Voyage électrique

Publié le Mis à jour le

Une histoire arrivée dernièrement à un habitant de la frontière française a beaucoup égayé une partie de la ville de Charleroi.

Cet individu entrait à la station lorsque l’express de trois heures pour Erquelines venait de la quitter. Désolé d’être venu trop tard, il se lamentait de la plus tendre façon et s’adressait force injures, lorsqu’une idée parut jaillir de son cerveau. Il s’avance vers un employé de la station:

Monsieur, dit-il, j’ai quelquefois entendu parler du télégraphe, ne pourrai-je aller par là à Erquelines ? Quand je devrais payer deux fois plus que par le chemin de fer, je n’y regarderais pas, tant je voudrais être chez moi pour servir le souper des Rois.

L’employé sourit, et indiqua à notre villageois les bureaux du télégraphe.

Bonjour, tout le monde, fit-il en entrant, j’ai manqué le convoi d’Erquelines, et je voudrais m’en aller par le télégraphe. Combien qu’c’est ?

Les employés retiennent un rire homérique qui était sur leurs lèvres, prêt à éclater, et l’un d’eux répond:

Asseyez-vous, monsieur, dans ce fauteuil, le télégraphe va partir dans cinq minutes.
Combien resterai-je de temps pour faire la route ?
Trois minutes.
— Sapristi ! j’arriverai avant le convoi. Mais combien qu’c’est ?
— Vous payerez en arrivant à Erquelines,

Et au même instant l’on entend une sonnerie de carillon dans tous les bureaux.

C’est le signal du départ, dit-on à notre voyageur; prenez votre place.

Il se lève, en effet, et se laisse conduire près d’une armoire dont la porte était ouverte.

Entrez là, lui dit-on, c’est le wagon du télégraphe; mais fermez bien les yeux, car si vous les ouvriez, la grande vitesse du voyage pourrait vous faire tourner la tête et, partant, vous faire tomber.

Notre homme se baisse, entre dans l’armoire, s’y accroupit, le chapeau entre les jambes, entend une fois encore la recommandation de ne pas ouvrir les yeux, puis salue en disant :

Il est fort heureux que le voyage ne dure que trois minutes, car je ne suis pas trop à mon aise dans cette position.

Sur ce, l’armoire est fermée, et toutes les sonnettes de recommencer leur carillon.

Attention, vous partez, cria-t-on à travers la porte à notre voyageur.

Une demi-heure après, on ouvrait la porte de l’armoire, et une figure que l’habitant de la frontière n’avait pas vue à son départ, lui criait :

Erquelines !
Il me semble, dit-il en retirant de l’armoire ses jambes roidies et fatiguées, que je suis resté plus de trois minutes en route. Où faut-il payer ?

Les stores étaient baissés. Notre voyageur ne voyait que des appareils.

A la porte de la station, lui répond son interlocuteur.
— Merci, fait notre voyageur; et il sort en s’étirant les bras.

Nous ne dirons pas sa figure lorsqu’il se retrouva dans la gare de Charleroi; mais il prit son parti en brave, et vint lui-même raconter sa mésaventure aux habitués des cafés voisins de la station.

 » La Féérie illustrée  » Dutertre, Paris, 1859.

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