Charles VI et le bal des sauvages

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Charles VI, roi de France. Ce prince, chez qui on avait déjà remarqué une raison affaiblie allant faire la guerre en Bretagne, fut saisi en chemin d’une frayeur qui acheva de lui déranger entièrement le cerveau. Il y vit sortir d’un buisson, clans la forêt du Mans, un inconnu d’une figure hideuse, vêtu d’une robe blanche, ayant la tête et les pieds nus, qui saisit la bride de son cheval, et lui cria d’une voix rauque:

Roi, ne chevauche pas plus avant; retourne, tu es trahi !

Le monarque, hors de lui-même, tira son épée et ôta la vie aux quatre premières personnes qu’il rencontra, en criant :

En avant sur les traîtres !

Son épée s’étant rompue et ses forces épuisées, on le plaça sur un chariot et on le ramena au Mans.

Le fantôme de la forêt est encore aujourd’hui un problème difficile à résoudre. Etait-ce un insensé qui se trouvait là par hasard ? était-ce un émissaire du duc de Bretagne contre lequel Charles marchait ? Tous les raisonnements du temps aboutissaient au merveilleux ou au sortilège. Quoi qu’il en soit, le roi devint tout à fait fou. Un médecin de Laon, Guillaume de Harsely, fut appelé au château de Creil, et, après six mois de soins et de ménagements, la santé du roi se trouva rétablie.

Mais en 1393 son état devint désespéré, à la suite d’une autre imprudence. La reine, à l’occasion du mariage d’une de ses femmes, donnait un bal masqué. Le roi y vint déguisé en sauvage, conduisant avec lui de jeunes seigneurs dans le même costume, attachés par une chaîne de fer. Leur vêtement était fait. d’une toile enduite de poix-résine, sur laquelle on avait appliqué des étoupes. Le duc d’Orléans, voulant connaître les masques, approcha un flambeau: la flamme se communiqua avec rapidité, quatre des seigneurs furent brûlés ; mais un cri s’étant fait entendre: « Sauvez le roi ! » Charles dut la vie à la présence d’esprit de la duchesse de Berri, qui le couvrit de son manteau et arrêta la flamme.

L’état du roi empira de cette frayeur et s’aggrava de jour en jour; le duc d’Orléans fut soupçonné de l’avoir ensorcelé. Jordan de Mejer (De divin.) écrit que ce duc, voulant exterminer la race royale, confia ses armes et son anneau à un apostat, pour les consacrer au diable et les enchanter par des prestiges; qu’une matrone évoqua le démon dans la tour de Montjoie, près de Ligny; qu’ensuite le duc se servit des armes ensorcelées pour ôter la raison au roi Charles, son frère, si subtilement qu’on ne s’en aperçut pas d’abord.

Le premier enchantement, selon celte version, se fit près de Beauvais; il fut si violent que les ongles et les cheveux en tombèrent au roi. Le second, qui eut lieu dans le Maine, fut plus fort encore; personne ne pouvait assurer si le roi vivait ou non. Aussitôt qu’il revint à lui:

Je vous supplie, dit-il, enlevez-moi cette épée, qui me perce le corps par le pouvoir de mon frère d’Orléans.

C’est toujours Mejer qui écrit. Le médecin qui avait guéri le roi n’existait plus.

On fit venir du fond de la Guyenne un charlatan qui se disait sorcier, et qui s’était vanté de guérir le roi d’une seule parole: il apportait avec lui un grimoire qu’il appelait Simagorad, par le moyen duquel il était maître de la nature. Les courtisans lui demandèrent de qui il tenait ce livre; il répondit effrontément que  « Dieu, pour consoler Adam de la mort d’Abel, le lui avait donné, et que ce livre, par succession, était venu jusqu’à lui ». Il traita le roi pendant six mois et ne fit qu’irriter la maladie. 

Dans ses intervalles lucides, le malheureux prince commandait qu’on enlevât tous les instruments dont il pourrait frapper.

J’aime mieux mourir, disait-il, que de faire du mal.

Il se croyait de bonne foi ensorcelé. Deux moines empiriques, à qui on eut l’imprudence de l’abandonner, lui donnèrent des breuvages désagréables, lui firent des scarifications magiques; puis ils furent pendus, comme ils s’y étaient obligés en cas où la santé du roi ne fût pas rétablie au bout de six mois de traitement. Au reste, la mode de ce temps-là était d’avoir près de soi des sorciers ou des charlatans…

« Dictionnaire infernal. »  Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy, Plon, Paris, 1863.

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