La Dame blanche (3)

Publié le Mis à jour le

Gaëtan chevauchait depuis près de cinq jours lorsqu’il vit poindre à l’horizon les tourelles du château de Kerkoët; le soleil était resplendissant, et le jeune mousquetaire sentait son cœur s’épanouir sous l’influence d’un air embaumé par les effluves du printemps. Tout à coup il se leva sur ses élriers et plongea avec anxiété ses regards vers l’habitation de M. de Kervan, près du mur d’enceinte de laquelle il se trouvait ; mais ce fut vainement qu’il y chercha signe de vie: portes et volets étaient fermés: le jardin était inculte, la cour déserte, et un silence lugubre régnait dans cette enceinte autrefois si riante.

Est-ce que M. de Kervan a quitté cette demeure ? demanda Gaëtan à une femme qui faisait paître des chèvres près de là.

Mon Dieu, oui, le cher monsieur; vienne la Saint-Jean, il y aura deux ans qu’il en est sorti, les pieds devant; ç’a été une fière perte pour les pauvres du pays, allez ! mais enfin, le cher monsieur avait fait son temps, et si le bon Dieu nous avait laissé la bonne demoiselle Gabrielle.

Que dites-vous ? s’écria Gaëtan pâle et la voix altérée, mademoiselle de Kervan.

A disparu trois mois après la mort de son père. Un jour elle a congédié ses domestiques, après leur avoir donné à chacun deux années de gages; puis elle a tout fermé et elle est partie. Des gens qui l’ont rencontrée près de l’abbaye de Quillian ce jour-là disent qu’elle pleurait en marchant à grands pas, et ça doit être vrai: on ne doit pas pouvoir quitter sans chagrin le pays où l’on est chéri de tout le monde. Mais on devait bien s’attendre à quelque chose comme ça; car après la mort du bon M. de Kervan, la Dame blanche s’était montrée trois nuits de suite sur les tours du château de Kerkoët, ce qui est toujours le signe de quelque grand événement.

La Dame blanche est apparue ? En êtes-vous bien sûre, ma bonne femme ?

Très sûre, monsieur le chevalier; car, sauf votre respect, je l’ai vue, de mes yeux vue, passer dans la galerie qui sépare les deux tours sur la façade du château, à preuve que, dès le lendemain, j’ai raconté la chose à M. le curé.

Et que vous a-t-il dit, l’excellent homme ?

Il m’a répondu que la peur avait pu me faire voir ce qui n’existait pas, et il m’a recommandé de ne rien dire de tout cela, le pays ayant été bien assez affligé dans ces derniers temps, pour qu’on ne répandît pas des bruits qui ne pourraient qu’augmenter le mal; mais la Dame blanche n’en a pas moins reparu, et la bonne demoiselle Gabrielle n’est pas revenue.

Oh ! c’est affreux! fit Gaëtan en laissant tristement tomber les rênes sur la crinière de son cheval; mais il faut que je la retrouve. oui, oui, je la retrouverai et elle me pardonnera; tout le reste n’est rien, moins que rien; au diable les affaires d’argent! ma Gabrielle, c’est toi, toi seule que je viens chercher ici, toi dont la douce parole, les tendres regards m’ont fait tant de fois oublier le monde entier.

Gaëtan tira de sa bourse un écu qu’il jeta à la gardeuse de chèvres, puis il piqua des deux, et peu d’instants après il entrait dans le manoir de ses pères. Trois domestiques, seuls gardiens du château depuis le départ de leur jeune maître, s’empressèrent autour de lui, le conduisirent à son appartement, et improvisèrent un dîner auquel, en toute autre circonstance, le mousquetaire eût fait grand honneur; mais le pauvre Gaëtan était en ce moment trop préoccupé pour pouvoir apprécier convenablement le zèle de ses braves ser- viteurs.

