Le chien sentimental

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Dans la galerie de gauche du Palais-Royal, celle qui longe la rue de Valois, existe un joli café. La maîtresse est jeune, belle, accorte, cherche à plaire à tous et y réussit; mais ce qui plaît plus encore aux habitués de ce séjour que la gracieuse dame est un chien, magnifique caniche blanc, bien lavé, bien peigné et surtout bien instruit.

Favori, c’est le nom du quadrupède, saute pour le roi, danse pour la reine, fait l’exercice avec un air vainqueur digne d’un soldat aux gardes, enfin possède au plus haut degré tous les arts d’agrément auxquels peut atteindre la race canine pour charmer des oisifs, l’auditoire le plus difficile. Aussi, comme le bienheureux Vertvert, il est choyé, gâté et aimé de tous. Mais ce qui vient de mettre le comble à l’admiration générale dont il est l’objet est un trait de coeur bien rare, que M. de Buffon devrait consigner dans son Histoire naturelle, afin de conduire Favori à l’immortalité. Écoutez donc ce trait et admirez-le. 

C’est un garçon de café qui a fait l’éducation du caniche, et, pour s’indemniser un peu de ses peines, il a voulu charger le chien d’une partie de sa besogne; aussi, tous les matins, avant sa toilette, Favori fait diverses commissions. Il va, entre autres, chargé d’un grand panier, chercher chez la boulangère tous les petits pains dont l’établissement fait provision pour la journée, et, d’une probité bien rare, il rapporte avec la plus grande exactitude le dépôt qui lui est confié. Un jour pourtant il manqua un petit pain !… Il n’était certainement pas possible d’accuser la probité du chien. Ce fut celle de la marchande qu’on suspecta. On lui fit des reproches; elle s’excusa sur une négligence possible et promit d’apporter le lendemain la plus grande exactitude dans sa fourniture.

Le lendemain, même erreur ! Il n’y a plus moyen de se faire illusion; Favori est gourmand !… Favori est voleur !… Favori est perdu !… Cependant, comme, avant de punir le crime, il faut convaincre le coupable, on se promet de le suivre, et, en le prenant sur le fait, de le corriger de façon qu’il s’en souvienne toujours.

Ainsi dit, ainsi fait. Le lendemain matin, donc, lorsque Favori, armé de son panier, se met en devoir de partir pour faire sa commission habituelle, son maître le guette, puis suit à pas de loup le malheureux animal, qui s’en va bien tranquillement comme un coeur sans remords. Il voit compter les pains, garnir le panier; le chien sort, toujours suivi; mais, au lieu de retourner droit à la maison, il prend une petite rue sale et obscure, entre dans une cour fangeuse, s’arrête devant une porte d’écurie, pose son panier, prend un petit pain, le place délicatement à l’entrée d’une chatière, reprend son fardeau et retourne au logis. Le maître, étonné de tout ce manège, voulut pénétrer le mystère que devait renfermer une semblable conduite.

Voici ce qu’il découvrit. Dans l’écurie il y avait une chienne malade avec ses petits, et c’est à elle que le bon Favori apportait ainsi la nourriture. Touché de ce trait généreux, on lui laissa continuer sa bienfaisante action. Pendant un mois, chaque matin, il portait sa pitance à la pauvre mère. Puis, lorsque les petits furent assez grands pour n’avoir plus besoin de ses soins, Favori revint directement au logis, rapportant ses pains avec la plus grande exactitude.

Ce trait ne fait-il pas honte à l’humanité ? avouez-le…

« Les Aventures d’une épingle, ou Trois siècles de l’histoire de France. » Anaïs de Bassanville, E. Ducrocq, Paris, 1860.

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10 réflexions au sujet de « Le chien sentimental »

    juliette a dit:
    mars 22, 2015 à 1:28

    c’est une histoire tellement jolie …

    Aimé par 2 people

    juliette a dit:
    mars 22, 2015 à 2:05

    une collègue de boulot m’a raconté il y a déjà quelques temps ( mais c’est aussi tellement joli que je n’ai pas oublié ) que son chat avait un bon copain chat avec lequel il partait en vadrouille, qui en vieillissant est devenu handicapé !
    alors pour lui faire plaisir son chat lui amenait de petites proies qu’il chassait exprès pour lui …

    Aimé par 3 people

    le blabla de l'espace a dit:
    mars 22, 2015 à 3:09

    mon chat a été elevé par un huscky, véridique

    Aimé par 2 people

      gavroche60 a répondu:
      mars 22, 2015 à 4:55

      Le chat a-t-il acquis un comportement spécial ?

      J'aime

        Éric G. Delfosse a dit:
        mars 22, 2015 à 4:58

        Non, sauf l’hiver, quand il se met spontanément à tirer la luge des enfants dans un mètre de neige…

        😳
        Ha, oui, j’avais dit que je sortais au lieu de continuer à raconter des bêtises…
        Mais je reviendrai…

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    Éric G. Delfosse a dit:
    mars 22, 2015 à 4:44

    Plus terre-à-terre que les mignons commentaires de mes prédécesseurs…
    Quand je lis que « La maîtresse est jeune, belle, accorte, cherche à plaire à tous et y réussit », il me vient la (mauvaise) pensée que … coïncidence … la mienne aussi…

    😈
    Ouiii, je sors… 😆

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    martine27 a dit:
    mars 25, 2015 à 4:23

    Pour d’autres histoires tout aussi touchantes, je te recommande ce livre que j’ai catalogué il y a quelques temps et dont certains passages m’ont tiré une petite larme (même une grosse)

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k37428r
    L’amour maternel chez les animaux – Ernest Menault – 1874

    Aimé par 1 personne

      gavroche60 a répondu:
      mars 25, 2015 à 4:30

      Merci 🙂 Moi, je suis insensible, je ne pleure jamais, enfin… presque jamais 🙄

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