Histoire d’une jeune fille herbivore

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Le Douanier Rousseau
Le Douanier Rousseau

La nature, ordinairement si régulière, si fidèle aux lois qu’elle s’est imposée dans la reproduction et l’entretien des êtres, offre quelquefois des exemples d’anomalie très bizarres. Les écarts auxquels elle se livre, servent en quelque sorte à expliquer tous ses moyens de combinaison. C’est souvent par leur secours que l’homme signale le retour de certains phénomènes, dont, sans une première observation , il n’aurait peut-être jamais soupçonné la possibilité.

C’est ainsi qu’habitué à voir son espèce se nourrir de substances, pour la plupart mortifiées par la cuisson, il ne devinait guère qu’il pût exister des perversions telles de l’organisme humain, que certains individus vinssent à se nourrir d’herbages crus et grossiers, de chairs sanglantes et chargées d’immondices. Il le soupçonnait d’autant moins, quoiqu’en aient dit certains philosophes, qu’amené par des études d’analogie et de comparaison à la connaissance des causes qui différencient l’alimentation dans chaque espèce d’animaux, il s’est parfaitement expliqué l’impossibilité où se trouve l’estomac d’un herbivore de se nourrir d’aliments propres au carnivore rigoureusement appelé ainsi, et vice versa. Or, l’homme, qui ne présente ni les conditions organiques des ruminants, ni celles des animaux qui se repaissent de chair fraîche, ne peut, sans une grande aberration de ses fonctions, offrir une exacte ressemblance dans ses habitudes nutritives avec l’une ou l’autre de ces deux classes d’animaux. Quand des cas exceptionnels de ce genre arrivent, l’observation doit les ranger précisément dans la classe des faits rares, en attendant que les faits analogues viennent en faciliter l’explication. Si leur utilité n’est pas actuellement directe, ils sont là pour attester les ressources de la nature. Ils sont là pour répondre à l’étonnement des personnes pour qui les faits irréguliers ne peuvent être, et enfin, pour servir de mesure à la probabilité des choses extraordinaires. Sous ces rapports, il sera donc curieux de connaître l’histoire d’une jeune fille, tour à tour herbivore et carnivore, actuellement existante.

henri-rousseauLa fille Roger, fille d’un cultivateur de Méret, département de l’Oise, est actuellement âgée de vingt ans; elle est idiote. Retardée dans son développement physique, quoique actuellement très vigoureuse, elle n’a marché qu’à trois ans. Elle n’a jamais parlé; elle exprime ses besoins, ses désirs par des cris qui ressemblent beaucoup à un grognement. Elle n’est point sourde; elle obéit quand on lui commande; paraît assez douce: quand on la contrarie, elle porte sa fureur contre elle-même; elle s’égratigne la racine du nez. Si elle est assise ou couchée, sa tête, ses mains, sont toujours en mouvement, sans but. Elle déchire machinalement ce qui lui tombe sous la main.

Sa taille est moyenne, renforcée. Sa peau est blanche, l’œil bleu, le front très proéminent et bombé, la bouche grande, les lèvres très épaisses. Sa figure, convenablement colorée, n’a absolument aucune expression. Sa marche est incertaine, comme celle de quelqu’un qui n’est pas bien éveillé. Elle marche volontiers sur les mains et les genoux, et, dans cette attitude, furète partout, flaire et porte à sa bouche tout ce qu’elle rencontre. C’est ainsi que cette pauvre créature aime à trouver ses aliments plutôt qu’à les recevoir. Elle satisfait les besoins de la nature partout, et sans honte, comme sans précaution.

Les aliments qu’elle préfère sont le trèfle, la luzerne, le mouron ( seneçon ); viennent après la viande crue et les entrailles d’animaux: tout ce qui est cuit ne lui convient pas; elle ne mange du pain que faute de mieux. elle arrache l’herbe, elle en fait une espèce de botte qu’elle place entre les dents molaires , d’un côté de la bouche, sans se servir des incisives, et broie en remuant les mâchoires. Elle aime beaucoup le vin, mais ne boit pas comme les hommes. Accoutumée sans doute à se désaltérer dans les ruisseaux, elle hape et hume les liquides. La puberté a été tardive chez la fille Roger. On assure qu’elle ne distingue pas les sexes.

Cette malheureuse, abandonnée en quelque sorte par ses parents, a pris les goûts et les allures des animaux avec lesquels elle vivait. Son père assure qu’elle reconnaît fort bien son chemin pour rentrer à la maison, même d’une demi-lieue de distance. C’est à l’âge de trois ans qu’on s’aperçut de son goût pour la viande crue. On avait jeté dans la cour des entrailles de volailles: cet enfant s’en empara et les disputa à un chien. Passant presque tous ses jours près des bestiaux dans les pâturages, l’exemple et la faim lui ont appris à se nourrir d’herbes.

Archives curieuses, ou Singularités. Guyot de Fère, François-Fortuné, Paris, 1831.

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Une réflexion au sujet de « Histoire d’une jeune fille herbivore »

    Éric G. Delfosse a dit:
    novembre 29, 2014 à 3:34

    La naissance du crudivorisme… ?

    J'aime

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