La popotte de Beethoven

Publié le Mis à jour le

beethovenVers la fin de sa vie, Beethoven avait l’ouïe fort dure. La perte de la finesse de ce sens l’avait rendu peu sociable et même un peu misanthrope. La trop grande solitude le rendait de plus en plus hypocondriaque, mélancolique, visionnaire, et un beau jour il congédia sa ménagère, et prit la résolution de vaquer lui-même aux soins de sa popotte.

Dès le lendemain, quel fut l’étonnement de ses voisins, lorsqu’ils virent passer, sur la place du marché, notre Beethoven, un panier au bras contenant les victuailles et provisions nécessaires à sa nourriture de la journée.

Beethoven, après avoir mis de côté partitions, sonates, etc., pour étudier le Parfait Cuisinier, se mit à l’oeuvre et prépara lui-même journellement ses repas. Lorsqu’il jugea qu’il cuisinait assez bien, il lança des invitations à ses amis pour leur faire goûter des plats de sa façon. Les invités trouvèrent Beethoven en costume de chef de cuisine, avec bonnet et tablier blanc, en pleine activité devant son pot-au-feu.

Après un long quart d’heure d’attente, on se mit à table. La soupe, assez semblable au brouet des Lacédémoniens, et sur laquelle surnageaient quelques substances végétales ou animales impossibles à définir, la viande de boeuf dure comme une semelle de soulier; des légumes à moitié cuits, un rôti brûlé, noir comme du charbon, un pudding ressemblant à une casquette qu’on aurait trempée dans de l’huile de poisson, tel était tout le menu de ce festin dont les hôtes ne purent avaler une bouchée; mais auquel Beethoven fit honneur en homme qui a robuste appétit.

Le repas terminé, les hôtes se retirèrent et ne furent pas plutôt dehors qu’ils donnèrent carrière à un fou rire qu’ils avaient eu bien de la peine à contenir jusqu’à ce moment. Au surplus, ce fut le dernier dîner apprêté par Beethoven. Il se convainquit qu’il est aussi difficile d’atteindre le faîte de l’art en cuisine qu’en toute autre science.

Il se dégoûta de faire la cuisine, rappela sa ménagère, retourna à ses partitions et composa ses fameuses symphonies qui font aujourd’hui les délices du monde musical.

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1885.

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9 réflexions au sujet de « La popotte de Beethoven »

    agnesb62 a dit:
    mai 31, 2015 à 3:33

    On ne peut être génial dans tous les domaines… L’incompétence culinaire de Beethoven me réjouit, cela nous fait au moins un point commun ! 🙂

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    le blabla de l'espace a dit:
    mai 31, 2015 à 7:11

    ah oui la cinquieme symphonie alors ca vient de là !!! popopotte, popopotte !

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      gavroche60 a répondu:
      mai 31, 2015 à 8:10

      Bingo ! 🙂

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      jmcideas a dit:
      juin 4, 2015 à 11:23

      Mais oui, tout devient excellente popotte, avec une once de talent !

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    fanfan la rêveuse a dit:
    juin 1, 2015 à 7:52

    La perfection n’existe pas !
    😉

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    jmcideas a dit:
    juin 4, 2015 à 11:19

    Vachement instructif, cet article > Même mauvais en cuisine, on peut-être expert en music..
    Même mauvais de l’oreille…on peut faire une bonne cuisine à l’oseille!

    Aimé par 2 personnes

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