Les accidents de voitures à Paris au XVIIIème siècle

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Henri_Rousseau
Henri Rousseau

Bien que, jadis, la circulation des voitures dût être, même relativement, beaucoup moindre qu’aujourd’hui dans les rues de la capitale, un certain nombre d’accidents s’y produisaient, qui, pour la plupart, étaient dus, à vrai dire, non seulement à l’étroitesse des voies, mais aussi à l’absence de trottoirs. Les journaux du temps nous montrent qu’en ce cas les choses se passaient de façon assez singulière. A la date du 1er juillet 1785, nous trouvons, par exemple, dans le Journal de Paris, sous le titre (un peu discordant, à ce qu’il nous semble), de Bienfaisance, la lettre suivante :

Aux auteurs du journal.

Messieurs, un homme qui tirait une petite charrette a été hier accroché et peut-être renversé par un cabriolet, dans la rue Plâtrière. Le particulier qui était dans ce cabriolet, et qui n’a pas voulu s’arrêter pour ne pas faire scène au milieu de la rue, voudrait donner à cet homme des secours proportionnés au mal qu’il peut avoir éprouvé. Il vous prie donc, messieurs, de publier ses intentions par la voie de votre journal, afin que ce malheureux, ou les témoins de cet accident, puissent par la même voie l’instruire de son nom et de sa demeure. 

Ici, l’auteur de l’accident, qui « n’a pas voulu faire scène, » apporte un certain scrupule à réparer le mal que son cabriolet a causé, mais rien ne nous prouve que l’expression de ce regret soit allée à son adresse, car dans les feuilles suivantes le nom du traîneur de charrette ne paraît nullement. Le bienfaiteur dut en être pour son élan généreux. calèche En date du 17 septembre 1786, un cas contraire se présente. Voici ce que publie le journal sous la rubrique: Evénement:

Les accidents produits par l’imprudence des cochers, ou par celle des gens à pied, doivent être rendus publics, pour servir de leçon aux uns et aux autres. Le lundi 11 de ce mois, à neuf heures du soir, une voiture de maître, passant avec rapidité de la rue de l’Université à la rue Jacob, a renversé un malheureux étranger et lui a écrasé la tête. Cet infortuné, nommé Lyonnais, laisse une veuve dans la désolation et huit enfants, dont une fille est femme de chambre, le fils aîné garçon menuisier, le second dans la milice, et les cinq autres dans la misère (sic).

Un bruit vague avait accusé de ce désastre le cocher de Mme la maréchale de Castries. Informations prises, ce bruit est sans fondement.

On espère que le véritable auteur ne tardera pas à secourir les malheureux qu’il a faits. On espère, en même temps, que les gens du monde, instruits de cet événement, recommanderont à leurs cochers d’être plus attentifs. Une affaire si pressante, qu’elle soit, n’exige point que l’on écrase le monde. Faut-il briser la tête des malheureux passants et couvrir de deuil les familles pour arriver une minute plus tôt à un souper ou à l’Opéra ? 

calèche

Cette fois, en dépit du pressant appel et de la mercuriale qui terminent le récit, le coupable ne manifeste en aucune facon le désir de venir en aide aux victimes; mais à son défaut la commisération publique s’émeut, et, dans les numéros qui suivent, nous trouvons pendant une quinzaine une série de notes ainsi conçues:

Avant-hier nous avons reçu 6 livres pour la veuve Lyonnais. Aujourd’hui nous avons reçu 12 livres, d’un petit garçon 6 livres, puis 24 livres, puis 20. Il arrive environ 200 livres de toutes mains.

Autre acte de bienfaisance, en date du 26 janvier 1787:

Messieurs,

Un mauvais carrosse de remise, allant bien doucement, a blessé grièvement, peut-être même écrasé, un enfant qui s’est précipité dans les chevaux. Ce malheur est arrivé sur le boulevard de la Chaussée-d’Antin à la rue Caumartin, le 23, à six heures et demie du soir. On espère que vous voudrez bien faire passer aux parents de cet enfant ce billet de caisse d’escompte de 600 livres, faible compensation d’un événement qu’ils ne peuvent cependant attribuer qu’à leur imprudence.

