Les coucous

Publié le Mis à jour le

coucouLes jeunes générations actuelles ne connaissent sous le nom de coucous que les horloges fabriquées dans la Forêt Noire, et que les Allemands qui les confectionnent ne préfèrent pas à nos pendules. Nous, qui datons de plus loin dans la vie, nous avons connu et fréquenté les coucous, cabriolets contenant de six à douze voyageurs, et attelés d’un cheval, mais rarement, de deux chevaux, qui faisaient le service des environs de Paris, notamment de Saint-Cloud, Saint-Denis, Vincennes, Sceaux, et des localités intermédiaires.

Aucun véhicule actuellement en usage à Paris ne saurait donner l’idée des coucous. La caisse en était généralement mi-partie de jaune et de noir, avec une bande habituellement rouge, sur laquelle étaient écrits ces trois mots : Voiture à volonté. A volonté de qui ? Public et cocher ne s’accordaient pas, chacun prétendant que c’était à la sienne. Celui-là avait hâte de partir; celui-ci tenait à ne se mettre en route que complet. Or, ce complet était fort élastique, beaucoup plus assurément que les parois de la voiture. Le nombre légal, inscrit sur la voiture, était de six places, plus deux voyageurs assis à côté du cocher, et que l’on appelait lapins, on n’a jamais bien su pourquoi.

Dans les jours ordinaires, le cocher partait volontiers avec six voyageurs en tout, comptant bien recruter des lapins sur la route. Mais les dimanches et jours de fête, il entassait huit, dix voyageurs dans l’intérieur, en mettait trois, parfois quatre sur sa banquette, s’asseyant, lui, sur le brancard. Il fallait du temps pour ce recrutement; aussi les premiers voyageurs montés s’impatientaient-ils et criaient-ils après le cocher qui, sans s’émouvoir, répondait qu’il attendait deux voyageurs, qu’il les voyait venir là-bas. Cependant, le cheval, quel cheval ! broyait philosophiquement son foin, en bête bien apprise et sachant le temps que devaient mettre à venir les voyageurs annoncés par son maître.
coucou 33Il arrivait parfois que les voyageurs de la voiture, à bout de patience, se décidaient à descendre. Mais alors, le cocher s’y opposait: ces voyageurs étaient à lui, ils n’avaient le droit ni de prendre une autre voiture, ni. de s’en aller à pied. Il y avait des gens que ces arguments persuadaient et qui reprenaient leur place avec résignation. Il y en avait aussi, de plus rétifs qui tenaient à user de leur liberté; il leur fallait parfois la reconquérir à coups de poing, les sergents de ville n’étant pas encore inventés.

Il n’était pas sans exemple que l’on partît et même qu’on arrivât, après quelques heures d’une marche calme et majestueuse. Jamais le pacifique cheval ne prenait le mors aux dents et ne s’emportait; mais parfois, il tombait de lassitude. Les voyageurs aidaient à le relever, et les plus ingambes ou les plus pressés achevaient la route à pied pour alléger le fardeau de la pauvre bête et aussi pour arriver plus vite.

Le triomphe des cochers, c’était le retour, quand le public s’était porté en foule à une fête des environs, par une belle matinée, et que, le soir venu, la pluie se mettait à tomber, une de ces pluies qui durent des heures. Alors, le cocher élevait ses tarifs de minute en minute, et, quelquefois, c’étaient les voyageurs eux-mêmes qui mettaient l’enchère: il fallait revenir à tout prix, Il nous souvient que, retournant de Vincennes à Paris, avec deux amis et par une pluie battante, un cocher n’eut pas honte, à la Tourelle, de nous demander à chacun quatre francs pour nous ramener en lapins. Nous étions trempés; nous continuâmes notre route.

Les principales stations de coucous étaient au Cours-la-Reine,pour Saint-Cloucl et même Versailles et Saint-Germain; à la porte Saint-Denis pour Saint-Denis; à la Bastille pour Vincennes; à la rue de l’Est et précédemment rue d’Enfer, pour Palaiseau, Sceaux et environs. Il se faisait, à cette dernière station, une agréable et spirituelle plaisanterie. Un cocher, ayant besoin de compléter sa cargaison, ne manquait pas de crier :

Encore un pour Sceaux !

Et il se trouvait quelque voyageur qui montait en riant beaucoup de cette gauloiserie.

Il n’y a plus de coucous à Paris. Les chemins de fer les ont tués. Le dernier a persisté quelques mois au Cours-la-Reine ; il s’intitulait : le coucou obstiné. Force lui a été de faire comme les autres, de céder.

Frédéric Lock   » Musée universel  » Paris, 1872.

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6 réflexions au sujet de « Les coucous »

    Éric G. Delfosse a dit:
    octobre 21, 2014 à 12:27

    Aujourd’hui, ce sont les taxis qui rackettent les clients… Rien de bien nouveau sous le soleil parisien… Ou ailleurs…

    Aimé par 3 personnes

    gavroche60 a répondu:
    octobre 21, 2014 à 1:14

    Un touriste Japonais arrive à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle et prend un taxi pour aller voir la Tour Eiffel.
    Sur l’Autoroute, apercevant une moto qui double, tape sur l’épaule du chauffeur en disant :
     » Moto Kawazaki, très rapide… Made in Japan !  »
    Un peu plus loin sur la route, le touriste tape à nouveau sur l’épaule du chauffeur de taxi et dit :
     » Là… Auto Toyota, très rapide… Made in Japan !  »
    Même s’il est agacé, le chauffeur ne bronche pas. Il poursuit sa route jusqu’à la Tour Eiffel et débarque son passager :
     » Voilà Monsieur, ça vous fera 90 €. »
    Le Japonais stupéfié par le prix remarque :
     » Ouh la la… Très cher !  »
    Et le chauffeur se retourne en souriant :
    « Compteur très rapide… Made in Japan ! »

    Aimé par 5 personnes

    Pimpf a dit:
    octobre 21, 2014 à 2:09

    belle histoire, déja du racket et des clients pas toujours bien traités ( même s’il faut toujours prendre en compte le coté client idiot dans le lot).
    J’aime beaucoup l’anecdote sur le touriste japonais 🙂

    et le petit mot de la fin : « Encore un pour Sceaux !  » joli jeu de mot ou comment « maltraiter » un client 🙂

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      octobre 21, 2014 à 2:14

      J’adore l’humour des rédacteurs de l’époque … Un style bien rare aujourd’hui 😦

      Aimé par 2 personnes

    Un AVIS : Petit blog avisé?? a dit:
    octobre 22, 2014 à 4:04

    Pauv’ bêtes qui tiraient ses coucous 😦

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    octobre 23, 2014 à 6:47

    Les jeunes connaissent aussi le coucou, par celui qui tire parti de la connaissance des anciens.

    Aimé par 1 personne

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