Les nymphes du Mummelsee

Publié le Mis à jour le

Hans Zatzka
Hans Zatzka

A quelques lieues de Bade, sur le versant méridional des Hornisgründe, la cime la plus élevée du pays, il existe un petit lac entouré de montagnes escarpées, de blocs de rochers et de sombres sapins. Autour de ses eaux noirâtres la végétation est rare, quelques plantes rabougries, pas une fleur, pas un oiseau, partout un morne silence. Jamais l’on n’a pu sonder la profondeur du lac, jamais une barque n’a glissé à sa surface, jamais ses eaux ne se sont ridées au frétillement d’un poisson. La nappe liquide est couverte de lis et de nénuphars qui ondulent doucement au gré de la brise el laissent échapper comme un léger murmure.

Quand vient le soir, que les feux du soleil se sont éteints derrière la montagne, que la nature se repose dans le silence de la nuit, alors les eaux du lac commencent à s’agiter, des vagues légères se forment, l’écume blanchit les ondes mouvantes; d’étranges lueurs brillent disparaissent et pétillent encore; des bruits mystérieux se font entendre, peu a peu les sons deviennent plus distincts et enfin résonne sourdement une musique ravissante. Les nénuphars et les lis agités par les flots se balancent avec des mouvements toujours plus rapides. Leurs liges flexibles s’élèvent. se croisent, s’allongent et insensiblement elles se changent en jeunes filles aux formes gracieuses, aux longs cheveux blonds épars, presque nues sous une gaze transparente et couronnées de lis et de nénuphars.

Ce sont les nymphes du lac qui, trompant la surveillance paternelle, se sont échappées du palais de cristal qu’elles habitent dans les profondeurs des ondes. Elles viennent prendre leurs ébats au clair de lune et se livrer à la danse sur le gazon du rivage. Les mains entrelacées elles tournent à la ronde; tantôt elles se balancent avec une molle langueur, tantôt elles précipitent leur course rapide. La lune argente la surface du lac de sa plus douce lumière; les étoiles scintillent de joie en regardant  ces évolutions capricieuses, les feux-follets cherchent à les imiter en sautillant sur l’herbe, les noirs sapins se penchent pour mieux les voir et les eaux du lac murmurent une mélodie étrange qui sert de rythme à la danse nocturne.

Mais le plaisir fait oublier le temps. Les nymphes livrées avec ardeur à leurs jeux folâtres ne voient pas l’aurore aux doigts de rose qui entrouvre les portes de l’orient. La lune a pâli, les feux follets se sont éteints, les clartés blafardes du matin blanchissent la cime des arbres et les rieuses jeunes filles dansent encore…

Tout à coup les eaux du lac bouillonnent et s’ouvrent. Le Neptune de cette mer des montagnes s’est aperçu de l’absence de ses filles et vient les rappeler auprès de lui. Sa tête apparaît à la surface du lac; ses cheveux en désordre et sa longue barbe blanche sont emmêlés d’herbes et de roseaux. Il fronce le sourcil et menace du doigt, pendant qu’une subite rafale gronde dans les airs. A cette vue les nymphes s’arrêtent. Leurs joues colorées de rose par t’émotion de la danse redeviennent d’une pâleur livide, Elles accourent tremblantes et se plongent à la hâte dans le lac dont les eaux se referment sur elles.

Le premier rayon du soleil levant irradie à l’horizon, les eaux sont redevenues calmes, et à l’endroit où les nymphes ont disparu les lis et les nénuphars ondulent doucement au gré de la brise du matin, en laissant échapper un léger murmure, écho des plaintes que chuchotent les nymphes au fond du Mummelsee.

« Journal littéraire et artistique de la Forêt Noire et de la vallée du Rhin. »  Paris, 1858.

Publicités

7 réflexions au sujet de « Les nymphes du Mummelsee »

    sarah a dit:
    mai 13, 2015 à 10:35

    hyper,hyper… féérique… poésie… 😉 merci Gavroche, très très bon Jeudi… aussi 🙂

    J'aime

    agnesb62 a dit:
    mai 14, 2015 à 8:28

    Tout le romantisme allemand en quelques lignes… !

    Aimé par 1 personne

    laurent domergue a dit:
    mai 16, 2015 à 6:48

    A voir mon  » Nérée  » …!!!

    Aimé par 1 personne

    Maître Renard a dit:
    mars 27, 2017 à 7:06

    A reblogué ceci sur Maître Renard.

    J'aime

    La valise de calibre a dit:
    mars 27, 2017 à 12:53

    Excellent écrit! J’adore ce style! Merci Gavroche!

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.