La légende de Robert le Diable à Moulineaux

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Et tout d’abord exista-t-il jamais un « Robert-le-Diable »? Là-dessus les écrivains et les érudits bataillent depuis longtemps.

Robert-le-Diable, suivant les uns, c’est Rollon, Rollon le pirate, Rolf-le-Marcheur ! Suivant les autres, les plus nombreux, c’est Robert 1er, Robert-le-Magnifique. Ses exploits audacieux, la cruauté farouche de son caractère, ses crimes sacrilèges, ses résipiscences superstitieuses, ses pèlerinages en Terre Sainte et sa mort étrange au retour, voilà autant de signalements pour reconnaître… le véritable Robert-le-Diable.

Mais voici un troisième concurrent: Robert-Courte-Heuse. Celui-là peut prétendre au surnom satanique par les turpitudes de sa jeunesse, par ses impiétés filiales, par sa révolte à main armée contre son père. Mais sa fin dégradante ne se rapproche point de la mort « en beauté » de Robert-le-Diable, devenu… saint, suivant la légende…

En somme, Robert-le-Diable, ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est un prototype du chevalier damné et maudit, aux actions chimériques et fabuleuses, tel que pouvait l’imaginer la fantaisie romanesque des conteurs et des poètes de jadis.

C’est ainsi qu’il apparaît dans la légende que le moyen-âge nous a transmise sous trois formes très curieuses, parce qu’elles sont différentes: en un récit historique paru dans les premières pages de la Chronique de Normandie; dans le poème Li romans de Robert le Diable transformé au XVe siècle en le Dil de Robert le Diable et qui a donné naissance à une foule d’imitations et de contes populaires de la Bibliothèque bleue, et enfin à une moralité mystique à une pièce dramatique, le Miracle de Nostre-Dame de Robert le Diable que Deville a réédité en 1636 et qui a surtout inspiré Scribe pour le libretto de l’oeuvre lyrique de Meyerbeer.

Quels sont donc les principaux traits de cette légende, d’après ces sources si diverses et comment apparaît la vie de ce Robert le Damné ? C’est le fils du duc de Normandie Aubert et de sa femme Jude, et il est né en pleine forêt de Rouvray. Dès sa naissance, sa mère a invoqué le Diable, et la malédiction plane sur fui. Marmot, il est indomptable et sournois. Il bat ses nourrices, il leur mord le sein. Plus tard, il bat ses petits camarades, plante son couteau dans le ventre de son maître d’école pour se venger d’une réprimande.

C’est un Apache, une « terreur ». Dans la plénitude de sa jeunesse, ses gentillesses se traduisent par le pillage des églises et des monastères, par le meurtre des maris, l’enlèvement des femmes et des nonnes. Comme dit la Chronique, « il commet tant de cruautés, que c’est merveille que la terre ne fondait pas sous lui ! » Bien entendu son père et sa mère, la bonne duchesse Jude, se désolent. Ils voudraient bien l’envoyer dans une maison… de correction. Ils s’avisent de le faire chevalier. Peut-être changera-t-il alors de conduite ?

Adonc on le verra retraire Assez tôt de ses grandes malices. Il laissera ses mauvais vices, Sa cruauté et son méfait Puisqu’il sera chevalier fait.

Il n’en est rien ! La veille de la cérémonie où il est fait chevalier, il vient à Rouen, viole une religieuse, lui coupe le sein, et comme son père lui adresse des reproches, il veut le frapper de son épée. Ses excès deviennent tels que le duc Aubert fait publier à son de trompe que quiconque occirait son fils Robert serait pardonné.

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Mais tout lasse et tout passe. Robert, dans une de ses alternatives où sa cruauté se dressait contre lui-même, va trouver sa mère à Arques et là il demande à la pauvre femme un compte sanglant de sa vie misérable. La scène, qui se retrouve dans le drame et dans le roman, est vraiment extrêmement tragique.

Pourquoi lui, Robert, est-il maudit ? Pourquoi est-il comme fatalement entraîné vers le meurtre ? Et la pauvre femme, répondant aux menaces du fils, lui avoue l’anathème prononcé dès sa naissance. A la découverte de ce secret de malédiction, le courroux de Robert se fond dans une immense douleur, tandis que sa mère pleure à ses pieds. Quel beau thème pour Wagner !

Mais si la fatalité plane sur Robert, ce n’est pas la fatalité aveugle et implacable du paganisme, il peut invoquer la grâce miséricordieuse. Pèlerin, comme Tannhäuser, fuyant le Venusberg, il s’en va à Rome implorer le pape qui le renvoie à un vieil ermite, qui le condamne à trois pénitences ravalantes: il contrefera le fou, dévorera la pâtée des chiens, et demeurera constamment muet. Dans la Chronique de Normandie, là se borne le récit des aventures du héros normand. Consumée par les regrets, ne le voyant point revenir en Normandie, sa mère la duchesse Jude meurt, tristement accablée sous sa destinée.

