Le médecin malgré lui

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paysan

Il est peu de gens qui n’aient lu ou vu représenter le Médecin malgré lui, mais il en est peu aussi peut-être qui connaissent la source à laquelle Molière a puisé son sujet; nous leur ferons plaisir, nous n’en doutons pas, en copiant un fabliau qui porte pour titre le Médecin de Brai, ou le Vilain devenu médecin. Le voici :

Jadis fut un vilain, qui, à force d’avarice et de travail, avait amassé quelque bien; cependant il ne songeait pas à se marier. Ses amis et -ses voisins lui en faisaient souvent des reproches; ils se chargèrent de lui choisir une compagne.

A quelques lieues de là vivait un vieux chevalier fort pauvre, qui avait une fille très bien élevée et d’une figure charmante. Quoiqu’en âge d’être mariée, personne ne songeait à cette demoiselle, le père n’ayant rien à lui donner. Les amis du vilain en firent la demande en son nom, et les noces eurent lieu. Bientôt de pénibles réflexions les suivirent; le vilain s’était aperçu que, dans sa profession, rien ne lui convenait moins que la fille d’un chevalier: pendant qu’il sera au-dehors occupé à sa charrue ou à quelque autre travail, que deviendra sa femme, dont l’état est de rester au logis et de ne rien faire ? Si je la battais avant de sortir, elle pleurerait le reste du jour , se dit-il à lui-même, et il est sûr que femme qui pleure ne songe point à écouter les galants; en rentrant, j’en serai quitte pour lui demander pardon, et je sais bien comment il faut s’y prendre pour l’obtenir.

Rempli de cette idée, il s’approche de la dame, et de sa rude et lourde main lui applique sur la joue un tel soufflet, que la marque de ses cinq doigts y reste imprimée. La pauvrette se met à pleurer et se désole; elle ne veut écouter ni recevoir de consolation de personne, comme l’avait prévu le mari. Le soir, quand il rentra, son premier soin fut de chercher à l’apaiser; il y réussit aisément; mais le lendemain, à son lever, cherchant une nouvelle querelle à sa femme, il la frappa de nouveau et sortit.

couple

Tandis qu’elle se désespérait, entrèrent chez elle deux messagers montés chacun sur un cheval blanc; à ce signe elle reconnut qu’ils appartenaient au roi, et leur donna le gîte. En leur apprêtant à manger, bientôt elle apprit d’eux qu’ils cherchaient un médecin habile pour guérir la fille du roi, qui, depuis huit jours, avait une arête de poisson dans le gosier, sans qu’on eût pu l’en délivrer; la princesse ne mange ni ne dort, ajoutèrent les messagers , et souffre des douleurs incroyables; le roi, qui se désespère, nous a dépêchés pour lui amener quelqu’un capable de guérir sa fille; s’il la perd, il en mourra.

N’allez pas plus loin, reprit la dame, j’ai l’homme qu’il vous faut, grand médecin, et plus expert qu’Hippocrate.
O ciel ! se pourrait-il, et ne nous trompez-vous pas ? 
Non, je vous dis la pure vérité ; mais le médecin dont je vous parle est un fantasque qui a particulièrement le travers de ne vouloir point exercer son talent, et je vous préviens que si vous ne le battez fortement, vous n’en tirerez aucun parti. 
Oh ! s’il ne s’agit que de battre, nous battrons, il est en bonnes mains; dites-nous seulement où il demeure. 

La dame alors enseigne un champ où labourait son mari, et leur recommande le point important. Ils s’arment d’un bâton, et piquent vers le vilain, le saluent au nom du roi, et le prient de les suivre.

Pourquoi faire ? dit-il.
— Pour guérir sa fille.

Le manant répondit qu’il savait labourer, et que si le roi avait besoin de ses services en ce genre, il les lui offrait; mais pour la médecine, il protesta, sur sa conscience, qu’il n’y entendait absolument rien.

Je vois, dit l’un des cavaliers, que nous ne réussirons point avec des compliments.

Aussitôt tous deux mettent pied à terre, et frappent à qui mieux-mieux. Le paysan se récrie, mais, n’étant pas le plus fort, il promet d’obéir.

Le roi était dans la plus grande inquiétude sur l’état de sa fille. Le retour et le récit des messagers lui rendent l’espérance. Il conduit le vilain devant la princesse, et lui ordonne de la guérir. Le pauvre diable se jette à genoux et jure par tous les saints du paradis qu’il ne sait pas un mot de médecine. Le monarque fait un signe, et une grêle de coups pleuvent aussitôt sur les épaules du vilain.

Grâce ! grâce ! s’écrie-t-il , je la guérirai, sire, je la guérirai.

La princesse était devant lui, pâle et mourante, la bouche ouverte, elle lui montra le siège et la cause du mal, tandis qu’à ses côtés on lui montrait le bâton. Il n’y avait donc pas à reculer. Le mal est dans le gosier, se dit-il , si je puis la faire rire, l’arête sortira peut-être; essayons. Il demande qu’on allume un grand feu et qu’on le laisse seul avec la princesse.

Tout le monde retiré, il la fait asseoir, s’étend le long du feu, et, de ses ongles noirs et crochus, commence à se gratter et à s’étriller la peau, avec des contorsions et des grimaces si plaisantes que la princesse, malgré ses douleurs, ne peut y tenir. Elle part tout à coup d’un éclat de rire, et, de l’effort qu’elle fait, l’arête lui vole hors de la bouche. Il la ramasse, court à la porte et crie :

Sire, la voici !

Les caresses du roi et de riches cadeaux furent la récompense du vilain, qui voulut retourner à sa chaumière, mais il fallut rester. Une foule de courtisans malades se présentent dans l’espoir d’être guéris. Il refuse, le bâton est levé de nouveau, et lui de promettre de guérir tout le monde jusqu’à la dernière servante. Resté avec les seuls malades, il leur parla ainsi.

Mes amis, je ne sais qu’un moyen pour vous rendre la santé: c’est de choisir le plus malade d’entre vous, de le jeter dans, le feu, et, quand il sera consumé, de prendre les cendres pour les faire avaler aux autres. Le remède est violent, j’en conviens,  mais il est sûr, et je réponds après cela de votre guérison sur ma tête. Voyons, quel est le plus malade ?

Alors il se met en devoir de les interroger, mais tous se sentent mieux et se hâtent de fuir, se disant guéris. Le prince, enchanté, comble encore le vilain de présents et lui permet de retourner auprès de sa femme, à condition cependant qu’il viendra quand on aura besoin de lui, ou sinon …

Il prit congé du roi, n’eut plus besoin de labourer; ne battit plus sa femme, l’aima et en fut aimé. Mais, par le tour qu’elle lui joua, elle le rendit médecin sans le savoir.

« Archives curieuses, ou Singularités, curiosités et anecdotes de la littérature, de l’histoire, des sciences, des arts, etc. »  Guyot de Fère, Paris, 1830-1831.

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3 réflexions au sujet de « Le médecin malgré lui »

    Éric G. Delfosse a dit:
    octobre 25, 2014 à 7:26

    De nos jours, pas grand chose de changé : on continue à matraquer le crâne des futurs médecins avec des leçons enseignées par les industries pharmaceutiques…

    👿

    Aimé par 4 people

    beatricelise a dit:
    mai 21, 2016 à 12:15

    J’adore 👍🏽

    Aimé par 1 personne

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