Le spectre de la fiancée

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dame blanche

Il n’y a pas bien longtemps de ça, Carlo, un homme riche et beau aimait une jeune fille nommée Mariuccia. Celle-ci, qui était pauvre, s’était longtemps défendue contre ses assiduités; elle finit pourtant par céder aux désirs de celui qu’elle aimait plus que sa vie. Mariuccia et son amant s’étaient juré un amour éternel; il s’étaient promis de ne jamais se séparer, pas même après la mort.

Quelque temps après, le père de Carlo dit à son fils :

Mon enfant, tu es en âge de te marier ; tu as trente ans, et peut-être il ne serait pas trop prudent d’attendre davantage; je t’ai choisi une femme riche, belle, possédant enfin toutes les qualités que tu peux désirer, je veux que tu l’épouses.

Mon père, vous savez que j’ai juré d’être à Mariuccia. 

Mais le père se moqua de son fils et fit tant et si bien qu’il le décida à ne plus revoir la jeune fille.

Lorsque Mariuccia apprit la décision de son amant, elle tomba dans une profonde mélancolie. On la voyait dépérir peu à peu, et elle devint si maigre qu’à peine on pouvait la reconnaître.

Un jour elle rencontra Carlo.

Est-ce vrai que tu m’as oubliée ? Et tes serments, les as-tu donc aussi oubliés ? 

Mais Carlo fit semblant de ne pas entendre et continua sa route.

Quelques jours après, Mariuccia mourut.

On creusa sa fosse dans le cimetière, et, comme elle ne possédait rien, elle n’eut même pas une croix en bois.

Carlo ne tarda pas à se marier. Il était heureux, car sa femme, belle et riche, lui fit bientôt oublier la pauvre Mariuccia qui l’avait tant aimé.

Un soir, les deux époux étaient endormis, lorsque, vers minuit, une main glacée les réveilla.

Qui est là ? qui est là ? s’écrièrent-ils en voyant devant eux un spectre enveloppé d’un linceul.

C’est moi. 

Carlo fut terrifié; il reconnaissait la voix.

Il osa pourtant dire.

Qui, toi ? je ne te connais pas. 

On entendit alors un ricanement, et le spectre, se débarrassant de son linceul, vint se coucher au milieu des époux. Ceux-ci frissonnèrent au contact de ces froids ossements qui les glaçaient.

Que veux-tu ? dit la jeune femme. Pourquoi viens-tu nous troubler dans notre sommeil ?

Je veux mon époux; il m’a juré qu’il serait à moi pendant la vie, et que ma mort serait la sienne: il a oublié de venir à moi, je viens à lui

Ces paroles remplirent d’épouvante la pauvre femme qui se blottit dans un coin pour ne pas toucher le spectre.

Mariuccia resta couchée jusqu’au matin. Quand le coq chanta elle fut obligée de partir.

Carlo courut chez le curé et lui raconta ce qui lui était arrivé.

Il faut bénir le lit,  répondit celui-ci.

Et aussitôt il se dirigea vers l’église, où il prit une grande quantité d’eau bénite avec laquelle il aspergea toute la maison.

Le soir arriva. Malgré l’assurance du curé, Carlo et sa femme ne purent fermer l’oeil avant onze heures. A minuit précis, une main de squelette les réveilla.

—  Faites-moi place ! j’ai bien froid.

Spectre, ô spectre ! que t’ai-je fait ? s’écria la pauvre femme. Viendras-tu longtemps me glacer d’épouvante ?

Je viendrai toutes les nuits à cette même heure, dans quelque endroit que vous vous trouviez, jusqu’à ce que j’aie mon époux; ne m’a-t-il pas juré d’être à moi ?

Et cette nuit encore Mariuccia resta couchée jusqu’au chant du coq.

La nuit suivante, le spectre vint de nouveau, et, comme la veille, il gémit:

Place ! faites-moi place, j’ai bien froid !

Cette fois-ci encore la morte se mit entre les deux vivants. Elle étreignait Carlo dans ses bras décharnés en disant:

Enfin, tu es à moi, mon bien-aimé, tu seras toujours à moi; nous ne nous quitterons plus jamais !

Carlo ne répondit pas. Il était mort.

On l’ensevelit dans la tombe de Mariuccia.

Depuis ce temps, le spectre ne retourna plus à l’heure de minuit.

Conté en 1882 par Rosalinda Mattei

« Les contes populaires de l’île de Corse. »  J.-B. Frédéric Ortoli, Maisonneuve et Cie, Paris, 1883.

8 réflexions au sujet de « Le spectre de la fiancée »

    juliette a dit:
    mars 12, 2015 à 7:06

    Une superbe histoire d’amour ! si mon mari me délaisse je ferai la même chose que Mariuccia , non mais oh :mrgreen:

    Aimé par 2 personnes

    Antonio Pavón a dit:
    mars 12, 2015 à 9:09

    Une histoire qui touche le cœur et qui fait frémir les os.

    Aimé par 1 personne

    berger elisabeth a dit:
    mars 13, 2015 à 2:51

    Elle me fait plutôt frémir, surtout pour la pauvre épouse

    Aimé par 1 personne

    fanfan la rêveuse a dit:
    mars 13, 2015 à 7:59

    Quel amour…
    Bonne journée Gavroche !
    🙂

    Aimé par 1 personne

    Éric G. Delfosse a dit:
    mars 14, 2015 à 8:31

    Comme Élisabeth, je me dis que c’est l’épouse qui était la plus à plaindre !

    😥
    ET en plus, à cette époque, je parie que faire ménage à trois, ce n’était pas très bien vu…

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    Maître Renard a dit:
    avril 8, 2016 à 5:58

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

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