La Dame blanche (12)

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L’abbesse Jeanne, quoique jeune et pure, était bonne et indulgente. Elle s’efforça de consoler son amie et de lui offrir un refuge dans son abbaye; mais elle eut un frémissement de terreur, lorsque la jeune fille lui dit la fortune immense que recélait le pavillon de Kervan, et qui était demeurée là, à la merci du hasard. Jeanne alors réfléchit pendant quelques instants, et son agitation fut grande, mais elle dura peu.

Écoutez, ma bonne Gabrielle, dit-elle à mademoiselle de Kervan, je vais vous confier un secret qui n’est connu que de moi seule; jurez-moi de ne jamais le révéler sans mon assentiment.

— Ma bonne mère Jeanne, je le jure à vos pieds.

Dans mes bras, ma chère Gabrielle, et tâchez d’être calme, afin de bien entendre : Vous savez que ma tante, la sœur de ma mère, était avant moi abbesse de Quillian. On obtint pour moi la survivance de ce titre, afin de laisser à mon frère une fortune digne de son nom. Vous comprenez alors que je ne suis ici que par résignation; eh bien ! il en était de même de ma bonne tante : elle ne put jamais accepter nettement cette position, tant la vie de famille avait de charme pour elle. Aussi jugez quelle fut son émotion lorsque, un jour, elle déterra dans sa bibliothèque un plan complet de l’abbaye, où se trouvait mentionné un conduit souterrain de Quillian à Kerkoët. Elle en chercha l’ouverture, et la trouva dans sa chambre même; puis elle instruisit de cette découverte sa sœur, ma bonne mère; elles s’entendirent dès lors. Madame de Kerkoët fit faire les clefs nécessaires, et, dès lors, les deux sœurs purent passer chaque jour quelques heures dans la plus douce intimité. A son lit de mort, ma bonne tante me révéla cet innocent secret, et à mon tour, Gabrielle, je n’hésite pas à vous le confier, à cause de l’importance des faits que vous venez de me faire connaître… Vous dites un million cinq cent mille livres en or monnayé…

Et plus de trois fois autant en autres valeurs; oui, ma bonne mère.

Écoutez-moi bien, Gabrielle il y a, je crois, une porte de communication entre le château de Kerkoët et votre pavillon de Kervan ?

Hélas ! oui; une porte dépourvue de toute espèce de fermeture. Gaëtan le sait bien.

Eh bien ! nous allons nous rendre cette nuit même, par le chemin mystérieux dont je viens de parler, au château, puis au pavillon de Kervan, et nous, rapporterons ici une partie de vos richesses. Nous ferons autant de voyages qu’il le faudra pour sauver cette immense fortune qui, peut-être, ne tient qu’à un fil… Que cela ne vous inquiète pas, mon enfant; j’inscrirai tout au long devant vous la relation de cet événement sur les registres de l’abbaye; je vous en donnerai, en outre, une relation écrite et signée de ma main. Et puis, en attendant le retour de Gaëtan, rien ne vous manquera ici, quoi qu’il arrive : j’ai des sœurs converses très instruites et qui me sont dévouées. Vous logerez en qualité de pensionnaire dans une chambre voisine de la mienne, et dont l’usage m’est réservé. Vous voici donc, jusqu’à nouvel ordre, complétement retranchée du monde, et enveloppée d’un mystère impénétrable. Que dites-vous de ce projet, ma bien-aimée sœur ?

Pour toute réponse, Gabrielle se jeta dans les bras de l’abbesse. Dès lors il n’y eut plus rien d’étranger entre elles. Dès la nuit suivante, elles firent une première excursion au château de Kerkoët, et, de là, au pavillon de Kervan, où elles se chargèrent d’autant d’or monnayé qu’elles en purent porter. Trois nuits de suite ces pérégrinations se renouvelèrent. L’abbesse était presque effrayée de devenir la gardienne de tant de richesses; et puis, en même temps, le bruit se répandait que la Dame blanche reparaissait à Kerkoët, bruit qui n’avait d’autre cause que la nécessité, pour les deux amies, de sortir d’une des tours du château pour parcourir toute la galerie extérieure, à l’autre extrémité de laquelle se trouvait l’escalier conduisant aux appartements inférieurs. 

Du reste, le programme formulé par Jeanne fut loyalement suivi. Gabrielle fut pour l’abbesse une pensionnaire charmante; en revanche, la jeune mère trouva à l’abbaye un asile des plus confortables, où les soins les plus attentifs et les plus délicats lui furent prodigués. On trouva une nourrice dont quelques pièces d’or stimulèrent le dévouement, et toutes les précautions possibles furent si bien prises, que rien ne transpira au dehors de ces divers événements, et que la naissance de l’enfant auquel Gabrielle donna le jour ne fut connue à l’intérieur que des sœurs converses qui avaient assisté la jeune mère.

Tel était l’état des choses lorsque Gaëtan était revenu à Kerkoët dans l’intention de vendre ce domaine; et nous avons vu que tout en conseillant à son frère de ne pas se presser d’accomplir cette vente, la jeune abbesse de Quillian avait fait promettre à Gabrielle de ne pas profiter sans son aveu  du passage secret qu’elle lui avait fait connaître pour se rapprocher du mousquetaire, qu’elle jugeait n’être pas suffisamment préparé à une réparation complète des torts qu’il avait eus envers
mademoiselle de Kervan. Cette dernière avait promis de bonne foi de se conformer à la volonté de son amie; mais, une première fois, elle avait involontairement, dans un accès de somnambulisme, violé cette promesse; et le lendemain elle avait, accompagnée de Jeanne cette fois, pénétré dans la chambre de Gaëtan pour y déposer l’argent qui devait le dispenser de vendre son domaine. Jeanne, dans cette dernière circonstance, était demeurée sur la galerie extérieure qui reliait les deux tours de la façade du château, tandis que Gabrielle allait déposer l’or où de Kerkoët devait le trouver à son réveil.

La jeune et indulgente abbesse pensait qu’il n’en faudrait pas davantage pour faire croire, dans le pays, à de nouvelles apparitions de la Dame blanche, apparitions qui n’avaient jamais eu d’autres causes, même dans l’origine, que les excursions nocturnes de la précédente abbesse, et que Gaëtan lui-même croirait devoir le service d’argent qu’on lui rendait à cette fée protectrice de sa maison, et qu’il se conformerait d’autant mieux à la volonté de sa sœur en s’amendant sérieusement et en s’occupant de son avenir.

Tout cela était arrivé comme Jeanne l’avait prévu : les divers personnages de cette histoire étaient maintenant dispersés; mais d’autres événements se préparaient, qui ne devaient pas tarder à les réunir.

A suivre …

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