petit dormeur. Alors, le berceau suspendu a l’air d’un énorme soulier.

Chères Européennes, écoutez ceci, et prenez de pauvres sauvages pour modèles: jamais la femme Peau-Rouge ne maltraite son fils. On prétend, il est vrai, que les petits Peaux- Rouges ne pleurent jamais. Peut-être mais ils poussent des hurlements, ce qui est plus intolérable encore. En Europe, cinq mères sur dix auraient vite fait d’allonger à tout le moins une bonne taloche au petit démon. La mère indienne le laisse crier tant qu’il lui plaît; voyant qu’on ne l’écoute pas, il ne tarde pas à se calmer. Tout au plus, si le vacarme devient intolérable, se borne-t-elle à lui pincer le nez jusqu’à ce qu’il se taise.

Elle a d’ailleurs toutes les petites tendresses et vanités touchantes qui font dire à toutes les mères que leur enfant est le plus joli, le plus intelligent, le plus gentil de tous les bébés de la création. Comme l’Européenne, la Peau-Rouge a sans cesse les yeux fixés sur l’enfant du voisin, pour en tirer au profit du sien toute espèce de motifs de comparaison.

Ruth, demandait l’auteur du présent article à une mère indienne, comment va votre bébé ?
Très bien, magnifiquement, répondit celle-ci, toute glorieuse. Figurez-vous, madame, qu’il est né le même jour que l’enfant de Rosie. Le sien n’a pas encore de dents; et le mien en a déjà deux; voyez ! …

Par exemple, ce que je vais ajouter est moins louable. Les Peaux-Rouges ne sont pas féministes: la naissance d’une fille est regardée chez eux comme un ennui, sinon comme une catastrophe. La pauvre fillette, à sa venue au monde, ne rencontre autour d’elle que des regards sombres: la mère la plaint d’entrer dans une vie où elle n’aura que des travaux et des peines, et le père, surtout s’il n’a pas encore de fils, est furieux de se voir appelé le père de misérables « squaws ».

Tant que l’enfant ne peut se passer des soins maternels, on peut l’appeler un anonyme. Tout au plus porte-t-il le nom générique de « hat-wols », s’il est un garçon, et de « pe-te-lis », si c’est une fille. Mais, dès que le petit Indien peut quitter sa planche et commence à marcher, le père l’emporte sur une colline, et se tient en observation pour épier son premier geste: le premier objet sur lequel le petit portera sa main ou qu’il montrera du doigt, le premier animal, accident ou phénomène naturel qui attirera son attention, détermine le nom qui sera désormais le sien. Aussi, rien d’étonnant si tant d’Indiens portent les noms bizarres de « Tourbillon de Vent », de « Chien Paresseux », de « Sans Chemise »  ou de « Pluie au Visage », ou si tant de femmes, chez eux, s’appellent « Lumière sur la Colline »  ou a « Ne touche pas aux aliments ».

Mais voici qui nous semble révoltant. Certaines tribus du nord-ouest de l’Amérique, du côté de la Colombie britannique (l’auteur ne précise pas), considèrent la naissance des jumeaux comme un signe de la malédiction du ciel. L’un de ces deux petits êtres ne peut provenir que du démon. Mais lequel des deux ? C’est au sorcier à se prononcer. Quand l’enfant du diable est dénoncé, on le renvoie à son père, j’entends à son père infernal, par les voies les plus expéditives.

Or, ce qui suit montre que ces pauvres gens savent parfois s’élever au-dessus de leurs propres préjugés, Un Indien de la tribu des Cayuse avait deux filles jumelles, qu’il aimait de tout son coeur. Les chefs viennent l’inviter à les placer l’une et l’autre dans les deux plateaux d’une balance, afin de savoir laquelle des deux devra recevoir la mort. Le père (je le soupçonne de s’être frotté aux idées européennes) leur raconte alors qu’il vient de faire un songe; dans ce songe, il a vu ses deux filles épouser deux chefs de puissantes tribus voisines, qui, grâce à ce double mariage, feront alliance avec les Cayuse, et tripleront leur puissance. Inutile de dire que les pauvres fillettes furent sauvées. Si ce bon père de famille n’a puisé que dans son coeur une aussi heureuse inspiration, je le déclare un homme de génie !

Sunday Herald

Corriere della Sera

« A travers le monde. »  Corriere della Sera, Hachette, Paris, 1904.

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9 réflexions au sujet de « Le soin des bébés chez les Peaux-Rouges »

    nuage1962 a dit:
    octobre 11, 2014 à 1:47

    Encore aujourd’hui, les amérindiennes souffrent des préjugés

    Aimé par 1 personne

    Éric G. Delfosse a dit:
    octobre 11, 2014 à 6:11

    ♥…

    Aimé par 1 personne

    Château d'YS a dit:
    octobre 11, 2014 à 8:01

    Ah !!! Les histoires concernant les indiens, j’adore !

    Aimé par 1 personne

    juliette a dit:
    octobre 11, 2014 à 8:59

    Et on les a exterminés comme tant d’autres peuples …

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    octobre 11, 2014 à 9:41

    Misère, tout ceci est bien triste…

    Aimé par 1 personne

    ermite-athee a dit:
    octobre 12, 2014 à 12:47

    Encore aujourd’hui , de nombreuses civilisations sont dénigrées alors qu’elles ne sont que différentes…çà ne changera jamais !!
    F.

    Aimé par 1 personne

    le blabla de l'espace a dit:
    octobre 12, 2014 à 12:51

    c est comme les esquimaux aussi, faut voir ce qu’on a fait a ce peuple,
    sinon ce qui me derange, c’est la conditiion feminine dans de nombreux pays, la naissance d’une fille n’est pas un evenement heureux, cela me gene
    sinon je crois que les mamans indiennes, accouchent seule, accroupies dans la foret,

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    leklektik a dit:
    janvier 8, 2016 à 9:50

    Quel merveilleux papa!

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    Maître Renard a dit:
    mars 22, 2017 à 8:02

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

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