Le mariage de Camille Desmoulins

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Le mariage de Camille Desmoulins avec Mlle Duplessis eut lieu en l’église Saint-Sulpice. Au nombre des témoins étaient Pétion et Robespierre, qui tinrent le poêle. Mirabeau avait promis de se trouver à l’église; mais il ne put s’y rendre, ayant été ce jour-là attaqué d’un vomissement de sang. M. Duplessis m’avait aussi invité à la cérémonie. A onze heures, j’étais à l’église: les jeunes époux arrivèrent à midi; Camille tout en noir, poudré, frisé avec art, le regard ardent, la démarche brusque, précipitée; Lucile, vêtue d’une robe blanche, l’oeil légèrement humide, le maintien angélique.

Camille_DesmoulinsLa chapelle de la Vierge se remplit bientôt; quelques députés, prévoyant une scène, se tenaient cachés derrière les piliers du temple, ou s’étaient glissés parmi la foule, Je reconnus Maury, les deux Lameth, Barnave. Marat examinait d’un oeil curieux les deux époux; un rire de dédain ou de moquerie errait sur ses lèvres blanches comme celles d’un mourant. Près de lui allait et venait une petite femme coiffée en chignon, et ressemblant singulièrement à Marat; c’était sa soeur. Lorsque Camille passa devant Marat, je remarquai qu’il le salua avec un air d’amitié et d’intelligence. Le sourire de Camille me fit mal; je ne comprenais pas comment ces deux hommes pouvaient être amis.

Mais j’oublie de raconter l’entretien qui eut lieu quelques jours avant le mariage, entre Camille et M. de Pancemont, curé de Saint-Sulpice.

Vous voulez vous marier ?… Comment vous nommez-vous ?

Camille Desmoulins.

Vous demeurez sur la paroisse ?

Rue de l’Odéon.

Etes-vous catholique ?

Pourquoi cette question ?

C’est que je ne puis confier un sacrement de l’église catholique à qui ne fait pas profession de la religion catholique.

En ce cas, M. le curé, je suis catholique.

Comment croire à cette profession de foi quand, dans le dernier numéro de votre journal, vous affirmez que la religion de Mahomet vous paraît appuyée sur des preuves aussi évidentes que la religion de Jésus-Christ ?

Vous lisez donc mes numéros ?

Quelquefois.

Et vous ne me marierez pas ?

Je ne le refuse point; mais il faut faire profession de la foi catholique.

Prenez garde, M. le curé; j’aurai recours au comité ecclésiastique.

Camille vit Mirabeau, qui s’emporta, et lui donna une consultation écrite, où il établissait que la profession de foi extérieure suffisait seule pour attester la croyance d’un individu; que le prêtre ne pouvait refuser de marier quiconque se présentait et affirmait qu’il appartenait a l’église catholique; que le refus du curé était un acte blâmable d’intolérance.

LucileDesmoulinsCamille me montra sa consultation, et me demanda mon avis. Je répondis que M. de Pancemont avait eu raison; qu’il ne suffisait pas d’une simple affirmation, qu’il fallait encore des actes de catholicité. Si un musulman se présentait pour se marier, avec les signes du mahométisme sur ses vêtements, pensez-vous que le prêtre dût lui confier le sacrement de mariage ?… C’est ce que vous avez fait, mon cher Camille; vous dites: je suis catholique , et vous insultez tous les jours la foi catholique dans votre journal !

Camille avoua que je n’avais pas tout à fait tort, mais que le grand nom de Mirabeau effrayerait le curé.

-— Nous verrons, lui dis-je; mais je n’en crois rien.

Il se présente donc une seconde fois.

Eh bien ! M. le curé, je viens voir de nouveau si vous voulez me marier.

Vous savez ce que je vous ai dit.

Tenez, voilà une consultation signée d’un homme que vous connaissez bien, de Mirabeau.

J’aimerais mieux qu’elle fût signée de saint Chrysostôme… Depuis quand M. de Mirabeau est-il père de l’Eglise ?

Ah ! Mirabeau père de l’Eglise ! la réflexion est bonne; je lui dirai; comme il rira.

Riez vous-même tant que vous voudrez; mais la consultation, que vous n’avez pas lue sans doute, vous condamne. M. de Mirabeau parle de profession de foi extérieure; c’est sur cette profession de foi qui est imprimée que je vous juge en ce moment: voulez-vous vous rétracter, tout s’arrangera.

De vive voix ou par écrit ?

Par écrit.

Je n’écrirai aucun numéro avant mon mariage.

Vous me le promettez ? En ce cas, vous pourrez vous présenter quand vous voudrez; mais il faudra vous confesser.

Eh bien ! je me confesserai, et à vous-même, M. le curé.

Et il se confessa.

camille_desmoulinsRetournons à la cérémonie. Tout se passa avec la plus grande décence. La jeune fille avait un beau livre d’heures, qu’elle lut pendant toute la messe; Camille ne fut pas trop distrait. Au moment de les unir à jamais, le curé prononça un discours fort touchant sur les devoirs des époux; il ne le lut pas tout à fait dans le rituel, comme cela a lieu presque toujours; il improvisa et fut attendrissant. La jeune fille fondait en larmes, et je vis les yeux de Camille se mouiller…. En ce moment, un des témoins se pencha vers lui, murmura quelques mots, et lui secouant le bras:

Tu pleures, hypocrite, dit-il.

C’était Robespierre. Camille ne répondit rien : jouait-il la comédie ? ses larmes étaient-elles vraies ? c’est ce que je n’oserais décider.

Mlle Duplessis reçut environ dix mille livres en se mariant. Camille n’avait rien que son talent, qui lui rapportait alors mille à douze cents livres par mois: c’en était plus qu’il ne fallait pour être heureux; car l’un et l’autre étaient sans ambition, et n’avaient que des goûts simples. Mme Desmoulins donnait une soirée une fois la semaine: on ne recevait aucune invitation particulière; il suffisait de connaître Camille. La jeune femme était excellente musicienne; elle touchait du piano quand la conversation commençait à s’épuiser, et cela n’arrivait qu’assez tard; elle se mêlait souvent aux entretiens, s’exprimant avec une sorte d’enthousiasme sur tout ce qui la frappait ou l’intéressait vivement. Son mari était pour elle un dieu; elle aimait à l’écouter, à le regarder, à lui prendre les mains. Souvent, quand Camille, entraîné par son âme de feu, essayait de faire entrer sa conviction dans celle de ses auditeurs, elle se penchait sur ses épaules, et essuyait son front mouillé de sueur; tableau charmant qui avait quelque chose d’antique.

Félix Marie Baudouin, Moreau-Rosier, Paris, 1829.

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2 réflexions au sujet de « Le mariage de Camille Desmoulins »

    fanfan la rêveuse a dit:
    février 27, 2015 à 7:15

    Belle journée gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

    gavroche60 a répondu:
    février 27, 2015 à 8:59

    Merci !!! Bonjour Fanfan 🙂

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