Robert_le_diableDans le Miracle de Robert-le-Diable, au conte austère et terrible vient s’ajouter une éblouissante péroraison qui tient de la féerie orientale et dont Scribe s’est souvenu en écrivant son libretto. Robert le Diable qui est valet et fou, en venant se désaltérer dans des jardins, a aperçu la fille, muette de naissance, de l’empereur de Rome. Il en tombe follement amoureux, mais pendant les premières alternatives de cette passion naissante, les Sarrazins viennent attaquer Rome. Armé de blanches armes, par Dieu lui-même, chevalier inconnu tel Lohengrin pour Elsa, Robert, par sa vaillance, sauve l’année et l’empereur sans toutefois révéler son nom. Toutefois, dans une de ces rencontres, il a été blessé par un coup de lance à la cuisse,  blessure qui, plus tard, doit le faire reconnaître.

On instruit l’empereur de cet événement. A son de trompe il fait publier que sa fille et l’Empire de Rome appartiendront au Chevalier Blanc qui se présentera et montrera le fer de lance dont il a été blessé.

Le sénéchal de la Cour est, lui aussi, épris de la princesse. Il simule une blessure et obtient la main de la jeune fille. Solennité, cortège, mariage en présence du pape, quand tout à coup, la jeune princesse muette recouvre la voix et révèle la vérité. C’est Robert le véritable vainqueur, le véritable blessé, et voici le fer qu’il avait caché entre les pierres d’une fontaine. Qu’il vienne donc!  Il apparaît, mais lié par son serment de pénitence, il reste muet, imperturbablement muet, jusqu’au moment où le vieil ermite qui a imposé la pénitence de Robert le relève de ses voeux.

Ailleurs, dans le Roman, par exemple, résistant aux tentations des félicités mondaines, Robert-le-Diable va chercher un refuge dans la cellule de l’ermite, où il meurt béatifié. Si vous en doutiez, on vous montrerait ses reliques dans l’église Saint-Jean de Latran.

W.Mechelke
Photo: W.Mechelke

Telle est la merveilleuse légende d’amour et de sang qui a été diffusée dans mille publications et un peu dans tous les pays, car dès 1520 Wynkyn de Worde traduisait en anglais Robert The Devil, et en1530 Michel d’Eguia donnait la première traduction espagnole de cette histoire qui commence comme une chanson de geste et finit par un acte de vie de saint ! 

Et le château de Moulineaux dans tout cela, direz- vous ? Eh bien, ma foi, on ignore absolument comment ce nom terrible lui est resté attaché. Quelque part dans la Chronique de Normandie, on parle bien d’un château qui était le quartier général des brigandages de Robert. Mais ce burg semble être le Château de Thuringe, à Bonsecours, sur ce haut coteau qui domine la Seine.

Le nom de Robert-le-Diable n’est donc resté attaché aux ruines du château de Moulineaux, qui ne fut construit qu’à la fin du XIIe siècle, que comme un nom légendaire, mais sans aucune base historique. Ainsi en est-il pour les châteaux d’Arthur, les tours de Gannelon, les pas de Roland ou les roches de Gargantua.

En réalité, le château de Moulineaux dut sa première célébrité historique à ce farouche Jean Sans-Terre qui y séjourna longtemps en 1203, « se cachant dans les retraites boisées de la forêt ».

Umbrosis latitans Molinelli in vallibus.

II y préparait ses crimes et il n’en fallut peut-être pas plus pour qu’on confondit ce repaire avec celui de Robert-le-Diable et pour qu’on en ait conservé le nom comme un épouvantail sinistre…

« Par-ci, par-là: études d’histoire et de moeurs normandes. »  Georges Dubosc, H. Defontaine, Rouen,  1922-1933.

4 réflexions au sujet de « La légende de Robert le Diable à Moulineaux »

    le blabla de l'espace a dit:
    février 14, 2015 à 9:04

    ma grand mere habitait Rouen, et j’ai été donc voir petite le chateau de Roro, et j’y suis retournée adulte, ds mon petit cerveau c’etait plus pareil,
    interessant ton billet

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    le blabla de l'espace a dit:
    février 14, 2015 à 9:04

    bon si c est po son chateau alors,

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    Éric G. Delfosse a dit:
    février 14, 2015 à 9:13

    Robert-le-Diable ?
    Connais pas…
    J’ai connu un Gérard-le-Moine, avec un cerveau de troll à peu près aussi ramolli que celui du brave ci-devant, mais un Robert-le-Diable, non, ça ne me dit rien…

    😆

    Aimé par 1 personne

    Maître Renard a dit:
    décembre 6, 2016 à 8:37

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

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