On l’a vue près de Quillian, se disait-il en disséquant d’un air distrait un râble de lièvre; peut-être alors se rendait-elle à l’abbaye ?. Ma sœur était son amie intime; n’est-il pas naturel qu’elle lui ait confié ses chagrins ? Je vais y aller moi-même tout à l’heure; que Jeanne me sermonne tant qu’elle voudra, il faudra bien qu’elle finisse par répondre à mes questions, et il me paraît impossible qu’elle n’en sache pas assez pour pouvoir me mettre sur la voie de la vérité.

Là-dessus le chevalier vida son verre, quitta la table, sortit du château et prit pédestrement le chemin de l’abbaye de Quillian, où il arriva bientôt.

Ah ! méchant frère ! s’écria la jeune abbesse, Jeanne de Kerkoët, en se jetant, en dépit de la règle, dans les bras du mousquetaire, vous vous décidez donc à donner signe de vie aux gens qui vous aiment ?

Pardonnez-moi, chère sœur; si vous saviez comme on est occupé là-bas !…

Tant occupé, qu’on y oublie tout, promesses, serments, parents, amis et le reste. Gaëtan, vous êtes bien coupable !

Plus coupable encore que vous ne pensez, Jeanne; car la prochaine entrée en campagne de la maison du roi m’oblige à vendre mon domaine de Kerkoët pour m’équiper d’une manière convenable.

Vous voulez vendre Kerkoët ?…

Il le faut, ma bonne sœur; mais la guerreest pour moi une porte ouverte à la fortune, et vous pouvez être sûre que je ne faillirai ni à ma race ni à mon devoir.

Je le crois, Gaëtan; mais est-il donc indispensable pour cela de vendre le dernier domaine qui vous reste, et n’avez-vous rien autre chose à faire avant d’aller affronter les dangers de la guerre ?

Rien que je sache, Jeanne; ne sommes-nous pas seuls au monde depuis la mort de notre père, celle de notre ami de Kervan, et la disparition de Gabrielle, notre amie d’enfance ?=

Vous vous souvenez d’elle ? fit l’abbesse en souriant et rougissant quelque peu.

Oh ! je vous en prie, Jeanne, faites-moi la grâce de croire que je ne l’ai jamais oubliée.

Vous le dites, je dois le croire. Cela pourtant n’empêche pas que vous soyez bien coupable; mais je me sens trop heureuse de vous revoir pour avoir le courage de vous quereller; je me contenterai pour aujourd’hui de vous donner un conseil: ne vous pressez pas de vendre Kerkoët.

Mais, chère sœur, puisqu’il faut vous le dire, je n’ai que dix jours pour payer une dette de jeu de trente mille livres, au comte de Bernolle, mon ami.

Ne vendez pas, vous dis-je, je prierai Dieu de nous être en aide, vous prierez, aussi, je l’espère, et peut-être…

Oh ! ma bonne sœur, achevez de me rendre la vie en me disant ce qu’est devenue Gabrielle ?

Qui peut vous faire croire que j’en sache quelque chose ? Ce qui me parait hors de doute, c’est que la pauvre enfant a bien souffert et qu’elle doit souffrir encore cruellement. Vous lui avez été bien fatal, Gaëtan, et par votre amour et par votre abandon; car, il faut bien que vous le sachiez, elle n’a quitté.la maison de son père que pour cacher les suites de sa faiblesse.

Il se pourrait !… Alors, vous le voyez, Jeanne, il faut à tout prix que je la retrouve afin de réparer mes torts en lui donnant mon nom.

Vous oubliez bien vite que vous n’avez rien autre chose à lui offrir, pas même une demeure, puisque la seule qui vous reste est grevée d’une dette qui peut vous obliger à la vendre. Ayez plus de résolution, chevalier, travaillez courageusement , réparer vos fautes, faites avec votre épée violence à la fortune, et, je vous le prédis, dès que vous aurez reconquis une position digne de votre nom, vous retrouverez Gabrielle. et quelqu’un encore qui doublera la joie que vous aurez à la revoir.

Oh ! Jeanne, vous êtes un ange ! Je m’en doutais bien, maintenant j’en suis sûr. Mais pourquoi ne pas me permettre de voir dès à présent?.

