La Dame blanche (11)

Publié le Mis à jour le

fille-père

Ainsi qu’on l’a vu au commencement de ce récit, Gaëtan aimait sincèrement Gabrielle; leur séparation avait été fort douloureuse, bien qu’ils ignoraient alors tous deux par quel lien nouveau et sacré ils étaient unis depuis quelques jours. Lorsque ce mystère se révéla à Gabrielle, elle fut d’abord frappée de terreur; les projets les plus extravagants se succédèrent dans son esprit. Puis, après cette tempête morale, le calme lui revint quelque peu : elle se dit que Gaëtan étant maintenant maître de ses actions, ne trahirait pas ses serments; qu’il trouverait certainement bientôt le moyen de lui donner de ses nouvelles; de lui indiquer comment elle devait s’y prendre pour lui répondre.

Elle s’efforçait d’adoucir par cet espoir l’inquiétude qui la dévorait, lorsqu’un chagrin nouveau et non moins violent vint l’assaillir : son père, affaibli par l’âge, le rude métier de marin qu’il avait exercé si longtemps, et les glorieuses blessures qu’il avait reçues, sentit, bientôt après la mort de son ami le baron de Kerkoët, que ses forces l’abandonnaient rapidement.

En homme de cœur, M. de Kervan comprit, sans s’en émouvoir, que sa fin était prochaine, et dès lors il ne s’occupa plus que de l’avenir de sa fille.

Mon enfant, lui dit-il, j’ai toujours eu horreur des affaires d’argent; c’est pourquoi je n’ai pas voulu, lors de mon retour des Indes en France, acheter de terres ni m’intéresser à aucune entreprise financière. Je suis riche cependant, car ta mère, que j’ai épousée à Chandernagor, m’a laissé une fortune considérable, que j’ai réalisée, et à laquelle je n’ai fait depuis qu’une brèche presque imperceptible, bien que ces richesses soient demeurées improductives. Or tu es mon unique héritière, et je me suis considérablement affaibli depuis quelque temps. Il faut donc, ma chère enfant, que tu saches où est déposée cette fortune dont tu seras bientôt l’unique propriétaire.

— Oh ! père, père ! s’écria Gabrielle en jetant ses bras autour du cou du vieillard et l’embrassant avec effusion. je ne veux pas que nous nous quittions jamais… jamais !

Allons, ma gentille folle, reprit le capitaine en souriant, ne faut-il pas prendre son parti résolument sur les choses que nul ne saurait empêcher ? Sois forte comme doit l’être en pareil cas l’enfant d’un homme de bien, et songe que c’est un devoir sacré que je vais accomplir.

A ces mots, il se dirigea péniblement vers la porte de sa chambre, dont il poussa les verrous. Il alluma une bougie, et, revenu près de son lit, il frappa le parquet du pied à un certain endroit; aussitôt une feuille de ce parquet s’abaissa quelque peu, glissa sous les autres, et laissa voir un escalier de quelques marches conduisant à un petit caveau voûté, où étaient rangés symétriquement, dans divers compartiments, des sacs de cuir, des boîtes en plomb, et un certain nombre de grands vases de grès.

Viens, mon enfant, dit M. de Kervan en descendant lentement les quelques marches. Tu vois, ce lieu n’est pas bien ténébreux, car le jour venant par la trappe nous éclaire plus que la bougie. Maintenant, écoute-moi attentivement : ces sacs de cuir ne renferment que de l’or monnayé; monnaie française, anglaise et indienne, j’estime que le total s’élève à environ un million cinq cent mille livres.

Gabrielle fondait en larmes et ne voyait rien; mais M. de Kervan reprit avec un ton d’autorité qui commandait l’obéissance absolue :

Il faut, Gabrielle, que vous m’entendiez et que vous voyiez tout cela, afin que je meure tranquille. Ces boites de plomb renferment des perles recouvertes de poudre de palissandre; quant à ces vases, ils sont remplis de diamants bruts que je n’ai pu vendre, par la raison que les lapidaires de France et de Hollande réunis ne seraient pas assez riches pour les acheter. Il me reste maintenant à t’enseigner la manière d’ouvrir la trappe : rien n’est plus simple; il y a à bord des vaisseaux mille cachettes du même genre, et c’est ce qui m’a donné l’idée de créer celle-ci.

Et comme, en parlant ainsi il était, avec l’aide de Gabrielle, remonté dans sa chambre, il lui montra comment, en appuyant d’un pied sur une extrémité du panneau, et frappant de l’autre pied sur l’extrémité opposée, il s’ouvrait aussitôt sans difficulté.

Et maintenant, enfant, dit le capitaine du ton le plus gai qu’il put prendre, plus de plaintes, plus de larmes. Je suis bien affaibli; mais je ne souffre point, et qu’ai-je besoin de force pour me laisser aimer et dorloter ?

Oui, mon bon père; mais vous n’aurez plus de ces tristes pensées, n’est-ce pas ?

Jamais, enfant. J’avais cette tâche à remplir, et ce n’est pas sans peine que je me suis décidé à l’aborder. Maintenant que c’est chose faite, je me sens rajeuni de quinze ans. Qu’il n’en soit donc plus jamais question entre nous, et que, surtout, je te voie gaie et insouciante comme par le passé.

Gabrielle, en effet, s’efforça de paraître rassurée, et elle y parvint d’autant plus facilement que M. de Kervan faisait des efforts surhumains pour cacher sa faiblesse croissante. Mais rien ne pouvait reculer le moment fatal, et Gabrielle eut bientôt la douleur de voir expirer entre ses bras ce bon père.

La douleur de la jeune fille fut grande, immense; elle ne devait pas tarder à s’accroître encore : Gabrielle acquit bientôt la certitude qu’elle allait être mère. Elle attendit encore, ne pouvant croire que Gaëtan l’eût complétement abandonnée. Mais, enfin, il fallut qu’elle se rendit à l’évidence; et comme Jeanne, son amie d’enfance, était la seule à qui elle pût se confier, elle congédia ses domestiques, comme on l’a vu plus haut, pour se réfugier à l’abbaye de Quillian.

A suivre …

Montage-illustration : Gavroche.

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