Les bouquinistes

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Bouquinistes_quais_de_Paris

Je n’exagère pas en affirmant qu’un cinquième de mon existence s’est passé à bouquiner. J’ai bouquiné dès ma plus tendre enfance, en allant à l’école; c’était une vocation. J’ai bouquiné étant jeune homme, et j’ai quelquefois oublié un rendez-vous pour une case de volumes poudreux, déchirés. Je bouquine encore aujourd’hui, et si ce n’est plus à un rendez-vous que je manque, c’est souvent à un dîner que je me fais attendre. Je bouquinerai probablement jusqu’à la fin de mes jours.

J’ai bouquiné partout où j’ai pu: à Lyon, sur le quai de l’Hôtel-Dieu; à Bordeaux, sur les Fossés-des-Tanneurs et les Fossés-Saint-Éloi; à Strasbourg, à la foire aux guenilles; au Havre, près du Collège; à Londres, près de Temple-Bar; à Bruxelles, dans la rotonde du Marché; à Turin, sous les arcades de la rue du Pô; à Florence, devant les Offices … partout, enfin, où le hasard m’a poussé.
Mais nulle part je n’ai bouquiné avec autant de fruit et de charme qu’à Paris. Paris est, par excellence, la ville des bouquinistes. Indiquez-m’en une autre où il se rencontre une demi-lieue de parapets couverts de volumes, car telle est à peu près la distance du quai d’Orsay au quai de la Tournelle. Aussi est-ce par les quais que je commencerai cette élude; là est le véritable empire des bouquinistes: c’est uue bourse, une halle, avec les splendeurs d’un paysage unique et de jolis arbres tout le long des trottoirs, tamisant la lumière et versant la fraîcheur. Là, les amateurs sont assurés de trouver un aliment considérable à leur curiosité, à leur manie, à leur passion.  Me croira-t-on si je rapporte que, maintes fois, m’y étant hasardé vers midi, le soleil couchant m’y voyait encore, ayant fait quelques pas à peine ? Je ne voulais d’abord que passer, jeter un coup d’œil; puis, la notion du temps s’effaçait à mesure que je bouleversais les boîtes à livres:

Encore celle-ci ! me disais-je ; et celle-là ce sera la dernière !

Je m’absorbais dans la lecture d’un auteur nouveau pour moi. Bref, parti du pont des Arts, j’avais mis six heures pour arriver au pont Saint-Michel.

0 les bons voyages que ceux-là !
A un pareil métier, j’ai fini naturellement par connaître un peu les bouquins et les bouquinistes. Il y a bouquinistes et bouquinistes. Il y a les libraires importants du quai Voltaire, qui daignent étaler sur le parapet le superflu de leur librairie, en le faisant surveiller par un de leurs commis: livres assez haut cotés, grands atlas, traités d’architecture … Ce ne sont pas là des bouquinistes purs. Le nom de bouquiniste a quelque chose en soi qui éveille une idée d’humilité.  Le vrai bouquiniste est généralement un modeste libraire en chambre, qui s’approvisionne de livres achetés par lots à l’hôtel des Ventes ou à la salle de la rue des.Bons-Enfants. Rentré chez, lui, il en fait le triage avec une attention extrême, car il n’existe plus de bouquiniste inconscient comme autrefois; l’espèce en est disparue. Le bouquiniste d’aujourd’hui se connaît relativement en livres; il se méfie, il s’informe, il étudie les catalogues. Avec lui, les trouvailles deviennent de jour en jour plus difficiles. Il sait la légende du César de Montaigne, acheté -dix-huit sous par Parison et payé, à sa vente, quinze cents francs. Il a entendu M. de Fontaine de Resbecq se vanter d’avoir acquis pour six sous le charmant Pastissier françois (Elzévier, 1655), qui dépasse maintenant cinq cents francs. Il ne veut plus se rendre complice de pareils faits, humiliants pour la corporation …
*
Eté comme hiver, hiver comme été, le bouquiniste des quais arrive chaque matin, vers-huit heures, poussant une charrette à bras qui renferme un certain nombre de caisses en. bois, fermées la plupart d’une courroie. Il les ouvre et les dispose sur le parapet; chacune de ces caisses est surmontée d’un écriteau indicatif des prix, qui vont s’échelonnant de cinq centimes à deux francs. Deux francs ! ce sont les colonnes d’Hercule du bouquiniste; c’est le dernier mot de la cherté. Quelquefois cependant, par exception, on remarque une boîte supplémentaire, sans écriteau; ce sont des livres d’extra, comme on dit de certains mets au restaurant, mais dont les prix sont toutefois abordables aux bourses moyennes.
Après que le bouquiniste a terminé son déballage, ce qui lui. demande quelque temps, car il faut mettre des volumes en évidence, épousseter, assortir, sa journée commence; les chalands peuvent venir. Pendant huit, dix ou même douze heures, selon la saison, il reste là, tantôt assis sur une chaise, tantôt debout, allant et venant, l’oeil perpétuellement au guet. Son déjeuner, il le prend sur le pouce ou dans le coin de la boutique d’un marchand de vin, d’où il peut encore apercevoir son étalage.