Pas un mot de plus à ce sujet, ou je renonce complètement à m’occuper de vos affaires, qui, je crois, tourneraient alors fort mal.

Ainsi il me faudra partir sans l’avoir vue ?

Cela est indispensable. Mais êtes-vous donc si pressé d’ajouter à vos torts en livrant la réputation de cette malheureuse enfant à tous les vents de la médisance et de la calomnie ? C’est Dieu qui vous envoie à moi, frère, et il ne pouvait vous choisir une amie plus dévouée; que cela vous suffise pour le moment; contentez-vous de vivre en paix jusqu’à nouvel ordre; ce n’est pas là, je pense, une exigence bien terrible.

Cela ne faisait pas tout à fait le compte de Gaëtan, qui avait espéré obtenir davantage de la jeune abbesse; mais il savait que Jeanne était rigide, résolue, et, convaincu qu’il ne gagnerait rien en insistant, il se résigna, et retourna au château de Kerkoët l’esprit beaucoup plus tranquille qu’il ne l’avait en le quittant; aussi fut-ce avec un vif sentiment de bien-être qu’il se mit au lit, où il ne tarda pas à s’endormir profondément.

Ah ! vous êtes cruelle, Jeanne, disait ce soir-là même Gabrielle à l’abbesse, car il est temps de le dire, bien qu’on l’ait probablement déjà deviné, c’était à l’abbesse de Quillian, son amie, que mademoiselle de Kervan avait demandé asile; c’était là qu’elle était secrètement devenue mère, et qu’elle continuait à vivre en qualité de pensionnaire.

Non, ma bonne Gabrielle, je ne suis pas cruelle, répondit Jeanne, mais seulement prudente. Voudriez-vous affaiblir ce pauvre Gaëtan, au moment où il a un si grand besoin de toutes ses forces ? Donnez-lui donc le temps de devenir ce qu’il doit être, pour son honneur et pour le vôtre, et qu’il vous suffise de savoir, en attendant, que son cœur et sa foi sont toujours à vous. Ma confiance en vous, Gabrielle, est illimitée, et je vous l’ai prouvé en vous faisant connaître le passage souterrain qui conduit de cette abbaye au château de Kerkoët, alors que nous avions besoin, vous et moi, de savoir ce qui se passait dans cette demeure en l’absence du maître; ai-je besoin de dire que je vous crois incapable d’abuser de cette confiance ?

Jeanne, vous êtes ma Providence; je dois et je veux vous obéir comme à Dieu.

Bien ! ma chère sœur aimée: que le Seigneur vous garde dans ces sentiments, et tout ira bien, je l’espère.

Gabrielle avait le cœur bien gros: savoir si près d’elle l’objet de son premier, de son unique amour, le père de son enfant adoré, et ne pouvoir le voir, lui tendre les bras, c’était une épreuve au-dessus de ses forces. Ce fut sous l’impression de cette
contrainte si pénible que la jeune mère rentra chez elle, où elle donna un libre cours à ses larmes. Bientôt cette douleur si vive fit place à un abattement profond, puis Gabrielle s’endormit. Mais son imagination demeura active et la transporta dans une sphère toute phénoménale, sans que sa volonté y fût pour rien, mystère psychologique qu’on a jusqu’ici vainement tenté d’expliquer, et qu’on ne dégagera probablement pas de sitôt des épaisses ténèbres qui l’environnent.

En cet état, le sujet ne s’appartient plus; il vit d’une autre vie que la sienne propre; l’exaltation de ses sens et de ses facultés intellectuelles est prodigieuse, et la puissance à laquelle il obéit est irrésistible. L’accès passé, il ne lui reste pas le plus léger souvenir de ce qu’il a dit et fait, quoiqu’il ait souvent accompli les choses les plus difficiles et les plus dangereuses. 

Ce phénomène est le somnambulisme qu’on appelle naturel.

A suivre …

devant-la-télé

Episode 1: https://gavroche60.com/2015/02/08/la-dame-blanche/

Episode 2: https://gavroche60.com/2015/02/11/la-dame-blanche-2/

Publicités

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.