En somme, réparation offerte par l’écraseur, réclamations en faveur de l’écrasé, et, au cas échéant, intervention charitable du public, telles sont les alternatives ordinaires, à propos de ces faits, qui d’ailleurs reparaissent très souvent dans le journal. Mais voici, pour clore la série, une manière toute nouvelle d’entendre la situation.

Evénement:14 avril 1787.

Messieurs, voulez-vous bien que je profite de votre journal pour tirer d’inquiétude une dame dont les chevaux et la voiture m’ont passé sur le corps hier, dans la rue de l’Échelle, et qui a témoigné beaucoup d’intérêt à mon sort. J’ai eu le bonheur d’en être quitte pour un grand coup au milieu du front avec de fortes contusions aux reins et aux coudes. Je me suis ouvert la veine, a cause du grand mal de tête et de reins que j’éprouvais, et la saignée m’a soulagé; je vois que ce ne sera rien. Le cocher qui a eu l’adresse de réparer le tort qu’il avait d’aller très vite, avec des chevaux très vigoureux (au milieu de beaucoup d’autres voitures qui débouchaient de la rue des Frondeurs), en arrêtant ces animaux tout court et droit, sera récompensé, s’il se présente chez moi.

Retz, médecin ordinaire du roi, rue Saint-Honoré.

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L’idée paraît assez étrange, et l’on serait tenté de ne voir dans cette lettre qu’une habile réclame à l’accident (comme on dirait aujourd’hui), bien que ce Retz, vaillant antagoniste de Mesmer, le magnétiseur, membre correspondant de la Société royale de médecine et de l’Académie des sciences de Dijon, médecin de la marine royale à Rochefort, auteur de nombreux ouvrages très populaires, pût se passer d’un tel moyen de publicité. Toujours est-il que, cinq ou six jours plus tard, une nouvelle lettre paraît, où il semble se justifier d’un reproche de ce genre:

Quelques personnes ont paru étonnées que je destinasse une récompense au conducteur des chevaux qui m’ont terrassé vendredi dernier; la raison en est cependant bien simple. Quand un homme est écrasé, c’est presque toujours parce qu’au lieu d’arrêter ses chevaux, le cocher les fouette au contraire pour fuir la populace et se soustraire à la police. Il consomme alors un crime, qu’il aurait évité de commettre sans la crainte du châtiment. Il m’a semblé plus avantageux d’encourager les cochers à l’humanité que de déclamer contre leurs fautes. Celui qui a arrêté ses chevaux sur moi, et m’a par ce moyen préservé des roues, n’a pas réclamé la récompense promise. Je lui destinais un louis. J’y en joins un autre, et vous prie, messieurs, de disposer de cette somme en faveur du malheureux indigent qui aura été blessé par quelque voiture. Retz.

Le journaliste ajoute qu’il tient la somme à la disposition du premier malheureux au nom duquel on justifiera d’un malheur arrivé et d’une position précaire. Ainsi se réglaient, bien que la police pût y intervenir, comme le prouve un passage de la dernière lettre, les accidents de voitures au siècle dernier. Nous avons « changé tout cela, » mais cela valait, croyons-nous, un souvenir.

in Bureaux de la Mosaïque.  Paris, 1874.

4 réflexions au sujet de « Les accidents de voitures à Paris au XVIIIème siècle »

    delorme a dit:
    novembre 20, 2014 à 4:50

    ha ha ha avec les assurances hi hi hi c’est la faute au cheval et les garagistes de l’époque hi hi hi hi !!
    c’était bien plus sympa quand même

    Aimé par 1 personne

    runglaz a dit:
    novembre 21, 2014 à 11:03

    A reblogué ceci sur runglaz.

    Aimé par 1 personne

    Éric G. Delfosse a dit:
    novembre 23, 2014 à 10:44

    Je me suis fait écraser le pied par une voiture, je puis avoir le louis ?

    Aimé par 1 personne

    jmcideas a dit:
    novembre 28, 2014 à 8:16

    Dans ce siècle, les accidents de voiture avaient une cause principale: la glissade impromptue du cabriolet sur le crottin, déposé par le cheval lui-même en amont….inévitable!
    On ne peut craindre ceci du moteur diesel – reste que les microparticules émises tuent à plus long terme-

    Aimé par 1 personne

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