Il n’y a guère de bouquiniste jeune. Le vieux livre suppose le vieil homme. Le contact des parchemins et des reliures donne prématurément à la physionomie du bouquiniste une teinte de gravité, un air de philosophie. Tous ne sont pas sans défauts. Quelques-uns d’entre eux sont quinteux, irritables. Ils viennent derrière vous replacer avec humeur le livre que vous avez dérangé; ils repoussent durement les petits garçons joueurs. Il faut convenir qu’ils ont souvent bien des motifs pour être agacés, et que le nombre de leurs ennemis sans le vouloir est plus grand qu’on ne le croirait.

L’ennemi du bouquiniste est le désoeuvré, le flâneur sans argent, le pauvre diable sans domicile, qui ouvre un volume, le premier venu, et qui se met à le lire, uniquement pour tuer le temps. Elle est célèbre, l’histoire du bohème qui faisait une corne au livre commencé, pour en reprendre la lecture le lendemain.

L’ennemi du bouquiniste est l’ignorant, l’étonné, le soldat attiré par les images; ou bien encore ce grand niais arrêté devant une boîte quelconque, par-dessus laquelle ses yeux s’occupent à suivre le cours de la rivière.

Ennemie aussi, la femme en toilette d’aventures, qui promène un doigt distrait et indifférent sur les livres. Le bouquiniste grince des dents en l’apercevant, car il sait parfaitement qu’elle n’achètera rien, qu’elle est là uniquement parce qu’elle va faire une visite dans le quartier. Tout le bénéfice qu’il en retirera sera de lui voir détourner l’attention des amateurs sérieux.

Après la femme,  cette femme-là,  le plus grand fléau du bouquiniste, c’est la pluie, la pluie soudaine, intermittente, qui le force plusieurs fois par jour à fermer ses boîtes et à chercher un abri sous les portes cochères des environs.
Il y a des bouquinistes qui font de bonnes affaires, qui renouvellent fréquemment leur étalage, qui ont du flair, de l’activité ; il y en a d’autres qui végètent, et dont les livres insignifiants, dépareillés, piteux, demeurent toujours les mêmes. Pauvres gens ! Comment peuvent-ils subsister de cette industrie ? Pour un almanach de deux sous ou une livraison de revues qu’ils vendent de loin en loin, que de jours passés sans étrenner ! Ils persistent cependant, et montent machinalement la garde auprès de leurs cinq à six boîtes lamentables.

Tous les bouquinistes, je l’ai dit, ne sont pas sur les quais. On en rencontre un peu partout, aux boulevards intérieurs et extérieurs, dans les passages. Le quartier Latin, et particulièrement les alentours de la Sorbonne en possèdent un grand nombre; le bas de la rue Soufflot est littéralement tapissé de volumes; mais là encore, on se heurte à de véritables maisons de commerce, à des entrepreneurs sur une vaste échelle. Dès lors, rien de curieux à observer, rien de pittoresque, rien d’original.

Charles Monselet, Paris, 1872.

4 réflexions au sujet de « Les bouquinistes »

    Éric G. Delfosse a dit:
    octobre 13, 2014 à 10:35

    À vendre, quelques centaines de bouquins d’un peu toutes sortes et pas très jeunes (encore que…), en vrac, dans des cartons, cent euros le lot (à venir chercher à Ermeton sur Biert)…

    Bin, oui, je n’ai plus de place chez moi !

    😆

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    Pimpf a dit:
    octobre 13, 2014 à 11:59

    Merci de cet article, j’ai été un grand lecteur, fan d’acquisition de ces fameux livres achetés à prix modeste à ces gens du quai de Seine, je prends plaisir souvent quand je passe dans le coin à m’y balader, et observer ces boutiques, car même si j’ai moins le temps de lire aujourd’hui j’aime m’y imprégner de l’ambiance particulière qui y règne, alors merci pour ton superbe billet !

    Aimé par 2 personnes

    Maître Renard a dit:
    janvier 26, 2017 à 8:26

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

    J'aime

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