La Dame blanche (5)

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Quelques instants après ils étaient à table, et maître Jean Clost leur servait un déjeuner aussi confortable que le permettaient les circonstances.

Maintenant, dit Gaëtan quand on en fut au dessert, tu as la parole. Tu disais donc que lorsque je vous eus quittés…

Après ton départ, nous bûmes encore quelques rasades à ta santé, puis on se mit à jouer. J’eus une veine merveilleuse: en deux heures, je mis de Bernolle complétement à sec. Alors je lui proposai de jouer la créance qu’il avait sur toi. Il fit quelque difficulté; il craignait que tu prisses mal la chose; que tu te crusses, à cause de cela, s’il perdait, obligé de te libérer plus promptement.

— Le brave cœur ! toujours le même. 

Enfin, il se décida; la veine ne m’abandonna pas, et c’est moi maintenant qui suis ton créancier de trente-deux mille quatre cents livres.

Et c’est pour venir m’apprendre cette bonne nouvelle que tu as crevé deux chevaux ?

Certainement. Je savais que tu allais vendre ton château de Kerkoët, qui n’est qu’à une lieue de celui de Coislan; nos terres se touchent, et il y avait déjà quelque temps que je songeais à m’arrondir…

Ah! je te reconnais bien là !

Que veux-tu ! moi, j’aime le positif, et je vais droit au but.

De sorte que tu n’accourais si vite que pour me mettre à la porte de chez moi ?

Je venais pour te tirer d’embarras. Ce pauvre Gaëtan, me suis-je dit, est dans une si mauvaise veine qu’il est bien possible qu’il ne trouve pas d’acquéreur… surtout à cause de la réputation qu’a depuis si longtemps Kerkoët d’être hanté par des esprits; alors il ne pourrait me payer, et il serait déshonoré…

C’est-à-dire que, de ton propre mouvement, tu n’aurais pas donné quelques jours de répit à ton ami d’enfance ?

Je voulais faire bien mieux que cela; je venais te dire: Tu ne vendras pas, ou tu vendras mal ton domaine; je connais les gens du pays: ils sont capables, en champ clos, de tenir un contre vingt; mais il n’en est pas un assez audacieux pour dormir tranquille sous le même toit que la Dame blanche, dont l’apparition suffirait pour le faire mourir de peur. Moi, au contraire, non-seulement la Dame blanche ne m’effraye pas, mais je suis désireux de la voir… Je crois, Dieu me pardonne ! que j’en suis amoureux. J’ai donc pensé que cette affaire pourrait s’arranger entre nous, et ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que, à ce qu’il paraît, cette vagabonde Dame blanche continue à faire des siennes, et qu’elle s’est encore montrée la nuit dernière… Ah ! chère belle de nuit, tenez-vous bien, car nous aurons maille à partir quand je serai le maître de céans !

Peste ! cher ami, dit Gaëtan, tu vas vite en besogne ! trop vite même pour ne pas te fourvoyer… Fais-moi donc le plaisir de revenir quelque peu sur tes pas: tu es mon créancier, dis-tu ?

De trente-deux mille quatre cents livres; voici la délégation que m’a remise de Bernolle.

En te prévenant que je m’étais réservé quinze jours pour payer; et, en affaires d’argent, quinze jours francs font dix-sept jours, il m’en reste donc encore douze pour me libérer; d’ici là, je ne te dois rien.

C’est vrai; mais il est avec le ciel des accommodements; et, vu la difficulté de trouver un acquéreur, j’avais pensé…

Que je serais trop heureux de te donner Kerkoët pour la moitié de sa valeur, n’est-ce pas ?

Mais tu ne me laisses pas parler.

C’est que je suis habitué à te deviner. Eh bien ! j’en suis fâché à cause de tes bonnes intentions; mais Kerkoët me fait l’effet de n’être pour toi qu’un château en Espagne.

Alors tu sais donc où trouver les trente-deux mille… 

Je ne sais rien du tout; est-ce que je n’ai pas onze jours pour songer à cela ? Tiens, n’en parlons plus, et allons chasser; il y a si longtemps que nous n’avons goûté ce plaisir en toute liberté !

Alors tu m’accordes l’hospitalité au moins pour vingt-quatre heures ?

Pour tout le temps que tu voudras, tant que je serai le maître ici… à moins que des choses imprévues…

Tu as raison, Gaëtan; il faut toujours admettre le chapitre des choses imprévues, particulièrement dans les vieux manoirs où les fantômes ont fait élection de domicile.

Oh ! voilà encore qui est malsonnant. Écoute, Henri, je te l’ai déjà dit: je veux que l’on respecte les hôtes de Kerkoët, quels qu’ils soient, et je me ferais plutôt couper en quatre que de souffrir que quelqu’un osât te regarder de travers tant que tu seras sous mon toit.

Mais, cher ami, ce n’est pas de travers que je veux regarder la Dame blanche: c’est en face, et du plus près possible, je t’assure.

Et voilà justement ce que je ne puis te permettre. Pourquoi ?… A vrai dire, je n’en sais trop rien; mais il en est ainsi. Maintenant, arrière toute discussion déplaisante; en chasse ! 

Les deux mousquetaires partirent, suivis des chiens qui les avaient entendus, et ils passèrent joyeusement au milieu des bois le reste de la journée.

A suivre …

Dame-blanche

Episode 1: https://gavroche60.com/2015/02/08/la-dame-blanche/

Episode 2: https://gavroche60.com/2015/02/11/la-dame-blanche-2/

Episode 3: https://gavroche60.com/2015/02/21/la-dame-blanche-3/

Episode 4: https://gavroche60.com/2015/03/05/la-dame-blanche-4/

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Une réflexion au sujet de « La Dame blanche (5) »

    Éric G. Delfosse a dit:
    mars 14, 2015 à 9:19

    Vu que j’ai lu cet épisode en retard, je ne devrai plus attendre autant pour le sixième épi-zode ! Chouette !!!

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