Saint Chien, Saint Guignefort

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Moisand
Moisand

On était alors au milieu du XIIIème siècle et c’est un religieux de l’ordre de Saint Dominique qui va rapporter ce qu’il a entendu et vu :

Je prêchais contre les sortilèges et j’entendais ensuite les confessions. Beaucoup de femmes s’accusèrent d’avoir porté leurs enfants à S. Guignefort. Comme je pensais qu’il s’agissait de quelque saint, j’interrogeai et j’appris qu’il s’agissait d’un chien, d’un certain lévrier qui avait été tué de la façon suivante :

Dans le diocèse de Lyon, non loin d’un couvent de femmes appelé Neuville , dans la terre du sire de Villars, s’élevait un château, dont le possesseur était père d’un jeune enfant. Un jour, ce seigneur étant sorti avec sa femme, et la nourrice s’étant également absentée, l’enfant, couché dans son berceau, se trouva seul. Heureusement, un lévrier veillait sur lui, car, dans le moment où il était ainsi abandonné, un grand serpent était entré dans la maison et s’était approché du berceau. Voyant le danger que courait son jeune maître, ce lévrier se précipita sur le serpent, le poursuivit jusque sous le berceau, qu’il renversa dans la lutte. Le combat fut long, et les deux adversaires se firent à coups de dents de cruelles blessures. Enfin, le lévrier l’emporta, et son ennemi mort, il jeta le cadavre au loin. Il revint ensuite près du berceau et se coucha sur le sol, qui était taché de son sang et de celui du serpent. Il avait lui-même la gueule et la tête tout ensanglantées.

Le voyant dans cet état, la nourrice et la mère, à leur retour, crurent qu’il avait dévoré l’enfant et se mirent à pousser de grands cris; le chevalier accourut aussitôt, et ne doutant pas davantage du malheur qui les frappait, il tira son épée et tua ce chien fidèle.

S’approchant alors du berceau, le père et la mère désolés trouvèrent leur enfant sain et sauf, qui dormait doucement. Ils découvrirent bientôt le corps du serpent, tout déchiré par les dents du chien… Se rendant compte alors de ce qui s’était passé, ils éprouvèrent une vive douleur d’avoir ainsi tué à tort un animal qui leur avait rendu un si grand service. Ils prirent son cadavre et le jetèrent dans un puits situé devant la porte du château, placèrent sur l’orifice de ce puits un grand monceau de pierres et, en souvenir du fait, firent planter des arbres autour de ce monument rustique.

Il arriva, quelque temps après, que le château fut détruit par la volonté de Dieu. Le lieu devint désert, mais les paysans de la région, qui avaient appris la noble action qu’avait faite ce brave lévrier et comment il était mort pour une chose qui aurait dû lui valoir toute sorte de bons traitements, vinrent en pèlerinage à son tombeau et l’honorèrent comme martyr, lui demandant son aide dans leurs maladies et leurs besoins.

Ce furent surtout les femmes qui avaient des enfants chétifs et malades qui se rendaient là. Elles les apportaient sur leurs bras et allaient tout d’abord dans un certain château éloigné d’une lieue environ, où elles trouvaient une sorte de vieille sorcière qui les initiait, leur enseignait les rites a suivre et la manière de sacrifier aux démons et de les invoquer.

La sorcière accompagnait la mère, et quand elles étaient arrivées, celle-ci offrait du sel et diverses autres choses, puis elle suspendait les langes de l’enfant aux buissons environnants et plantait des épingles dans le tronc des arbres qui avaient crû autour du tombeau de Guignefort. Cela fait, elle se plaçait en face de deux arbres rapprochés l’un de l’autre. La sorcière passait de l’autre côté, et, l’enfant ayant été complètement mis à nu, elles se le jetaient neuf fois de suite, en le faisant passer dans l’espace vide qui séparait les deux arbres. Elles invoquaient en même temps les démons et demandaient instamment aux faunes qui habitaient la forêt de prendre cet enfant qu’elles leurs vouaient, disaient-elles, et, l’ayant reçu faible et malade, de le leur rendre gras, gros, vif et en bonne santé.

Ces mères coupables (matricides, dit Etienne de Bourbon), après cette sorte de consécration aux faunes, prenaient l’enfant et le couchaient sur une paillasse ou une litière de paille, au pied de l’arbre spécialement consacré. Elles plaçaient de chaque côté de sa tête deux chandelles longues d’un pouce, les allumaient avec du feu qu’elles avaient apporté avec elles et les fichaient dans le tronc de l’arbre. Elles s’éloignaient alors et ne revenaient que lorsque les dites chandelles étaient consumées; elles allaient assez loin pour qu’il leur fût impossible de voir l’enfant et pour que ses cris ne pussent parvenir jusqu’à elles. Pendant leur absence, il arrivait que les chandelles tombaient sur lui, qu’elles mettaient le feu à la litière et qu’il était brûlé vif.

Une de ces femmes m’a raconté qu’au moment où elle se retirait, après a\oir invoqué une dernière fois les faunes, elle vit un loup qui sortait de la forêt et se dirigeait vers l’enfant. Si elle ne s’était pas hâtée de revenir vers celui-ci, les craintes maternelles l’emportant sur les croyances superstitieuses, le loup ou le diable en forme de loup, l’aurait probablement dévoré.

Si, lorsque ces femmes revenaient vers l’enfant, elles le retrouvaient vivant, elles le portaient non loin de là, dans les eaux rapides de la Chalaronne, et le plongeaient neuf fois dans le courant. Ceux qui n’avaient pas les entrailles très résistantes ne manquaient pas d’en mourir sinon de suite, souvent peu après.

Je me rendis sur les lieux, convoquai tous les habitants de la région et prêchai contre ces pratiques. Je fis exhumer le chien mort et couper le bois sacré et avec ce bois je fis brûler les os du dit chien. Enfin, un édit rendu par le seigneur de Villars défendit, sous peine de confiscation générale de tous les biens des contrevenants, de retenir en ce lieu pour un semblable motif.

PS: toutefois le culte de ce saint Lévrier a perduré pendant plusieurs siècles, jusqu’aux années 1930, et ce malgré les interdictions réitérées de l’Eglise catholique romaine.

« En marge de la Légende dorée. » Pierre Saintyves, E. Nourry, Paris, 1930.

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