Les pois chiches

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Paul Signac
Paul Signac

Un jour, il arriva qu’une tartane reçut sur les côtes de Provence un gros coup de vent. La voile se déchira, l’antenne se rompit, le gouvernail se démonta; et à un certain moment l’équipage fut sur le point d’être noyé.

Au comble de la terreur, pour sa vie et pour celle de ses matelots, le capitaine pensa que le moment de faire un vœu solennel était venu, et il s’écria:

Bonne Mère, si vous nous lirez de là, je vous promets que dimanche prochain nous ferons l’ascension de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde, tous ensemble, avec une poignée de pois chiches dans les souliers.

Le vent diminua, on put réparer les avaries, et bientôt le temps fut assez maniable pour que la barque atteignît le port de Marseille. Le samedi suivant, le capitaine dit à ses matelots:

Mes enfants, vous savez que j’ai fait un voeu au nom de tout l’équipage, aussi il faut que pas un de nous ne manque demain matin.

De plus, comme c’était un homme consciencieux il avait acheté un kilogramme de pois chiches il en donna une poignée à chaque matelot en lui rappelant qu’il fallait la mettre consciencieusement dans ses souliers, parce que, dans sa pensée, il avait voulu dans son voeu que la difficulté de marcher ajoutât à l’oeuvre méritoire du pèlerinage.

Le lendemain matin, à la première heure, chacun, fut prêt; et voilà l’équipage qui se met en marche. Je laisse à penser si l’ascension fut pénible. Ces corps étrangers qui avaient été mis dans les souliers blessaient les pieds, chaque pas apportait une nouvelle souffrance; aussi chacun trébuchait, tombait à chaque instant et suait sang et eau pour faire l’ascension. Seul, le loustic de la barque marchait guilleret en tête du cortège, d’un pas assuré et léger, riant des mésaventures de ses camarades, et poussant une exclamation de plaisanterie toutes les fois que quelqu’un tombait par terre.

Enfin on arrive, on entend dévotement la messe; puis, quand la cérémonie fut finie, chacun tira ses souliers pour se débarrasser des incommodes pois chiches qui avaient rendu l’ascension si difficile; car le voeu ne portait pas qu’on les garderait dans les souliers une fois la messe entendue. Mais le loustic ne se déchaussa pas, et lorsqu’on lui en demanda la raison, il répondit:

Je n’en ai vraiment pas besoin, ils ne me gênent pas.Comment ! dirent en choeur tous les autres matelots, tu n’as pas été horriblement gêné par eux à la montée ? Nous autres, nous avons souffert mort en passion.

Parbleu, répartit l’autre, si vous aviez eu comme moi la précaution de les faire cuire, au préalable, vous n’auriez pas plus souffert que moi. Le patron avait promis à la Bonne Mère que nous mettrions une poignée de pois chiches dans les souliers, mais il n’avait pas ajouté que nous nous abstiendrions de les faire bouillir auparavant !

Bérenger Féraud.  « La tradition. » Paris, 1887.

20 réflexions au sujet de « Les pois chiches »

    Éric G. Delfosse a dit:
    novembre 1, 2014 à 11:52

    Miam, des pois chiches !

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      novembre 1, 2014 à 12:14

      J’ai envie d’un couscous moi ! 🙂

      Aimé par 2 personnes

        Éric G. Delfosse a dit:
        novembre 1, 2014 à 12:17

        Problème : pour ce midi, c’est un peu court… Si je mets mes pois chiches à tremper dès maintenant, pour ce soir, ce sera parfait…
        Ou alors, direction resto, mais, bon, pas envie de faire 60km A/R pour aller dans « mon » resto de cous² préféré…

        Aimé par 2 personnes

    delorme a dit:
    novembre 1, 2014 à 12:19

    je connaissez l’histoire des pois chiches dans les chaussures mais pas de souvenir avec cette aventure de marins , souriante en plus merci bonne journée michel

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    novembre 1, 2014 à 5:01

    En voilà un qui a été malin, hé oui, rien n’empêchait de cuire les chiches 😉
    J’adore !
    🙂

    Aimé par 1 personne

    lesouffleurdemots a dit:
    novembre 1, 2014 à 6:55

    Excellent. Cela me fait penser aux houmos! Miam miam! Bonne soirée à toi!

    Aimé par 2 personnes

    sarah a dit:
    novembre 4, 2014 à 7:20

    un pois léger et astucieux pour les gens bienheureux…lol.. laissez cuire, et appréciez. 🙂

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    novembre 4, 2014 à 11:59

    NE RIEZ PAS -dans la marine, il existe maintes occasions de se se sortir d’un mauvais pas:
    Les pois-chiches ‘bien bouillis’ ont pu sauver moult vies
    De même que les ‘nouilles’ restent tout aussi, le plat préféré des marins.

    Aimé par 1 personne

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